"Rien ni personne ne m’empêchera de devenir le meilleur." Ce matin d’avril 2007, Alain Bernard se sent pousser des ailes. A Antibes, au bord du bassin, le Français confie ses ambitions à Denis Auguin, son coach de toujours. A 24 ans, Bernard n’est pas encore entré dans la légende de la natation. Onze mois plus tard, pourtant, sa carrière prend un sacré tournant. Le 21 mars 2008, celui qui se rêvait pompier, adolescent, pulvérise le record du monde sur la distance reine, le 100m nage libre. Son chrono : 47"60. C’était il y a douze ans jour pour jour.

Alain Bernard

Crédit: Eurosport

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L’épicentre de ce tremblement de terre est relevé à Eindhoven. Pour la première fois, les championnats d’Europe ont lieu très tôt dans l’année. Du 13 au 24 mars. "C’était une semaine épouvantable, se remémore Sophie Kamoun, qui commentait à l’époque la natation sur Eurosport aux côtés de Christophe Bureau. Il neigeait tout le temps. La météo était morose... Heureusement, Alain Bernard a été le rayon de soleil de notre séjour là-bas."

VDH malade, le trône est à prendre

A Eindhoven, l’équipe de France n’est pas au complet. Avec l’accord de leur fédération, les nageurs tricolores arrivent et partent quand bon leur semble. "Chacun faisait sa petite vie, mais l’ambiance était bonne. Que cela soit entre les nageurs ou entre les différents entraîneurs…", se souvient Bernard. Les spectateurs néerlandais n’attendent, eux, qu’une chose : assister aux exploits de leur protégé, Pieter van den Hoogenband dans le bassin de Tongelreep (renommé depuis VDH Zwemstadion). Ils n’en verront rien. Ou si peu.

Bronzé avec le relais 4x100m puis malade, le double champion olympique en titre batave déclare forfait pour le 100m. Le trône est vacant. La star de la compétition sera française. Et dans les grandes largeurs. "Avec le coach, on ne s’était pas fixé d’objectifs très précis pour cet Euro. Je voulais simplement gagner chaque course sur laquelle je m’alignais", ambitionne Bernard. "Ces championnats n’étaient pas qualificatifs pour les JO (de Pékin), renchérit Auguin. On était à un mois des Championnats de France, qui, eux, l’étaient. Il n’y avait pas forcément la même pression que d’habitude. Mais pour Alain, c’était le moment."

De là à aller chercher le record du monde de VDH fixé à 47"84 ? Un record qui tient, rappelons-le, depuis huit ans et les JO de Sydney mais qu’Alain Bernard (48"12 lors des "France" de St-Raphaël en juin 2007) et d’autres, comme le Suédois Nystrand (47"91), ont approché les mois précédents.

SWIMMING Pieter van den Hoogenband 2012

Crédit: AFP

A Eindhoven, Bernard veut marquer les esprits. Le natif d’Aubagne a aussi une revanche à prendre. Un an plus tôt, il a joué avec le feu à Melbourne. Et s’est bien brûlé aux Mondiaux. Neuvième du 100m et du 50m en Australie, le Français a échoué aux portes de la finale. Trop stratégiques, les calculs n’ont pas été bons : "Je me rate complet". De quoi provoquer le courroux de son coach : "Je lui ai passé un savon, c’est vrai, confirme Auguin. Je lui ai dit qu’il avait déconné sévère et qu’il devait muscler son jeu, pour paraphraser Aimé Jacquet."

Le coup de semonce intégré, Bernard, qui a perdu un proche quelques semaines plus tôt, réfléchit de son côté : "Il y a eu un déclic à l’issue de ces Mondiaux ratés. Je suis chez moi, à Cagnes-sur-Mer. Un soir, je suis sur ma terrasse. Je regarde les étoiles et je prends conscience que ce je fais est hyper égoïste. J’ai assisté à l’enterrement de ma grand-mère entre deux entraînements. Je me dis que je ne peux pas tout gâcher. Trois ans avant ça, j’ai raté la qualification pour les JO d’Athènes. Je ne manquerai pas Pékin…"

Une "connerie" qui coûte cher

Le passage à l’année 2008 marque l’apparition des plaques en polyuréthane. La combinaison débardeur est de mise. Mais on est encore loin des polémiques de 2009 et de leur interdiction l’année suivante. D’aucuns diront que les nageurs massifs sont les plus avantagés. Alain Bernard n’en a cure. Le long échalas (1,96 m pour 87 kg) sait surtout qu’il revient de très loin. En septembre 2007, le Français a eu la "bonne" idée de passer le week-end chez un ami à Albi. L’histoire n’est pas forcément connue. Mais douze ans après, il y a prescription, alors Bernard se confie : "Bon, ce week-end-là, j’ai fait une connerie, je l’avoue… Je tente un poirier ou un truc dans le genre et je glisse…"

Le résultat est sans appel : luxation au 2e degré de l’épaule. Les recommandations des médecins sont limpides : "Ils m’ont dit que je ne pourrais pas bouger le coude pendant trois mois… Là, c’est la panique !" Tout penaud, Bernard regagne Antibes dans la foulée. En voiture, seul, et contraint de conduire… d’une seule main durant près de six heures. Face à son entraîneur, Bernard ment : "Je suis allé voir Denis et je lui ai dit que j’en avais pour deux, trois semaines, tout au plus…". Là-encore, Auguin sermonne son protégé : "Denis m’a fait comprendre que je n’étais qu’un con. Et m’a balancé : Je me barre. Tu te démerdes…"

Quand les autres quittaient le bassin, je nageais 1500m de plus.

Sans nager pendant cinq semaines, Bernard replonge le 20 octobre. A cinq mois de la finale du 100m d’Eindhoven. "Mais c’est compliqué, avoue le Français. Je ne peux rien faire ou presque. Je peux crawler mais interdiction de sprinter. Je vois mon kiné deux à trois fois par semaine. C’est l’enfer." En décembre, direction Debrecen et l’Euro en petit bassin. En Hongrie, Bernard fait "comme il peut" et s’en tire plutôt bien : le bronze sur 50m puis l’or sur 100m et enfin l’argent avec le relais 4x50m.

"Je monte en puissance mais je sais que je suis à la bourre dans ma préparation." De janvier à mars, le nageur est forcé de donner encore plus de volume à son entraînement : "Quand les autres quittaient le bassin, je restais, seul, avec Denis et je nageais 1 500m de plus pour combler ce retard."

Alain Bernard

Crédit: AFP

A quelques semaines d’Eindhoven, Denis Auguin tente aussi de donner des repères mentaux à son protégé. Il schématise la différence entre le record du monde actuel et la meilleure performance du moment de son nageur. "J’appelle ça ‘le tableau des trois centimètres’, explique le double champion olympique. Denis a décomposé nos deux courses, avec plusieurs colonnes : nos chronos d’abord aux points clés, mais également le nombre de coups de bras ou encore les points de fréquences."

Au terme de cette comparaison, Auguin en arrive à la conclusion : si Bernard veut battre le record du monde de VDH, il doit combler un centimètre par mouvement. "C’était une super idée ce tableau, reconnaît le nageur. Ça m’a offert un espoir quantifiable car je me posais pas mal de questions avant ça. J’ai dit à Denis que je visais 3 centimètres de mieux. Et qu’à l’arrivée, il en resterait peut-être la moitié…"

Aux Pays-Bas, tous ces efforts, symbolisés, dans un premier temps, par ce 21 mars 2008, vont payer. "On se doutait qu’il allait se passer quelque chose, avance Kamoun. Cela faisait trois ans qu’Alain progressait à vue d’œil." Arrive donc cette fameuse demi-finale des Championnats d’Europe. Le matin, Bernard a nagé vite. Très vite. Le requin blond est affamé. De quoi lui donner des idées pour la suite. "Après les séries, je ne suis pas inquiet, reconnaît coach Auguin. Il est dans les standards qu’on s’est fixés. On est à un mois de l’échéance pour laquelle il est programmé : les championnats de France."

J’ai dit au DTN que ça allait vite, très vite

A l’issue de ce premier aller-retour, l’ambition de Bernard grandit : "Alain m’a demandé à combien était fixé le record des championnats. Il espérait le battre. Je n’ai pas su lui répondre…", assure Auguin. L’après-midi, le Français figure à la ligne d’eau numéro quatre en demi-finale. Flanqué du Croate Draganja et du Suédois Persson. Son compatriote Fabien Gilot se trouve, lui, dans la seconde demi-finale. Le départ est bon. Spécialiste de l’aller simple, Draganja part le plus vite. Sans surprise. Mais Bernard est dans le rythme. Assis à côté de Claude Fauquet, Denis Auguin, chrono en main, savoure le spectacle qu’il a sous les yeux : "J’ai dit au DTN que ça allait vite, très vite."

Au passage des 50m, Bernard touche en 22"88. "C’était deux dixièmes moins vite que le record du monde, se souvient Kamoun. Mais on se dit alors que tout est possible car on sait qu’Alain peut finir fort." Si le marathon connaît son mur au 30e kilomètre, sur 100m, c’est à 25m de l’arrivée que le plus difficile commence pour les nageurs. "Je ne me rappelle pas forcément tout, assure Bernard. En revanche, ce qui m’a marqué, c’est qu’aux 75m, je suis spectateur de ma course. Je vois mes bras pousser l’eau. Ça me semble facile. Avec l’impression de bénéficier d’un second souffle. C’est la première fois que je ressens ça."

"Je n’étais plus Alain Bernard d’Aubagne…"

Derrière, on se bat pour arracher son billet pour la finale. Le Français survole la course. Le chrono : 47"60. Circulez, il n’y a plus rien à voir. Si la foule comprend rapidement qu’elle vient d’assister à un nouveau record du monde, Alain Bernard, lui, est complètement déboussolé : "Je lève les yeux vers le grand tableau et je vois le chrono en face de mon nom. Et là, bug complet ! J’en viens à me demander si 60 est supérieur ou inférieur à 84 (le record de VDH). C’est surréaliste. Et puis, je comprends. Et j’explose de joie !"

D’abord incrédule, le Français monte ensuite sur sa rangée de bouées. L’image est restée célèbre. "En cabine, on hurle, se rappelle Kamoun. Après celui de Laure (Manaudou) à Melbourne (sur 200m), c’est le deuxième record du monde d’un Français qu’on commente. L’instant est fou… Tout le monde est debout dans la piscine." Le public néerlandais apprécie lui aussi, même si Bernard vient d’effacer Van den Hoogenband des tablettes. Le record du monde de VDH est raboté de 24 centièmes. Tout simplement monstrueux.

"C’était un moment historique", conclut celle qui officie désormais sur BeIn Sports et RMC. Tout s’emballe alors pour Alain Bernard. Les sollicitations médiatiques retardent son retour à l’hôtel. A tel point que son coach, son kiné (Christophe Cozzolino) et lui trouveront quasiment porte close le soir-même et devront dîner dans la salle de massage du kiné, le service de l’hôtel leur ayant préparé des plateaux repas de fortune.

Alain Bernard

Crédit: Other Agency

Le lendemain, après une courte nuit, le Français remet ça en finale. "Quand je suis arrivé à la piscine, le regard des gens avait changé, empreint de beaucoup de respect. Je n’étais plus Alain Bernard d’Aubagne, j’étais le nouveau recordman du monde. Mais c’était un piège de s’arrêter à ça. J’avais un boulot à finir." La finale n’est qu’une formalité : titre continental et nouveau record du monde (47"50). Surréaliste. Le Suédois Stefan Nystrand, son premier dauphin, est repoussé à près d’une seconde !

Sur 50m aussi, le jour suivant, Bernard fait des merveilles. Sur l’aller simple, le Français s’adjuge une nouvelle référence planétaire (21"50 en demi-finale) avant de se parer d’or. "Toute ma carrière, je me suis répété cette phrase du coach d’Alexander Popov (Guennadi Touretski) : 'Un record du monde, c’est comme un fruit mûr. Quand ça doit tomber, ça tombe…'", s’amuse Bernard, douze ans plus tard.

Star de ces "Europe", l’Antibois quitte Eindhoven auréolé d’un nouveau statut. Avant de le conforter cinq mois plus tard à Pékin grâce à l’or du 100m, devenant ainsi le premier Français champion olympique de la distance reine, l’argent du relais 4x100m et le bronze sur 50m. "Eindhoven restera la compétition la plus facile de ma vie. Alain marchait sur l’eau", conclut Auguin. Là-bas, son élève est tout simplement devenu le meilleur.

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