"Ma plus belle victoire", c’est le titre de votre livre à paraître jeudi. Que signifie-t-il pour vous ?
Guillaume Cizeron : La plupart des gens me connaissent pour nos victoires en patinage avec Gabriella (Papadakis, ndlr) mais moi je n’aurais jamais pu avoir toutes ces victoires si je n’avais pas eu aussi cette victoire personnelle, d’en arriver à un point où je suis capable de m’accepter, de ne pas vivre dans le secret ou dans la honte. Donc tout ce chemin que j’ai fait depuis le petit garçon que j’étais, qui était mal dans sa peau, à aujourd’hui, où je suis beaucoup plus capable de vivre épanoui et de m’assumer, ça reste une belle victoire pour moi. Je la partage avec aussi beaucoup d’autres personnes car c’est aussi le résultat de beaucoup de gens qui se sont battus avant moi pour que ma génération et les générations futures puissent vivre leur homosexualité de manière libre et en se sentant en sécurité.
Vous avez fait votre coming-out il y a près d’un an à travers un très beau texte. Vous allez plus loin aujourd’hui avec l’écriture de ce livre. Est-ce que cela répond à une envie profonde, un besoin de partager ce que vous avez vécu…
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29/04/2021 À 06:54
G.C. : Je n’aime pas trop ce terme de coming-out. Mais je pense que pour la plupart des personnes queer, ça reste un moment fort dans notre vie de déclarer qui on est parce que c’est l’aboutissement d’un cheminement où on est enfin capable de s’accepter nous-même. C’est plus ça que ça représente pour la plupart d’entre nous, plus que le besoin que les gens sachent par qui on est attiré ou l’identité qu’on se donne. C’était la première fois que je parlais publiquement de quelque chose de plus privé mais ce n’était pas un coming-out à part entière. Mais c’est vrai que c’était la première fois que je parlais ouvertement de sexualité.
Dans les premières pages de votre livre, vous faites référence à un épisode vécu à l’âge de 4 ans, à l’école maternelle, où on vous dit : "Mais toi, tu es une fille ou un garçon ?". Qu’est-ce que vous ressentez alors ?
G.C. : Je ne sais pas si c’était violent, c’est juste des questions que les enfants posent car les enfants sont naïfs. Ce n’était pas dit avec méchanceté à ce moment-là. Moi, ça m’a plus interloqué parce que je n’étais pas sûr. C’est plus ça qui m’a perturbé mais pas nécessairement d’une mauvaise manière à ce moment-là. C’était un peu les prémices de ce que j’allais découvrir plus tard. Ça a commencé à me questionner jeune en tout cas sur mon identité, sur mon genre.
Je pense que pour la plupart des jeunes enfants, ça se fait assez naturellement. On découvre assez tôt qu’on est une fille ou un garçon. Mais pour une minorité, ce n’est pas si clair que ça. Et pour ces enfants-là, ça peut être un peu plus compliqué car on a vraiment juste deux options dans notre société : un homme ou une femme. Il n’y a pas vraiment d’autres termes pour définir ceux qui sont entre les deux. Dans d’anciennes tribus amérindiennes, j’ai lu qu’il y a d’autres termes qui existaient pour dire : "un homme féminin" ou "une femme masculine". Donc ça existe dans d’autres langues, dans d’autres cultures mais juste pas dans la nôtre, c’est dommage.
Et puis il y a ces mots lancés par votre père devant un film où deux hommes s’embrassent : "Ah, dégueulasse !" Comment les prenez-vous ? Comme une claque en plein visage ?
G.C. : Je n’analyse pas vraiment comment je réagis mais c’est sûr que ça s’imprègne en moi, un peu comme toutes les autres remarques que j’ai pu entendre. Ça laisse des petites traces, ça rentre en toi parce qu’à cet âge-là, on n’a pas encore les armes pour se protéger de ces choses-là. On ne sait pas qui on est, donc on absorbe vraiment tout. Ça amène une sorte de dégoût.

Papadakis Cizeron

Crédit: Getty Images

Vous découvrez le patinage à l’aube de vos sept ans et vous dites : "Je suis fasciné par ce que m’autorise la glace – la légèreté, soudain, pour ne pas dire l’envol, le tourbillon, la virevolte, la vitesse, toute cette liberté, en somme, qui nous est refusée sur la terre et que l’on envie aux oiseaux". Avez-vous réussi à conserver cette légèreté ressentie lors de vos débuts tout au long de votre carrière ?
G.C. : Je pense que oui. Parce qu’avec Gabriella, on a encore cette sorte de naïveté dans notre approche du sport. Peut-être parce qu’on a commencé très jeune et qu’on a connu que ça. Mais c’est vrai qu’il y a une partie de nous qui a encore dix ans, même dans les blagues que l’on fait. Tous les jours, on prend du plaisir comme il y a quinze ans.
Vous rencontrez votre partenaire sur la glace, Gabriella Papadakis, très tôt, vers huit ans. Quel rôle a-t-elle joué dans votre construction personnelle ?
G.C. : On n’a jamais vraiment parlé de mon homosexualité. Elle l’a su rapidement sans que je le dise. Malgré le fait qu’on soit très proche, on a quand même toujours gardé une certaine pudeur vis-à-vis de notre vie privée. Elle n’avait pas besoin de me dire grand-chose, je savais qu’elle m’acceptait comme j’étais. Je ne me suis jamais posé la question de savoir si ça allait la déranger ou pas. Je n’avais pas de malaise avec elle. Du tout.
On avait quand même créé une bulle dans laquelle ces choses-là n’avaient pas d’importance. Et donc ça m’a aidé parce que ça m’a donné un espace où je n’avais pas besoin de justifier quoi que ce soit ou de me sentir comme si je devais jouer un autre rôle avec elle. C’est quand même une belle chose dans la vie.
Et pourtant tout n’a pas été simple. Vous évoquez même le fait de vous frapper "la tête contre le mur à plusieurs reprises, plusieurs jours durant". Vous essayez alors de vous débarrasser de cette "maladie" comme vous dites. Vous ne voulez pas être gay. A quel moment avez-vous finalement accepté que vous l’étiez ?
G.C. : Je pense que beaucoup de personnes gays sont passées par ces moments-là quand on commence à réaliser. Il y a une sorte de déni, puis on passe par de la colère, souvent. On a du mal à s’aimer. Je pense que c’est vraiment un processus qui se fait. Ce n’est pas un jour où je me suis réveillé et je me suis dit : « Ah bah si, finalement tout va bien ». Ça se fait vraiment avec le temps, avec les gens. Moi je pense que j’ai eu l’immense chance d’évoluer dans un milieu où j’ai pu rencontrer des gens, des personnes qui m’ont aidé à m’assumer, à me redonner confiance. Je dirais que depuis que j’ai 19-20 ans, je suis beaucoup plus serein avec ça. Jusqu’à mes 17 ans, c’était difficile à accepter complètement.
A cet âge-là, vous avez aussi une discussion avec votre père où vous lui dites que vous êtes homosexuel. Il vous explique que cela ne va rien changer à l’amour qu’il vous porte. Est-ce que c’est aussi une étape supplémentaire ?
G.C. : Je pense que oui. Mais pour moi, la plus grosse difficulté, ça a été de l’accepter moi-même. Une fois que j’ai compris que je n’avais pas à avoir honte de ça, c’est devenu plus facile de le dire aux autres. Le dire à mes parents, c’était difficile mais beaucoup plus facile que de me le dire à moi-même. C’est vraiment un combat intérieur qui se passe parce qu’on a tellement le reflet des autres et de la société qui nous salit… C’est ça que je trouve dommage. Si on était dans un "monde parfait", on découvrirait notre genre et notre sexualité de manière saine, fluide et belle. Ça devrait se passer d’une belle manière car c’est quand même beau de découvrir son identité, de découvrir l’amour. Mais quand tout ce qui est rattaché à ça est sujet d’insultes, ça salit un peu ces moments-là et ça déforme l’idée qu’on se fait de soi parce qu’on finit par croire ce que les gens nous disent. Ça prend du temps avant de déconstruire ce qu’on a absorbé des autres.
Finalement, à la majorité, vous partez au Canada, et là, vous avez le sentiment de pouvoir "vivre librement votre vie amoureuse". Fallait-il partir loin de la France pour vous libérer en quelque sorte ?
G.C. : Je ne suis pas parti au Canada pour ça mais pour patiner ! Mais c’est vrai que ça a été quand même une belle phase dans ma vie. J’arrive à Montréal, une ville où tout est possible avec un climat de tolérance et d’acceptation vraiment cool. C’est vraiment différent. Là-bas, me balader dans la rue, embrasser mon copain, ça ne me pose aucun problème. Alors que dans certains endroits en France, à certaines heures, je ne m’y risquerai pas. Ou alors j’aurais toujours un œil ouvert sur un potentiel danger car ces choses-là arrivent. Et on ne se sent pas en sécurité tout le temps, partout, en France.
Trop peu de sportifs masculins ont fait leur coming-out. Est-ce que vous sentez qu’il y a encore des freins dans la société pour évoquer ce sujet ?
G.C. : Il y a certains sports qui prônent une masculinité un peu toxique. Et cet environnement là ne pousse pas les gens à vivre leur homosexualité librement. C’est sûr que ça aiderait qu’on en parle davantage. En France, il y a un climat où on dirait que les gens ne sont pas nécessairement ouverts à entendre ce que les athlètes ont à dire. C’est un peu comme si on nous mettait dans des cases. J’ai reçu des messages déplaisants qui disaient : "Pourquoi tu parles de ça, on s’en fout. Patine et tais-toi en gros !" Ça c’est dommage parce qu’il y a tellement de belles personnes et de belles valeurs dans le sport qu’on gagnerait à connaître les sportifs plus dans leur intimité. Pas nécessairement sur la sexualité mais aussi sur des questions de société.

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