Si le mythe d’Icare, célèbre pour s’être brûlé les ailes en voulant voler trop près du soleil, était une histoire vraie, elle pourrait être celle de Matti Nykänen, cet homme-oiseau qui le disait lui-même : il n’était bien que dans les airs, seul endroit sur terre, si l’on peut dire, où il avait le sentiment de contrôler sa vie.
Drôle d’histoire en effet que celle de ce Finlandais volant capable de maîtriser à la perfection toutes les subtilités d’un sport ultra-difficile, contre-nature quelque part, et incapable par ailleurs d’assumer la banale existence d’un être humain normalement constitué. Il a sauté des dizaines de milliers de fois sans jamais - ou presque - rater un atterrissage, mais, une fois retombé au sol, il ne maîtrisait plus rien, et surtout pas les arcanes d’une psyché compliquée, torturée, pas faite pour ce bas-monde.
Sa vie, qui a d’ailleurs fait l’objet d’un film (Matti, sorti en 2006), fut un roman noir, sur un fond de grand blanc. La pureté de la neige d’un côté. La noirceur des abîmes de l’autre. Matti Nykänen - prononcez Nu-kae-neunne - était un être double. Le chaînon manquant entre l’homme et l’oiseau. Mais aussi celui entre l’ange et le démon.
Omnisport
Les Grands Récits : L'intégrale, épisode par épisode
31/12/2018 À 13:43
Avec le saut, il voulait s’affranchir de ses chaînes. Il a fini derrière les barreaux, pour violences conjugales et même tentative d’homicide, entre autres frasques d’une pathétique après-carrière qui l’aura vu devenir chanteur, strip-teaseur ou conseiller conjugal, au gré de là où l’emportait le vent mauvais. C’est-à-dire loin, très loin de la légende qu’il fut dans sa première vie.
C’était le Federer du saut à ski
A une époque où les compétitions étaient moins nombreuses qu’aujourd’hui, sa carrière, qui s’est étirée de 1982 à 1991, lui a laissé le temps de se forger le plus beau palmarès de l’histoire de son sport : 46 victoires en Coupe du monde (un record), quatre Globes de cristal, deux Tournées des quatre tremplins et cinq médailles olympiques (sur cinq possibles). Dont quatre en or, une aux JO de Sarajevo en 1984 et surtout trois aux JO de Calgary 1988, son chef-d'œuvre absolu, le paroxysme de sa domination.
Niveau palmarès, certains l’ont titillé, les Jens Weissflog (l’un de ses grands rivaux), Janne Ahonen, Simon Amman, Adam Malysz, Martin Schmitt, Sven Hannawald, Kamil Stoch ou Ryoyu Kobayashi, l’actuel n°1 mondial. Mais aucun sans doute n’a atteint le niveau de magnétisme et de fascination qu’aura exercé Nykänen, sur ses pairs comme sur le public.
"Pour moi, Nykänen, c’est le plus grand de tous et largement, abonde l’ancien sauteur français devenu consultant pour Eurosport, Nicolas Jean-Prost, qui a côtoyé l’idole sur la fin de sa carrière. C’était la classe absolue, il dégageait une facilité, une fluidité et une grâce absolument incroyables. C’était le Federer du saut à ski. Il était en harmonie totale avec l’air et avec ses skis. Je n’avais jamais vu ça et je ne l’ai jamais revu ensuite. Cet homme était né pour voler."

Nykanen, le Finlandais qui a rendu l'impossible possible

Né pour voler... Dans le cas de Nykänen, l’expression n’est pas usurpée. Il voit le jour le 7 juillet 1963 à Jyväskylä, au sud de la Finlande, près d’un tremplin qui sera construit quelques années après sa naissance. L’écrivain suisse Alain Freudiger, auteur d’une biographie romancée du champion ("Le Mauvais génie"), raconte qu’un jour, alors qu’il passait au pied du tremplin en faisant du ski de fond avec son père, ce dernier lui aurait lancé comme pour le défier : "Tu oserais sauter de là-haut" ?
Bravache, le petit Matti relève le gant et fait son premier saut à l’âge de huit ans. A cet âge-là, il a déjà des troubles manifestes du comportement qui lui valent des problèmes à l’école. Il est colérique, solitaire, incapable de se concentrer. Rien à voir, pourtant, avec une quelconque faille dans sa structure éducative : il est issu d’une famille modeste mais soudée, et ses trois sœurs ne connaissent apparemment pas les mêmes soucis.
Bien des années plus tard, lors d’une expertise psychiatrique réalisée dans le cadre de ses démêlés avec la justice, on lui diagnostiquera un TDAH (trouble de l’attention/hyperactivité), lié à une surproduction de dopamine par le cerveau. Mais à 8 ans, comment faire la différence entre un enfant difficile et un enfant malade ?

Le saut comme une échappatoire à son hyperactivité

Une chose est sûre : si Nykänen refusera toujours de suivre un traitement, le saut agit tout de suite sur lui comme un puissant médicament. "Dès mon premier essai, j’ai aimé ça passionnément", déclarait-il dans un reportage paru en 2001 dans l’Equipe Magazine, en amont des Championnats du monde chez lui à Lahti, en Finlande.
"A cette époque-là, il n’avait que 37 ans mais il avait déjà l’air malade, se souvient la journaliste Dominique Issartel, l’auteure du reportage, l’une des rares à avoir pu s’entretenir longuement avec lui. Il avait la peau terne, les mains tremblantes et rougeoyantes. Il semblait mal dans sa peau, avec des difficultés à s’exprimer normalement. Et puis aussitôt qu’on parlait de ses sauts, il arrêtait de cligner des yeux et son débit redevenait fluide. C’est comme s’il ne se sentait bien qu’en évoquant cet univers. Ça m’a vraiment marquée."
D’une manière générale, tout le monde est marqué par sa première rencontre avec Nykänen. Son physique, déjà. Blond comme les blés, léger comme un flocon de neige, deux grains de beautés plantés asymétriquement sur ses joues, un regard hypnotique. Une sorte d’ange tombé du ciel, auquel on aurait donné - à tort - le bon Dieu sans confession. "A l’évidence, il était différent", résumait Matti Pulli, son entraîneur de (presque) toujours.
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C’est peu dire que des sauteurs à ski, Pulli en avait vu passer beaucoup, dans un pays où ce sport est élevé au rang de religion. Mais Nykänen avait aussitôt attiré son attention plus qu’aucun autre avant lui. Même à son plus jeune âge, il dénotait par son gabarit élancé qu’il prendra soin de conserver toute sa carrière (1,77 m pour 55 kg), contre les standards de l’époque.
"Avant lui, les sauteurs étaient assez 'mastoc', c’est lui qui a emmené ces profils longilignes aujourd’hui généralisés, expose Didier Mollard, considéré pour sa part comme l’un des meilleurs Français de l’histoire de la discipline et contemporain de Nicolas Jean-Prost, avec lequel il avait terminé 4e de l’épreuve par équipes des Mondiaux en 1993. Il ne sautait pas en puissance mais en fluidité, il avait une manière unique de jouer avec l’air. C’est quelqu’un qui ressentait le saut à ski du début à la fin. On aurait dit que ce sport avait été inventé pour lui."

Un gabarit nouveau et une technique avant-gardiste

Matti Nykänen donne aussi cette - fausse - impression de ne jamais avoir peur. Il brave l’interdit parental en s’élançant pour la première fois, à l’âge de 14 ans, en haut du grand tremplin de Jyväskylä. Pris de mauvaise conscience, il laisse néanmoins un mot à ses parents dans la cuisine, le soir, pour confesser sa bêtise. Une bêtise qui n’en est pas une : elle deviendra plutôt l’acte fondateur de sa vie.
Car dès lors, Matti Nykänen ne décroche plus. Le saut à ski devient sa drogue. On le dit génial, il l’est mais il est aussi un bourreau du travail. Bénéficiant du fait que le tremplin de Jyväskylä est l’un des premiers à posséder une remontée mécanique, il s’entraîne sans relâche, beaucoup plus que les autres, parfois jusqu’à l’épuisement.
Lorsqu’il débarque sur le circuit international juniors en 1981, Matti Nykänen possède déjà sa petite réputation. Lors des Mondiaux de la catégorie, qu’il gagne cette année-là, tout le monde veut voir à l’œuvre le petit prince des tremplins.
"On nous avait prévenus : ‘vous allez voir, il y a un petit Finlandais qui est absolument incroyable’, se souvient l’ancien sauteur suisse - devenu juge - Fabrice Piazzini, contemporain de Nykänen. Dès le premier saut, j’avais compris. Il avait mis 15 mètres à tout le monde. Sa technique était parfaite, son sens du vol inné. Par la suite, j’ai regardé des centaines de vidéos de lui pour essayer de l’imiter, je n’y suis jamais parvenu. Au fond, personne n’a jamais vraiment réussi à percer son secret."
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Peut-être parce qu’au fond, le don du ciel ne s’explique pas. Bien sûr, il y a ce qu’on voit. "Rien que sa position d’élan, très compacte, les bras légèrement cassés, était spéciale, analyse Nicolas Jean-Prost. Mais c’est dans l’impulsion et surtout dans le vol qu’il faisait la différence. Sa ligne de corps était très tendue, droit comme un I, alors qu’à l’époque les sauteurs cassaient légèrement le buste. Aujourd’hui, tout le monde fait comme Matti. Il avait juste 25 ans d’avance."
Juste avant la généralisation du saut en V dans les années 90, qui marquera d’une certaine manière la fin de l’ère Nykänen, Matti met au point une sorte de "pré-V", corps d’un côté, skis de l’autre, le droit légèrement baissé par rapport au gauche. Un style novateur qui lui vaudra d’être assez mal noté par les juges à ses débuts, mais dont l’efficacité en termes d’aérodynamique s’avère redoutable.
"A cette époque, les techniques étaient assez disparates et la sienne était avant-gardiste, abonde Didier Mollard. Avec son feeling, il avait trouvé naturellement, sans même se poser la question, le moyen d’augmenter la portance. Par la suite, tout le monde a fait comme lui."

Un sens inné de la portance

Mais une fois que tout cela a été analysé, décortiqué, Matti Nykänen reste loin devant tout le monde. Très loin. Si loin qu’il doit souvent se freiner afin de ne pas trop dépasser le point K, le seuil critique situé juste avant la zone de replat. Ou attendre d’avoir le vent dans le dos - paradoxalement moins porteur que le vent de face - pour s’élancer. Pour éviter de l’envoyer au casse-pipe, les organisateurs en arrivent à abaisser la table de départ. Bref, Matti ne vole plus, il survole. Sa discipline comme la concurrence.
Celle-ci a beau tenter de le copier, rien n’y fait. Le saut à ski n’est pas (seulement) une affaire de technique, ni de vitesse ou de puissance. Ça n’est pas non plus du saut en longueur. Celui qui va le plus loin est avant tout celui qui réussit à trouver le plus vite possible la position la plus stable possible afin de s’accrocher à l’air, cette matière invisible mais bel et bien réelle, dense et palpable. C’est un peu comme un avion : ce qui le fait voler, ce ne sont pas ses réacteurs. Ce sont ses ailes.
Et Matti, lui, a de l’aérodynamisme dans le sang. Quand ses rivaux se débattent dans l’air, lui semble flotter dans une bulle ouatée, silencieuse, immobile. La bouche légèrement ouverte, on croirait presque qu’il sourit, dans une expression parfaite de bien-être teinté d’un zeste de mélancolie. A ce moment-là, enfin, il se sent apaisé et il l’a souvent dit : il voudrait ne jamais redescendre. Son vol suspendu par le temps ressemble à celui d’une cigogne, légère, gracieuse et fuselée. Une merveille de délicatesse et de pureté, à mettre au panthéon des gestes sportifs.
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Avec toutes ces qualités, Matti Nykänen ne met pas longtemps à s’imposer comme le cador de sa discipline. Dès 1982, à 18 ans, il remporte le Grand tremplin des Mondiaux, à Oslo, puis sa première Tournée des quatre tremplins un an plus tard. C’est le début de son extraordinaire moisson, même si sa notoriété décolle véritablement à partir de son premier titre olympique sur le Grand tremplin à Sarajevo, en 1984, prenant ainsi une éclatante revanche sur l’Allemand de l’Est Jens Weissflog, qui l’avait battu sur le Petit tremplin.
L’année suivante, en 1985, il pulvérise le record du monde lors des Mondiaux de vol à skis, disputés sur l’effrayant tremplin de Planica, en Slovénie. L’un de ses sauts est mesuré à 191 m, mais il a probablement fait bien mieux. En réalité, il avait atteint la zone de mesure maximale : aucun officiel n’était posté plus bas. Nykänen est possiblement le premier homme à avoir franchi la barre des 200 m, une distance banale aujourd’hui, mais qui semblait infranchissable à l’époque.

Ivre, il surclasse tout le monde en se freinant dans l’air

On se demande bien, à ce moment-là, qui pourra bien un jour mettre fin à l’hégémonie de Matti Nykänen. En réalité personne, sinon lui-même. Le Finlandais s’accommode mal de sa notoriété naissante, laquelle va progressivement réveiller le mauvais génie qui sommeille en lui.
Les premières frasques tombent au diapason de ses premières coupes. Ça commence par une violente dispute avec son entraîneur, dont il fracasse la voiture. En 1986, à 23 ans, il passe au tribunal pour la première fois pour avoir volé des bières et des cigarettes dans un magasin. Cette année-là, Matti se marie aussi, avec un jeune modèle de 18 ans, Tiina Hassinen, qui lui donne un premier enfant, un fils nommé Sami.
Mais la relation tourne à l’orage, avec d’incessantes scènes de ménage lors desquelles le mobilier et la vaisselle volent dans tous les sens. Tiina finit un jour par appeler la police. A propos de son mari, elle décrit un homme trouble, bipolaire. Parfois un ange. Parfois un démon. Ce premier mariage ne durera pas deux ans.
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C’est désormais un secret de Polichinelle : Matti boit. De plus en plus. Après chaque compétition et parfois même, avant. Didier Mollard : "Une année, en Tchécoslovaquie, on l’avait retrouvé en train de dormir sur le trottoir alors qu’on partait à l’aube faire notre réveil musculaire. Ensuite, dans le bus qui nous emmenait sur le site, il avait demandé au chauffeur d’éteindre les lumières pour pouvoir boire tranquillement du whisky. Et quatre heures après, sur le tremplin, il mettait tout le monde d’accord. C’était infernal."
Infernal, génial, mais tout de même : son comportement commence à faire désordre. Une fois, il oublie de se réveiller et manque l’avion qu’il devait prendre avec le reste de l’équipe nationale. Une autre, il part en oubliant ses skis. Il n’est pas rare de le voir se présenter en conférence de presse avec un œil au beurre noir, signe d’une beuverie qui a tourné à la bagarre la veille dans un bar. Il finit par être renvoyé avec fracas de son équipe en pleine Tournée des quatre tremplins.

Calgary 88, le paroxysme de sa carrière et le début de la fin

En 1987, son entraîneur, avec lequel il a renoué, tente de le ramener sur la bonne pente en vue des Jeux Olympiques. S’ouvre alors une période de rémission qui correspond, sportivement, à la phase la plus prolifique de sa carrière. Lors de la saison 1987-88, il établit son record de points en Coupe du monde (282) et débarque comme une balle à Calgary, où il devient le premier sauteur (et toujours seul à ce jour) à cumuler trois médailles d’or : Petit et Grand tremplin, ainsi que la nouvellement créée compétition par équipes.
Si l’épreuve du Petit tremplin est marquée par le premier saut en V tenté aux JO par le Tchécoslovaque Jiri Malec (médaillé d’argent), l’histoire retient surtout le Grand tremplin, où Nykänen réussir un premier saut prodigieux, mesuré 23% après le point K, un record ! Le tout, paraît-il, après avoir fumé une clope ou deux avant de s’élancer. Une performance qui repousse les limites de ce que l’on pensait possible, et donne presque corps à l’une des plus grandes hantises de Nykänen : se crasher dans le public.
Quoi qu’il en soit, Matti est la star absolue de ces Jeux et devient une légende dans son pays, l’égal dans le cœur des Finlandais du coureur à pied Paavo Nurmi. A jamais, Calgary 88 marque sa consécration. Mais aussi le début de la fin. Le point de départ de sa chute vers l’enfer. Vertigineuse et incontrôlable.
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Le déclin de Matti Nykänen est d’abord sportif. Après sa moisson dorée, sa motivation chute brusquement et ses performances aussi. L’avènement du saut en V ne va pas l’aider, certes. Cette même année 88, lors d’une manche de Coupe du monde à Lahti, le Suédois Jan Böklov, autre précurseur du "V-style", a sauté plus loin que lui. Nykänen est déclaré vainqueur sur les notes artistiques mais, beau joueur, adoube son vainqueur sur le podium. "Il m’a pris à ses côtés et m’a dit : ‘le vainqueur, c’est toi’, racontera Böklov trente ans plus tard à l’Express. Son geste a fini de faire changer la vision des juges."
Matti Nykänen est fair-play, mais il ne domine plus et s’en agace. Nicolas Jean-Prost est ainsi témoin d’une scène ubuesque lors des Mondiaux de vol à ski en 1990 à Vikersund, où Matti s’en prend violemment au concurrent yougoslave Primoz Ulaga qui fait du lobbying pour arrêter la compétition après le premier saut, en raison d’un vent violent. "Il l’avait chopé par le colback et collé contre un mur en haut du tremplin, parce que lui voulait absolument continuer étant donné qu’il n’était pas en tête après le premier saut. Moi, j’avoue que j’étais plutôt d’accord pour arrêter. On avait tous un peu peur. Pas lui."
Nykänen finira médaillé d’argent de ces Mondiaux, son dernier grand résultat dans une compétition internationale après avoir remporté son dernier succès en Coupe du monde un an plus tôt, en 1989, à Garmish-Partenkirchen en Allemagne. Après quoi, c’est fini. Il ne retrouvera plus jamais son niveau d’antan.

Chanteur, strip-teaseur, conseiller conjugal

Il faut dire qu’il a de plus en plus la tête ailleurs, et que ses démons l’ont repris de plus belle. Passionné d’automobile - il a même remporté le rallye de Mäntta, en 1989, comme co-pilote d’Hannu Mikkola -, il a un jour l’idée splendide de s’endormir au volant et de percuter plusieurs voitures de police stationnées dans la rue.
Côté amour, c’est (toujours) la cata aussi. Fraîchement divorcé, Matti repart pour un mariage express de deux ans avec Pia Hynninen, qui lui donnera un deuxième enfant, une fille cette fois, prénommée Eveliina (une autre fille, Annina, naîtra d’une relation hors mariage). Mais là encore, l’idylle va tourner au vinaigre.
Son divorce, en 1991, est un coup de grâce à une ultime velléité de s’y remettre en vue des JO d’Albertville 92. Un rêve impossible. Il n’a plus le niveau. Sa carrière s’arrêtera sur une ultime prestation indigne (50e au Grand tremplin) lors des Mondiaux 91 de Val di Fiemme, en Italie.
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Fini sportivement, Nykänen n’est absolument pas armé psychologiquement pour endurer la violence du choc d’après-carrière. "Il se retrouve totalement démuni, d’autant qu’il n’est pas allé très longtemps à l’école, racontait son biographe Alain Freudiger dans le cadre du Salon du Livre de Chaumont. En même temps, il a ce besoin de présence médiatique, il a beaucoup de mal à exister sans le regard des gens. Alors, il est tout le temps en train d’essayer d'attirer l'attention. Son histoire, au fond, c’est celle d’une longue, longue déchéance."
Pour ne rien arranger, il est fauché comme les blés, ruiné par ses mariages et sa vie de cigale ayant chanté tout l’hiver. C’est que, quand il s’agit de payer sa tournée, l’homme ne fait pas semblant. Il en vient même à hypothéquer ses médailles olympiques pour effacer son ardoise. Celles-ci seront finalement rachetées grâce à une souscription nationale, et exposées au Musée olympique d’Helsinki.
Quoi qu’il fasse, Matti Nykänen reste une légende en son pays, et sa notoriété lui est bien utile pour lui ouvrir des portes. Mais la médaille a son revers, évidemment. La star attire toutes les charognes et est bien trop influençable pour leur fermer les portes. Il tombe ainsi entre les mains de managers intéressés qui vont lui faire faire à peu près tout et n’importe quoi pour tirer de son nom le moindre centime. A commencer par une nouvelle carrière de chanteur.
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Ainsi en 1992, à défaut de JO d’Albertville, il sort son premier album intitulé Yllätysten yö ("La nuit des surprises"), de la pop finlandaise de très bas étage où l’arrangement instrumental couvre péniblement une voix fausse et grinçante. Disons-le : Nykänen chante comme un pied, ce qui ne l’empêche pas de devenir disque d’or et d’organiser de nombreux concerts, dont certains sont annulés parce qu’il n’est pas en état de les assurer. Mais peu importe : le succès est au rendez-vous, au point de sortir dès l’année suivante un deuxième album, Samuraï.
Lassé de voir ses frasques plus épiées que jamais par la presse de boulevard finlandaise, Nykänen va aussi avoir sa période plus discrète, lors de laquelle il tente plus ou moins de se racheter une conduite. Il change ainsi de nom en prenant celui de sa troisième épouse, Sari Paanala, s’improvise serveur dans la pizzeria tenue par les parents de cette dernière, et devient même conseiller municipal de la ville d’Uurainen, où il a emménagé.
Et puis, comme d’habitude, cela ne dure pas. Ce troisième mariage ne passe pas le cap de la durée syndicale - deux ans - et prend fin brutalement en 1998. Motif : Matti s’est autorisé une escapade avec une petite Estonienne de 17 ans.

Plus de trois ans de prison pour agressions au couteau et tentative d’étranglement

Voilà Matti Nykänen à nouveau seul, livré à lui-même. Sa reconversion monte alors d’un cran dans le pathétique lorsque, après une brève expérience de conseiller conjugal (un comble pour lui...), son agent lui dégote un job dans un casino-spectacle de Järvenpää, où il est censé accompagner des shows dansants. Shows qui virent très vite, en réalité, aux peep-shows. Le voilà contraint de tomber la chemise, et même un peu plus. Jusqu’à ce qu’un jour, dans un sursaut d’orgueil - ou du moins ce qu’il lui en reste -, il finit par dire stop.
Car c’en est trop, vraiment. D’idole nationale, Matti Nykänen est devenue la risée nationale. Presque une bête de cirque. Le public se délecte de ses déboires, d’autant que ce ne sont pas ses interviews qui lui permettent de redorer son blason. S’il est une intelligence qu’il n’a jamais eue, c’est bien celle de la communication. Un jour, un journaliste lui demandait à quoi il pouvait bien penser avant de s’élancer du haut de son tremplin. Réponse : "Je pense à des chattes, tout le temps." La classe.
Rien à voir avec de l’arrogance, pourtant. "Matti n’a jamais pris personne de haut, modère Didier Mollard. Simplement, comme tous les Finlandais, il était très taiseux, d’autant qu’il ne parlait que finnois. Je me souviens m’être un jour retrouvé seul à côté de lui pendant deux heures dans un avion, il avait dû me décrocher un mot par demi-heure. Et pourtant, je sais qu’il m’aimait bien. En fait, il ne parlait que quand il avait bu."
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Le problème est que, quand il a bu, il ne fait pas que devenir bavard. Il tape, aussi. Et dans le genre, il trouve à qui parler en la personne de sa quatrième épouse, Mervi Tapola, une riche héritière elle aussi très portée sur la boisson et la castagne. Entre les deux, les choses virent au vaudeville dramatique. En 2004, les deux tourtereaux sont condamnés pour violences l’un envers l’autre. Ce qui, après un premier divorce prononcé (comme d’habitude) après deux ans de mariage, ne les empêchera pas de se remarier, cette fois un peu plus longuement. Comprenne qui pourra.
Les quatre mois de prison avec sursis dont a écopé Nykänen sont loin de le calmer. Bien au contraire. Il franchit encore un seuil dans l’escalade de la violence lorsqu’il agresse un homme au couteau après avoir eu des mots avec lui. Condamné en 2005 à deux ans et deux mois de prison, il va en purger la moitié au sein de l’établissement pénitentiaire de Kylmäkoski. Mais là encore, la sanction ne suffira pas à l’apaiser.
Nykänen fait des efforts, pourtant. Il tente un retour sur la scène avec un troisième album sorti en 2006 - un bide cette fois - et même à la compétition puisqu’il décroche en 2008 le Championnat du monde des 40-44 ans. Mais rien n’y fait. Entre deux cures de désintoxication et d’intenables résolutions, le "George Best finlandais", comme le surnomme désormais la presse de son pays, ne maîtrise plus rien.
Et à Noël 2009, il est vraiment tout proche de basculer dans l’horreur et l’irréparable lorsqu’il tente d’étrangler sa femme avec une ceinture, après l’avoir déjà agressée au couteau. Ce fait divers est celui de trop. Nouveau divorce et retour à la case prison, cette fois pour 16 mois. Lorsqu’il ressort en mars 2012, il a 48 ans mais en fait vingt de plus. A ce moment, chacun pressent que la fin approche.
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Cinq mariages et un enterrement

Pour autant, Matti Nykänen suscite de moins en moins la compassion. Il a longtemps joué sur l’affection naturellement dégagée par son côté grand enfant immature, attachant, irresponsable de ses actes. Mais là, quand même, il est allé trop loin. C’est quasiment un meurtrier. Le public ne le défend plus et, peut-être pire encore à ses yeux, commence à se désintéresser de lui.
Déboussolée, l’idole déchue ne répond plus de rien. Il s’enferme encore un peu plus dans la boisson, se tourne vers une secte et aurait même procédé, selon la rumeur, à une tentative de suicide. Comme à une bouée de sauvetage, il s’accroche à un cinquième et dernier mariage, en 2014, avec la dénommée Pia Talonpoika, tente même de relancer une ultime tournée. Mais honnêtement, il n’est plus qu’un déchet humain.
Matti Nykänen racontait parfois qu’il était victime la nuit d’un cauchemar récurrent : il s’élançait d’un tremplin mais ne retombait jamais, et c’est alors qu’il se réveillait, en panique. Dans un certain sens, ça n’était pas un rêve. Plutôt une allégorie prémonitoire de sa vie. Sa mort, survenue le 4 février 2019, n’a surpris personne. Diabétique, souffrant d’une pancréatite, il a fini par être emporté par une pneumonie à son domicile de Lappeenranta, à l’âge de 55 ans. C’était, en quelque sorte, le dernier saut de l’ange.
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