"J’ai été traumatisé par ma chute à 230km/h" : Interview avec Simon Billy, recordman du monde de ski de vitesse

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Jeudi 27 mars, Simon Billy a été sacré chez lui à Vars champion du monde de ski de vitesse pour la 4e fois de sa carrière. Pour Eurosport, le skieur le plus rapide du monde (255,50 km/h en 2023) a accepté de nous raconter ses sensations, ses peurs. Le Français de 33 ans pense pouvoir aller encore plus loin, et peut-être aux JO de 2030 où sa discipline pourrait être intégrée.

Simon Billy lors des Mondiaux 2025 à Vars - Crédit Romain Courrent.

Crédit: Other Agency

Eurosport : Qu’est-ce que ça fait d’être l’homme (sans moteur) le plus rapide du monde ?
Simon Billy : C’est méga cool ! Tu es quelque part où personne n’est jamais allé. Je l’ai toujours voulu mais je veux ouvrir les portes qu’il y a encore devant moi. On peut aller encore plus loin. 
On se sent sur une autre planète à de telles vitesses ?
S.B. : L’accélération est incroyable. C’est le corps qui se déplace dans le temps et l’espace, ce n’est pas comme être collé au siège de la voiture. Il faut être prêt physiquement. On skie une quinzaine de secondes, mais ça passe plus lentement que vite, tu ralentis le temps. Des fois, pendant la descente alors que mon champ de vision se réduit, j’ai des flashbacks de ma vie. Je suis obligé de secouer la tête pour me reconnecter. Il n’y a rien qui s’en rapproche, il faut voir d’ancien skieurs de vitesse quand ils arrêtent leur carrière, il y a un gros manque qu’il faut combler. 
Pour vous, la retraite est encore loin…
S.B. : Dans ce sport, on me demande souvent où sont mes limites. J’ai eu mon record du monde, mais je suis motivé pour aller chercher plus loin. On a tellement de plaisir quand on descend avec cette sensation de vitesse, le danger et le risque qui fait partie de la performance. Je profite à fond parce qu’après ma vie sera au ralenti. Dans la vie, le temps ça file entre nos doigts et là tu peux arrêter le temps, être dans ta bulle. 
N’y a-t-il pas un caractère redondant dans le ski de vitesse ? 
S.B. : Il n’y a qu’à voir les anciens descendeurs qui nous rejoignent, ils ne gagnent pas chez nous. On a la vision d’un sport pas technique comme on ne fait pas de virages alors que ça se joue à des détails. Avant un run, on a des dizaines de choses à penser. Si tu mets les mains trois centimètres trop bas, c’est raté parce qu’on est chronométré aux millièmes. 
Peut-on faire le parallèle avec un autre sport ?
S.B. : Comme en Formule 1, ce sont des micro-réglages. Je fais régulièrement des tests sur mon physique qui reste mon moteur, en testant plusieurs poids de corps. Et évidemment sur le matériel, qui constitue 50% de la performance. On est toujours connecté au ski de vitesse parce que quand l’hiver se termine, on développe le matos, on va en soufflerie. L’aérodynamisme c’est un vrai métier, certains vont aller bosser avec des constructeurs automobiles, et puis il y a aussi de l’espionnage industriel. 
Vous avez d’ailleurs été concerné…
S.B. : Il y a quelques années, je suis allé faire des tests en soufflerie à Eindhoven (Pays-Bas). Quand on est arrivé, il y avait l’équipe cycliste Jumbo-Visma (maintenant Visma | Lease a Bike) qui testait son matériel avec un mannequin de Primoz Roglic. Je me souviens d’ailleurs que j’avais le même CX (coefficient de pénétration dans l’air) que leur vélo. Et plusieurs semaines plus tard, je vois qu’ils débarquent avec des nouveaux casques spéciaux (lors de Tirreno-Adriatico 2024)…
Ils se sont inspirés du vôtre ?
S.B : Oui, grave. Les ingénieurs ont enregistré toutes mes données à ce moment-là. Mais il n’y a pas de souci (rires), on n’est pas en concurrence. 

"On est à l'âge de pierre, à 30% de ce qu'on pourrait faire"

Y a-t-il encore beaucoup de marge à faire sur le matériel ?
S.B. : Mon père fait des recherches aérodynamiques depuis les années 90, aujourd’hui je travaille avec une imprimante 3D. Mais on a le règlement FIS qui nous restreint à bloc. Au niveau de l’aérodynamisme, on est à l’âge de pierre. On est à 30% de ce qu’on pourrait faire, mais il faut que le règlement évolue. 
On sent que le recordman du monde Armand Duplantis en a encore sous le coude mais étale ses records pour de multiples raisons, faites-vous pareil ?
S.B : Il y a de ça. Même si mon père avait plutôt comme référence Sergueï Bubka. On n’a pas envie de faire 260 km/h et plus rien pendant quinze ans. Quand je vois le buzz qu’il y a eu autour de mon record du monde… c’est sûr que c’est intéressant. Aujourd’hui, mon père est capable de savoir d’où partir et dans quelles conditions pour battre le record de 2/3 km/h par exemple.

"Les Jo 2030 ? j'en rêve"

C’est en discussions, le ski de vitesse pourrait rentrer aux Jeux Olympiques d’Hiver de 2030, dans les Alpes Françaises…
S.B. : On est pendu à cette décision. Le dossier avance. Mais même si tu ne mets pas de médias autour de notre sport, pas d’argent, pas de sponsors, il y aura toujours des passionnés qui continueront. 
Vous y croyez quand même ?
S.B. : Bien sûr, c’est carrément possible. On a tout pour plaire, et la piste la plus rapide du monde (la piste de Chabrières à Vars). À l’heure où on tente d’aller vers des Jeux plus respectueux de l’environnement, moins coûteux et plus paritaires, je pense qu’on coche toutes les cases. Le site est déjà là, il est naturel. Et notre format de course fait que les femmes et les hommes partent dans la même session.
On imagine qu’une entrée aux JO changerait les choses...
S.B. : Ça changerait tout. Il n’y a encore pas eu de décision, et pourtant j’ai déjà plein d’interviews sur le sujet de cette échéance olympique. Mettre en lumière le sport, c’est forcément intéressant, on l’a vu avec le surf lors de Paris 2024 qui a été très suivi. Le ski de vitesse mériterait vraiment d’être connu car le format n’est pas compliqué à comprendre, et que c’est évidemment spectaculaire. La FIS a déjà compris le potentiel du produit avec des vidéos qui cartonnent sur les réseaux sociaux.
Et pour vous, qu’est-ce que ça représenterait ?
S.B. : Ce serait incroyable… j’en rêve. J’ai tout gagné, et donc ça deviendrait un vrai objectif. Et puis mon père a été ouvreur aux JO de 1992, lorsque le ski de vitesse était en discipline de démonstration.
A l’heure où beaucoup d’interrogations se posent concernant la sécurité dans le ski alpin, ne pensez-vous pas que votre discipline aille à contre-courant ?
S.B. : J’étais pote avec Cyprien Sarrazin avec qui j’étais à l’internat. Sa chute (à Bormio en décembre dernier) m’a vraiment fait un choc. Les descendeurs, ce sont vraiment des guerriers, et tout est fait pour que ce soit un show toujours plus dangereux. Dans notre sport, la sécurité est un paramètre primordial. Le facteur risque est ultra-géré, il n’y a pas d’obstacle sur la piste donc même si on tombe à très haute vitesse, on minimise les risques. Il y a d’ailleurs assez peu de chutes.
Mais il y a tout de même un proverbe, en ski de vitesse…
S.B. : On dit qu’il y a ceux qui sont déjà tombés et ceux qui vont tomber. On n’a pas encore trouvé ceux de la troisième catégorie (rires). Ça fait partie du jeu.
Vous êtes dans la première catégorie avec une seule chute dans votre carrière, racontez-nous. 
S.B. : Je suis tombé en 2017 à 230 km/h à Vars car j’étais trop confiant. J’ai laissé filer mes skis pour aller chercher un chrono et je me retrouve dos à la pente en une fraction de seconde. Tu as ce moment où tu comprends que tu es en train de tomber, et tout se passe au ralenti.
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Simon Billy en janvier 2024.

Crédit: Getty Images

Comment l’avez-vous vécu ?
S.B. : Ma première réaction, à l’hôpital, c’était de dire que j’allais arrêter le ski de vitesse. Ensuite, j’ai dû m’en remettre physiquement mais le plus dur, c’est mentalement. J’ai été traumatisé et à mon retour je skiais avec le frein à main, c’était très compliqué. Le jour de ma chute, j’ai pris une vraie leçon de vie, d’humilité.
Votre rapport à la peur a-t-il évolué ?
S.B. : Depuis que je suis tout petit, j’ai toujours habité à Vars. Et il faut avoir énormément de respect pour cette piste, elle m’a toujours fait peur, même encore aujourd’hui. La veille d’une descente ici, tu ne dors pas la nuit. Mais la peur me stimule, ce sont des moments puissants que je vis.
Qu’est-ce que cette piste (la seule homologuée pour un record du monde) a de si particulier ?
S.B. : Quand tout s’aligne, il faut être prêt. C’est l’équivalent d’un Kitzbühel pour un descendeur. C’est engagé, prestigieux, la piste t’impressionne. Et le départ de là-haut, c’est à la fois un défi humain et technique.
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