Après les propos de Gilles Simon à Gaël Monfils : entre les joueurs français et les médias, pourquoi tant de haine ?

Eurosport sur Google

Récemment invité du talk-show de Gaël Monfils, Gilles Simon, au gré d'une conversation par ailleurs intéressante, a une fois de plus fustigé les médias tennis qu'il juge, en substance, à côté de la plaque. Il est loin d'être le premier joueur, surtout français, à dire la même chose. C'est donc sans doute qu'il y a un problème, mais lequel ? Voici ce qu'on en pense, de l'autre côté du court.

Monfils remonte le temps, Andreeva le défie : les 5 stats marquantes du début de saison

Video credit: Eurosport

"Ce sont deux mondes qui vivent ensemble, mais je mets une vraie frontière entre ceux qui font quelque chose, et ceux qui parlent." Gilles Simon, un jour surnommé CNN par ses pairs pour sa propension à tourner en boucle sur les sujets qui (le) fâchent, a ressorti la sulfateuse. Invité sur la chaîne youtube de Gaël Monfils pour un talk-show diffusé il y a quelques jours, l'ancien numéro 6 mondial aborde avec son pote d'enfance des thèmes divers parmi lesquels l'un de ses préférés : les médias spécialisés, dont il se plaît depuis longtemps à fustiger, sinon l'incompétence, du moins l'art de raconter des histoires qui parlent de tout sauf du plus important à ses yeux, à savoir l'aspect technico-tactique du jeu.
"Je suis à l'aise avec les médias, mais beaucoup moins à l'aise avec ce qui s'y raconte, lance dans une première salve le tout frais quadragénaire, retraité depuis fin 2022. Déjà, ça juge vite et ça ne prend pas beaucoup de risques, derrière un écran, à écrire : 'Il faudrait faire ci, il faudrait faire ça (…)' Tu as envie de leur dire : 'eh bien, allez-y !' Et ils ne le font pas (…). Ils (les medias) sont là pour raconter des histoires. Ils créent des personnages. J'aimerais bien, déjà, que ça parle plus de tennis que de ce qui est en dehors. Mais pour que ça parle de tennis, il faut le connaître. Or, je pense que pas grand monde le connaît."
Passons sur la balle perdue, on a surtout envie de dire que ça dépend ce qu'on entend par "connaître le tennis". Selon son appétence, le journaliste peut en connaître mille facettes différentes. Mais pas, effectivement, celle de la pratique du très haut niveau. Sinon, il s'agit d'un consultant. Et s'il est souvent lui-même un farouche – quoique piètre – pratiquant, en réalité, cela n'a aucune espèce d'importance : certains des plus grands journalistes n'ont jamais touché une raquette de leur vie, mais possèdent bien d'autres qualités nécessaires à l'exercice de leur métier. Le fait d'avoir joué est un critère, certes, mais parmi d'autres seulement. Le fameux 'tu peux pas comprendre, t'as pas joué' est souvent très usurpé.
Mais à la limite, peu importe. Le présent article n'a vocation ni à faire du corporatisme ni à régler des comptes. Plutôt à essayer de comprendre comment deux groupes de personnes, les joueurs et les médias, qui n'ont certes pas le même maillot mais qui ont la même passion, peuvent en être arrivés à ce point de rupture. Car c'est ni plus ni moins ce que dit "Gillou", et force est d'admettre qu'il est loin d'être le premier à le faire, notamment parmi les joueurs français.
Si le phénomène n'est pas nouveau – remember Yannik Noah qui se plaignait d'être Français quand il gagnait, Camerounais quand il perdait -, on a le sentiment que le fossé s'est creusé avec les années. Il est devenu un gouffre à la génération des Mousquetaires, au point que Jo-Wilfried Tsonga en fit un thème central de son discours d'adieu prononcé sur le central de Roland-Garros après y avoir perdu le dernier match de sa carrière face à Casper Ruud, en 2022. On frôle l'obsession.
"Les journalistes sont tous nuls, terriblement mauvais, les mecs ne connaissent rien au tennis. Je pense que nous avons les pires médias, tous sports confondus.
Et encore, on parle ici du monde franco-français mais il y a des endroits où c'est peut-être pire. Aux Etats-Unis, par exemple. Il y a quelques années, avec sa barbe aussi fleurie que peut l'être son langage, le franc-tireur Reilly Opelka y était pour sa part allé à coups de matraque : "Les journalistes sont tous nuls, terriblement mauvais, les mecs ne connaissent rien au tennis et, pour certains, ne sont là que pour critiquer, avait-il dégainé dans une interview au site américain Inside Tennis. Je pense que nous avons les pires médias, tous sports confondus. Ils sont horribles et freinent notre sport."
Bon, bon… Gilles Simon et Reilly Opelka n'ont pas le même style de jeu, mais se retrouvent sur un point : ils regrettent que les scribouillards s'intéressent trop à la face sombre de la balle jaune, ses controverses ou ses polémiques en carton, et pas suffisamment à l'aspect purement sportif. "On est dans un sport où on ne parle pas de tennis, on préfère parler d'autre chose, d'énergie, d'état d'esprit, de trucs dont on ne sait pas vraiment ce que sait, poursuit l'ancien conseiller de Daniil Medvedev. Ça se fait dans d'autres sports, en foot par exemple, où l'on n'hésite pas à aller poser des questions aux entraîneurs sur leur tactique. Mais pas chez nous. Ça n'est pas dans la culture de notre sport de parler tennis."
picture

Un Top 10 plus fébrile que jamais : "A Mensik et Fils d'en profiter"

Video credit: Eurosport

Cette assertion-là, en revanche, pourrait être contredite par mille exemples, mais on voit l'idée : le journaliste, souvent confondu avec son cousin communicant, a aussi pour rôle d'aborder les sujets périphériques. C'est même son devoir. S'il ne traite pas des problèmes conjugaux d'un joueur ou du cas de dopage d'un autre, une frange du lectorat le lui reprochera, et à raison. Or, les articles sont écrits pour les lecteurs, pas pour les joueurs. Qui de toute façon, c'est bien connu, ne les lisent pas (sauf si c'est un article qui fâche).
Pour autant, on ne voit pas un journaliste qui ne serait pas friand de pouvoir faire plus de sujets approfondis sur le jeu. Ce qui peut le freiner, ce n'est pas son manque de volonté, plutôt son manque de matière. Il faut tout de même rappeler la réalité d'un métier qui consiste – entre autres - à collectionner les appels sans réponse, les "vu" lâchés sur WhatsApp, les demandes d'interview restées lettres mortes ou les questions renvoyées aux 22 m, au nom du secret industriel. Or, comment reprocher à la médiasphère de ne pas chercher à augmenter le niveau général de la culture tennis tout en le privant bien souvent du biscuit nécessaire ? C'est le serpent qui se mord la queue. 

Entre les joueurs et les médias, des divergences fondamentales mais aussi des intérêts communs

Ne rigolez pas, c'est un vrai problème qui s'est donc accentué avec le temps. Les plus anciens de la profession racontent souvent leur nostalgie d'un temps où cette frontière n'existait pas, ou quasiment pas, entre les faiseurs et les conteurs d'exploit : il n'y avait pas de conférence de presse, le débrief' se faisait dans les vestiaires, sur un coin de table improvisé, parfois même au bord d'un zinc. Au fur et à mesure que les enjeux ont grandi, la faille s'est créée, jusqu'à devenir béante.
On peut le ressentir au sens physique du terme en se rendant sur certains grands tournois. L'Open d'Australie par exemple, longtemps surnommé le "Happy Slam" pour son fourmillement joyeux et son ambiance de vacances ensoleillées, a érigé une frontière en bâtissant il y a quelques années un nouveau centre de presse situé bien loin des zones réservées aux joueurs. Lesquelles zones sont, de toute façon, de plus en plus strictement réservées d'accès, un peu partout. Même "parler à un entraîneur", aujourd'hui, n'est pas toujours une sinécure.
D'accord, il faut bien garantir une certaine quiétude aux joueurs et les préserver de sollicitations parfois abusives. Mais quand on voit que ces mêmes joueurs finissent par se plaindre de la qualité des articles, n'est-il pas temps de se demander si on n'est pas allé un peu trop loin dans la séparation des genres ? Bien entendu, il y aura toujours une ligne jaune entre les joueurs et les journalistes. Mais cette ligne jaune, plutôt saine au demeurant, ne doit pas devenir non plus une ligne Maginot, austère et infranchissable. Après tout, même s'il est parfois tenu pour tel, on n'a jamais vu le moindre "journalope" responsable des mauvais résultats d'un joueur.
Et puis, rappelons tout de même qu'on parle d'un jeu, pas d'une guerre et qu'il serait bon, peut-être, de retrouver une forme de légèreté qui permettrait à tout le monde de rouvrir ses chakras, dans la confiance et le respect. Car entre joueurs et journalistes, il y a certes des divergences fondamentales, mais aussi d'évidents intérêts communs et même une forme d'interdépendance, les uns pour s'assurer de leur notoriété, les autres pour vendre leur mayonnaise. Et si l'on trouvait, enfin, le juste équilibre à tout ça ?
Rejoignez Plus de 2M d'utilisateurs sur l'app
Restez connecté aux dernières infos, résultats et suivez le sport en direct
Télécharger
Partager cet article
Publicité
Publicité