C'est une drôle de "consécration". Ce lundi 19 mars restera, quoi qu'il arrive dans les années à venir, une date marquante dans la carrière de Lucas Pouille. Celle où il a intégré pour la première fois le Top 10 du tennis mondial. Sans être un objectif en soi, ce type d'accomplissement est toujours gratifiant pour un joueur, et pour une valeur ascendante du circuit, le Top 10 demeure une étape importante. Comme un rite de passage. Mais dans le cas du Nordiste, l'intronisation s'effectue dans un contexte curieux, entre élimination piteuse d'entrée à Indian Wells face au 110e mondial, et un forfait à Miami. Si le gâteau est savoureux, la cerise a un goût un peu amer.

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Il y a de fait quelque chose de paradoxal à voir Lucas Pouille, installé depuis près de deux ans dans le Top 20, franchir la dernière étape en ce début d'année où il n'aura pas gagné un seul match dans les trois premiers gros tournois du calendrier (Australie, Indian Wells, Miami). Les déboires d'un Wawrinka ou d'un Djokovic, sortis du top 10 par leurs divers passages forcés à l'infirmerie ont facilité sa tâche, mais au moins a-t-il eu le mérite de s'engouffrer dans la porte entrouverte par cette période un peu chaotique où les ténors disparaissent des courts à tour de rôle plus ou moins longtemps.

Pas une seule victoire sur un Top 10 au cours de la dernière année

Attention, Pouille n'a rien volé. Il serait absurde de prétendre le contraire. Le classement ATP ne décerne pas de bon point au mérite. Il se contente de faire ses comptes. Sur les 52 dernières semaines, il nous dit que seuls neuf joueurs ont engrangé davantage de points que le numéro un français. C'est donc que, mathématiquement, il est à sa place. Intrinsèquement, c'est autre chose. Si vous vous affranchissez une seconde des critères purement comptables pour établir votre liste des dix meilleurs joueurs du monde à l'instant T, y garderez-vous une place pour Lucas Pouille ? Pas sûr. Pour ma part, je ne suis pas certain de m'y risquer.

Deux éléments frappent à la lecture du bilan du protégé d'Emmanuel Planque sur les douze derniers mois. D'abord, il n'a battu aucun membre du Top 10 sur cette période. Il est le seul dans ce cas, parmi les dix premiers du classement ATP de ce lundi. Ensuite, au cumul des cinq derniers tournois du Grand Chelem, il a remporté six matches. C'est tout de même très peu. Ce n'est guère mieux en Masters 1000. Sa demi-finale à Monte-Carlo en avril 2017 sauve le tableau, mais derrière, il n'a remporté que deux rencontres lors des six M1000 suivants. Là encore, personne n'a fait pire dans le Top 10.

Sa force, c'est d'avoir accumulé les bonnes performances dans les tournois plus mineurs. Là, il est même presque impérial. Vainqueur à Vienne et finaliste à Dubaï (ATP 500), vainqueur à Budapest, Stuttgart et Montpellier et finaliste à Marseille (ATP 250), il a pris les deux tiers de ses points actuels (1515 sur 2420) sur des tournois de ces deux catégories. A titre de comparaison, un Maric Cilic a lui compilé les trois-quarts de ses points en Grand Chelem et en Masters 1000.

Lucas Pouille au 1er tour de l'Open d'Australie 2018

Crédit: Getty Images

Le syndrome Zverev

D'ailleurs, si l'on prend en compte les rendez-vous principaux du circuit, à savoir les quatre levées du Grand Chelem, les neuf Masters 1000 et le Masters de Londres, aucun joueur parmi les 25 premiers du classement ATP n'a engrangé moins de points que Pouille (905 pour lui). Aucun. Cela en dit long sur ses lacunes actuelles. C'est cela, aujourd'hui, qui sépare Lucas Pouille de son prochain cap, car il parait peu réaliste de penser qu'il puisse durablement s'installer dans le Top 10, et encore moins regarder plus haut, s'il continue à ce point de sous-performer dans les tournois les plus importants.

A un étage inférieur, il souffre un peu du même syndrome qu'Alexander Zverev. Le blocage de l'Allemand, déjà vainqueur à deux reprises en Masters 1000, s'effectue en Grand Chelem, là où son éclosion est attendue depuis maintenant plusieurs mois. Lucas Pouille, lui, cale donc un cran en-dessous. Dans un cas comme dans l'autre, le frein apparait avant tout psychologique. Il n'y a aucune raison pour que Zverev ne puisse pas, a minima, franchir constamment la première semaine dans les majeurs. De même, pourquoi un joueur qui a déjà disputé deux quarts en Grand Chelem, battant au passage des joueurs comme Del Potro et Nadal, serait-il condamné à disparaitre d'entrée ou presque dans tous les principaux tournois du calendrier ?

Comme souvent, le problème pour Lucas Pouille est que tout a été très vite. Sans doute n'a-t-il pas totalement digéré sa folle campagne 2016, qui l'avait vu passer de la 80e à la 15e place en moins d'un semestre et de l'anonymat international aux sunlights du court Arthur-Ashe pour nous y faire vivre un des plus grands moments de l'année. Peut-être peine-t-il à assumer ce nouveau statut de leader du tennis français.

Marge de progression

Alors que la génération Tsonga, Monfils, Gasquet, Simon s'apprête doucement à passer la main, les prochaines années reposent sur lui. Ce n'est jamais simple à porter, surtout quand on n'est pas accompagné. Les quatre joueurs nommés ci-dessus ont justement eu la chance d'être quatre. Pouille, pour l'heure en tout cas, est un peu seul. Rappelons que s'il est le 12e Français à intégrer le Top 10, aucun nouveau Tricolore n'a découvert le Top 100 depuis près de trois ans (Pierre-Hugues Herbert à l'été 2015).

Au fond, Lucas Pouille est toujours en crise de croissance. Sa courbe a connu un pic brutal il y a deux ans. Depuis, globalement, il se trouve sur un plateau, quand bien même il serait, depuis ce lundi, étiqueté Top 10. Mais plus que cette vérité mathématique, c'est davantage une victoire marquante contre un Top joueur ou une grosse performance dans un grand tournoi qui permettra de valider un nouveau départ pour lui. Le jeu, plutôt que les chiffres qui, s'ils ne mentent jamais, ne donnent dans son cas qu'une vérité très partielle.

Mais on peut aussi voir le verre à moitié plein. Figurer dans le Top 10 avec si peu de résultats en Grand Chelem ou Masters 1000 a presque quelque chose de rassurant. En donnant le sentiment de sous-performer, Lucas Pouille est 10e mondial. C'est le signe qu'il dispose d'une marge de progression réelle et qu'il y a pour lui de quoi aller fouiner bien plus haut encore.

Lucas Pouille, vainqueur, et Richard Gasquet après la finale de l'ATP 250 de Montpellier 2018

Crédit: Getty Images

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