Balles de titre, agonie et sous-entendus : Becker – Muster 1995, finale sous tension

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MONTE-CARLO VINTAGE - Boris Becker n'a jamais été un grand amoureux de la terre battue. L'Allemand n'a même jamais remporté le moindre titre sur la brique pilée. Avec trois demies à Roland-Garros et six finales sur le circuit, il n'était pourtant pas si manchot sur terre. Son plus grand regret ? Sa défaite en finale à Monte-Carlo en 1995, face à un Thomas Muster alors injouable sur ocre.

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Après Indian Wells et Miami, revivez tout au long de cette semaine des moments forts de l'histoire du tournoi de Monte-Carlo, qui aurait dû se tenir du 13 au 19 avril.
"Un sol où il m'a fallu jouer contre mes sensations". Voilà comment Boris Becker résume son rapport à la terre battue dans son autobiographie, Sans filet. L'Allemand, vainqueur de six tournois du Grand Chelem, du Masters, numéro un mondial et lauréat au total de 49 titres dans sa carrière, est parti à la retraite sans jamais avoir soulevé le moindre trophée sur terre battue.
Certes, ce n'était pas là sa surface de prédilection, et c'est là un euphémisme. Roi du gazon, très à son affaire sur dur ou en indoor, Becker a toujours peiné à exprimer son agressif tennis d'attaquant sur ocre. "Sur terre battue, il s'agit de faire moins d'erreurs que l'adversaire, ajoutait-il dans son livre en 2004. Gagne celui qui prend le moins de risques et parvient à sortir vainqueur de ce jeu de patience". Pas vraiment son truc.
Pourtant, le triple vainqueur de Wimbledon savait jouer sur terre. Parfois même très bien. On n'atteint pas les demi-finales de Roland-Garros à 19 ans si on ne maitrise pas un minimum les enjeux de cette surface. Becker atteindra deux autres fois le dernier carré porte d'Auteuil, passant même à un set de la finale en 1989.
A défaut de gagner Roland-Garros, il aurait pu glaner un ou deux titres ailleurs. Il a d'ailleurs joué au moins une finale dans chacun des trois Masters 1000 terriens de l'époque (Championships Series ou Masters Series comme on les baptisait alors), Monte-Carlo, Rome et Hambourg. Mais jamais il n'a pu aller au bout.

Le meilleur Becker sur terre ?

Le rocher monégasque est sans doute celui qui cristallise le plus cruellement les malheurs terriens de Boum Boum. Par trois fois, il s'est avancé jusqu'en finale. Battu en 1989 par Alberto Mancini, le cogneur argentin, puis en 1991 par un Sergi Bruguera en train d'émerger au plus haut niveau, il retrouve une nouvelle opportunité en 1995. C'était l'équation la plus complexe, mais il ne lui manquera qu'un point pour la résoudre. Face à lui, Thomas Muster, lancé dans son historique campagne terrienne qui l'amènera jusqu'au sacre à Roland-Garros. Cette saison-là, le "Muster-minator" remporte 11 tournois sur terre et reste invaincu pendant 40 matches sur la surface.
Boris Becker travers sans encombre le tournoi. Il sort successivement Jonas Bjorkman, Alex Corretja et Richard Krajicek en deux sets avant de s'imposer en trois manches contre Goran Ivanisevic en demi-finale. Tout le monde s'accorde sur la qualité de son tennis. Sans doute n'a-t-il jamais aussi bien joué sur terre qu'au cours de cette semaine. "C'est difficile de comparer avec 1989 ou 1991 par exemple, mais en tout cas, je joue très bien, oui, selon mes standards sur terre. Je me sens vraiment en confiance", dit-il après avoir écarté Ivanisevic.
Et si, cette fois, c'était la bonne ? Ouvrir enfin ce compteur terrien. "C'est important pour moi, assure-t-il. C'est une des rares choses que je n'ai pas encore réussi à accomplir dans ma carrière. Je suis passé près plusieurs fois… Avant le début de la saison sur terre, on s'est posé avec l'équipe et on a convenu que faire une grosse saison sur terre était un objectif majeur. Mais je ne veux pas aller dans un petit tournoi juste pour avoir un titre. Je veux gagner un grand tournoi sur terre battue."

Muster à l'agonie en demie

Ses chances semblent d'autant plus grandes que Thomas Muster a terminé à l'agonie sa demi-finale contre Andrea Gaudenzi. Alors qu'il menait tranquillement 6-3, 4-2, l'Autrichien a commencé à tanguer sur le court. Au sens propre du terme. Pris de vertiges, on le voit alors tituber, zigzaguer, donner l'impression de boucler un marathon pour rejoindre sa chaise à chaque changement de côté. "Je ne sentais plus mon corps, je ne tenais plus sur mes jambes. J'essayais juste de ne pas m'effondrer", dira-t-il après un match dont il finit par s'extirper en remporter le 2e set dans un jeu décisif où il a pourtant été mené 5-2. Aurait-il continué en cas de 3e set ? "Non", répond clairement Muster.
Les médecins parlent d'une forte déshydratation. La terreur de la terre avoue ne pas avoir mangé depuis deux jours et dormi "à peine six heures". "Je n'ai pas d'explication à ce qui m'arrive, je suis juste à bout de forces", assure-t-il. En conférence de presse, il n'exclut pas de renoncer à la finale le lendemain : "Je vais en parler avec les médecins et mon coach, et si j'ai un problème, je ne veux pas prendre de risques pour mon cœur ou quoi que ce soit. C'est sympa de gagner Monte-Carlo, mais pas au prix d'une crise cardiaque."
Thomas Muster va passer une partie de sa soirée à l'hôpital pour passer des examens. Il n'en ressort rien de grave. L'Autrichien regagne son hôtel peu avant minuit et dort une dizaine d'heures. Mais pour l'immense majorité des observateurs, il parait inconcevable qu'il soit capable de remporter cette finale au vu de son état. D'autant qu'il faut se coltiner trois sets gagnants. Et quand, après une heure et demie de jeu, Becker claque un smash pour mener deux manches à rien (6-4, 7-5), l'affaire parait entendue.

La double faute qui tue

Le numéro 3 mondial, fidèle à ce qu'il a montré depuis le début de la semaine, récite son tennis. Tactiquement, on ne l'a jamais vu aussi sûr de lui sur cette surface. Cette fois, c'est sûr, c'est la bonne. Muster est diminué ? Peut-être, mais c'est du très bon Becker. Puis, diminué, ce n'est pas une évidence. Muster apparait en tout cas plus fringant que lors de sa fin de match contre Gaudenzi. D'ailleurs, il breake d'entrée de 3e set, une fois, deux fois, trois fois et recolle à deux sets à un. "Je m'en veux, avouera Becker. Il avait la tête sou l'eau et avec ce break tout de suite au 3e set, il a revu une lumière au bout du tunnel."
Becker va quant à lui apercevoir de très près le bout de son tunnel terrien. Dans le tie-break du 4e set, il mène 3-0 puis 6-4. Deux balles de match. De titre. De dépucelage sur terre battue. La première est sur son service. Deuxième balle. Là, Boum Boum va chercher l'ace au T en claquant une deuxième-première à 200 km/h. Double faute. "J'ai fait ça toute la semaine, ça fait dix ans que je fais ça, prendre des risques avec mon service, rappelle-t-il. Je me sentais très en confiance et je n'avais aucune raison de ne pas être agressif. Si c'était à refaire, je le referais, à 100% sûr. Même si ça n'a pas payé aujourd'hui."
Son coup droit ne paie pas non plus sur sa deuxième occasion de conclure. Il part à la faute. Deux points plus tard, Muster le crucifie d'un passing. Deux sets partout. Cette finale, que l'on croyait pliée 75 minutes plus tôt, l'est cette fois pour de bon, mais dans l'autre sens. Même pour un champion de la trempe de Becker, c'en est trop. Le set décisif vire à la boucherie. En trois heures et quart, Thomas Muster s'impose 4-6, 5-7, 6-1, 7-6, 6-0, décroche son deuxième titre à Monte-Carlo et préserve son invincibilité sur terre en 1995. Le match et le tournoi sont terminés. La polémique peut s'enclencher.
Car Boris Becker digère assez mal d'avoir vu un mort-vivant courir comme un jeune premier. Alors, en conférence de presse, la voix posée sur la forme, il sort la sulfateuse sur le fond.
Boris, avez-vous vu le match entre Muster et Gaudenzi hier ?
Becker : D'un œil, oui.
Avez-vous été surpris de voir Muster aussi fort physiquement aujourd'hui ?
Becker : Disons que j'ai du mal à comprendre l'enchainement. Le Muster d'hier, le Muster d'aujourd'hui. Peut-être qu'il n'était pas si fatigué que ça hier, parce que sinon il n'aurait pas pu tenir cinq sets comme il l'a fait aujourd'hui. Je ne veux pas savoir ce qu'il a fait hier soir ou ce matin. On sait qu'il est très endurant, très fort physiquement, mais hier, il semblait presque mourir sur le court. Et juste 24 heures plus tard, il revient de deux sets zéro, et il courait plus vite dans le 5e set que dans le premier. Alors je ne veux pas trop en dire.
Le directeur du tournoi a beaucoup aidé Thomas depuis hier. Cela vous semble juste ?
Becker : Le rôle d'un directeur de tournoi, c'est de mettre les joueurs dans les meilleures conditions possibles, mais jusqu'où doit-on aider ? Il a eu une semaine dure, il était mourant sur le court hier. Tout le monde l'a vu. Soit c'est un très bon acteur, soit quelque chose de magique s'est produit pendant la nuit, mais je ne crois pas trop à la magie ni aux miracles. C'est pour cela que j'ai été très surpris de le voir courir plus vite dans le 5e set que pendant l'échauffement.
Dit comme ça, ça a l'air drôle, mais ce que vous dites est grave. Vous le pensez vraiment ?
Becker ? Je suis un gars sérieux.
Vous pensez vraiment que quelque chose d'étrange s'est produit hier soir ?
Becker : Je parle juste de ce que vous le monde a pu voir, moi compris. Je ne fais rien d'autre. Hier ne collait pas avec aujourd'hui, c'est tout. Mais ça n'aurait rien changé si j'avais rentré ma deuxième balle sur la balle de match. C'est ma faute, pas la sienne.
Les propos de Boris Becker sont aussitôt interprétés comme une accusation de dopage. Thomas Muster se défend, met sur la table son "incroyable volonté" et demande à effectuer un contrôle antidopage, qui s'avèrera négatif. Mais le mal est fait. Becker rétropédale (un peu) devant la polémique naissante. "Comme souvent, mes propos ont été utilisés et déformés. Je n'ai jamais accusé personne de dopage", jure-t-il.
Mais l'ATP goûte modérément. Invitée par Muster à se positionner, elle le fait par la voix de David Cooper, lequel dénonce des "remarques inappropriées qui ont porté atteinte à la réputation de Thomas Muster et du Docteur du tournoi, Patrick Coudert". L'Allemand risque jusqu'à trois mois de suspension. Il va s'en tirer avec une amende.
Mais cet épisode ajoute à sa frustration. Plus jamais il n'atteindra la finale d'un tournoi de premier plan sur terre battue. A Roland-Garros, Monte-Carlo, Rome ou Hambourg, il ne dépassera plus les quarts de finale. C'était sa chance. La plus grande et la dernière. Au-delà de la controverse avec Muster, il peine à masquer son dépit après cette défaite : "J'ai l'impression qu'il y a quelqu'un là-haut qui ne veut pas que je gagne un titre sur terre battue. C'est la seule explication que j'ai." Ce quelqu'un aura le dernier mot.
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