Les trésors cachés de l'épopée de 1991

Les trésors cachés de l'épopée de 1991
Par Eurosport

Le 03/11/2011 à 10:43Mis à jour Le 23/09/2014 à 16:58

Nous publions les bonnes feuilles d'un ouvrage qui retrace toute l'épopée de l'équipe de France de Coupe Davis 1991, et qui paraît aujourd'hui sous le titre "Naissance de la France qui gagne". Les auteurs ont eu accès à tous les acteurs, à leurs secrets de vestiaire et à leurs souvenirs intacts.

NOAH : "JE SUIS FINI, C'EST ÇA?"

La victoire de 1991 est d'abord celle de la foi de Yannick Noah, nommé capitaine à la fin de l'année 1990. "Yan'", alors joueur, n'acceptait la mission qu'à une condition : que les joueurs le demandent.

"Il est vrai que Noah possède l’âme d’un capitaine. C’est un meneur d’hommes. Il a toutes les qualités requises pour ce poste. L’idée, une fois évoquée, s’impose comme une évidence. Et cette idée, c’est Christian Duxin, le premier, qui la lance. Le responsable de la logistique à la Fédération française de tennis la soumet à Patrice Hagelauer, responsable de l’élite du tennis français, mais aussi et surtout l’entraîneur historique de Yannick Noah – celui qui lui a fait gagner Roland-Garros. (...) Cette conversation informelle se déroule juste avant l’US Open. Hagelauer est décidé à évoquer le sujet à New York avec l’intéressé. Avec un luxe de précautions, il se lance : «Yann, ne le prends pas mal, lui dit-il. Mais si tu commences à moins jouer et à moins gagner, est-ce que tu crois que le poste de capitaine de Coupe Davis te motiverait ? Tu nous apporterais beaucoup et les joueurs seraient ravis.»Yannick Noah se tait. Il dévisage « Hagel » puis l’interroge : «Dis-moi franchement, tu ne me sens plus capable de gagner un tournoi ? Je suis fini ? C’est ça ? Dis-moi la vérité !» Hagelauer, gêné, lui répond : « Non Yann, je ne dis pas ça, mais capitaine de Coupe Davis, ce serait fabuleux. » Noah sourit et s’interroge : «Tu en as parlé aux joueurs ?» Hagelauer avoue qu’il ne leur a encore rien dit. Noah réfléchit, pas très longtemps, mais suffisamment pour faire comprendre à « Hagel » que le job l’intéresse : «Écoute, s’ils le veulent mais s’ils le veulent vraiment, alors… peut-être. Ouais !»
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LECONTE CONTRE LA MONTRE

Quand la France obtient sa qualification pour la finale, Henri Leconte sort d'une blessure au dos, navigue aux alentours de la 150e place mondial, et n'a plus rien d'un joueur de tennis. Noah et Hagelauer le convainquent que les Bleus ne gagneront pas sans lui.

La demi-finale de la Coupe Davis se rapproche. Henri Leconte veut savoir où il en est… Précisément. Il décide de se tester immédiatement au Tournoi de Bordeaux début septembre, un mois et demi après l’opération. Sans surprise, il se fait sortir au premier tour par Tarik Benhabiles. La défaite lui fait mal, mais pas plus que le constat sur son niveau jeu. Et de ce côté-là, c’est une catastrophe. Leconte n’a plus rien à voir avec un joueur de haut niveau. Il a perdu son tennis, sa spontanéité, sa fulgurance, sa puissance et même sa technique. Il ne sait plus courir ni fléchir ses jambes. Leconte est « raide comme un bout de bois ». (...) Les médecins eux-mêmes doutent et certains tentent même de le dissuader de continuer. Arrive alors la demi-finale, à Pau, face à la Yougoslavie. Henri Leconte est là, aux côtés de Forget, Santoro, Champion et Pioline, mais il ne jouera pas. Gentiment, tous les membres de l’équipe de France lui ont proposé de venir faire le cinquième homme, « en candidat libre », en simple partenaire d’entraînement. Une marque de confiance qui le touche, mais une fois sur le court, « Riton » ne tient pas plus d’une heure. Le 23 septembre, au lendemain de la victoire, Leconte ne pointe qu’à la 143e place mondiale. Il est hors service. Le moral en berne. L’homme est brisé, le joueur déprimé. (...)

Pourtant, Patrice Hagelauer veut croire que Leconte peut être opérationnel. Il sait que l’équipe de France aura besoin de lui à un moment ou à un autre, d’une manière ou d’une autre. Pour les simples ou pour le double, mais elle aura besoin de lui. Alors, en pleine réunion, « Hagel » se tourne vers Noah et sans détour lui suggère de demander à Leconte de se préparer pour la finale. Le capitaine n’en revient pas. Il est sidéré par cette idée plutôt saugrenue, voire franchement grotesque… (...) « Hagel » a tout organisé. Il boit un verre avec Leconte au bord de la piscine de l’hôtel. L’air de rien. (...) Puis tout à coup, surgi de nulle part, Yannick Noah apparaît. Henri Leconte est stupéfait. Il ne comprend pas. (...) «L’ambiance, c’est ça : une piscine vide, dans un hôtel vide, fin septembre à Pau, et il est déprimé, au fond du trou… Je lui ai dit que je comptais sur lui, que s’il faisait sa rééducation à fond, il y avait des chances que je le sélectionne pour la finale. Il s’est mis à pleurer et m’a dit qu’il allait le faire ». Henri Leconte se souvient que Noah était même allé plus loin, précisant que sans lui, la France ne pouvait pas s’imposer. « Je compte sur toi. Pas pour jouer, mais pour gagner. » (...) « J’étais groggy, j’ai chialé comme un môme, toutes les larmes de mon corps. J’ai craqué. C’était trop. Mais c’est ainsi qu’il fallait exorciser le problème, il fallait en parler ». (...) Perdu pour perdu, il se lance dans une course contre la montre. Pour beaucoup, elle est sans issue. Pas pour lui. « Je vais tout donner, même si ça doit péter. » Patrick Chamagne mesure l’ampleur du travail à accomplir. Quand les deux hommes arrivent à Tréboul, le préparateur constate qu’il ne reste plus à Henri que son bras gauche. « Tout le reste est out of order, mais Henri possède deux grosses qualités : c’est un battant hors du commun et il accepte de repartir de zéro. »

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LA BOUDERIE DE SANTORO

Fabrice Santoro, 18 ans, est entré dans le grand monde en qualifiant la France en quart de finale contre l'Australie et la Yougoslavie. Mais Noah ne fait de lui que le cinquième homme de la finale, le remplaçant sans espoir. Le jeunot a failli tout envoyer valdinguer pendant le stage.

Dès le premier soir, toute l’équipe se retrouve pour le dîner. Yannick Noah prend la parole. Il parle de la Coupe Davis, de l’équipe, de la finale, des joueurs américains et justifie sa sélection. Fabrice Santoro se souvient de ce moment solennel : « Il (Noah) explique qu’il a choisi les quatre joueurs et qu’il sait très bien que le cinquième est déçu mais, quel que soit le déroulement du stage, il ne reviendra pas sur son choix. » Fabrice Santoro vacille. (...) Il a compris qu’il n'a plus aucune chance de participer à la finale. De remporter la Coupe Davis. Cruel et douloureux. Le garçon ne se sent pas bien. Il monte dans sa chambre. Il est malade. Vomit. « Je voulais que Yannick me considère comme son petit frère, qu’il se souvienne du moment merveilleux où il m’avait porté en triomphe. Mais il me traite comme un adulte, comme un joueur ordinaire. » Fabrice Santoro devient un « sale gosse », capricieux, ombrageux. Il est à deux doigts de quitter le stage. Il en veut énormément à son capitaine. Il se sent trahi par son idole. Inconsciemment, il veut lui faire payer cette trahison.

Le Toulonnais perd les pédales : « Je fais tout ce qu’il ne faut pas faire, je fais la tête, je balance un entraînement et traîne les pieds. » Il y met tellement de mauvaise volonté que Yannick Noah lui-même vient le voir et menace. Santoro se souvient de ses paroles : « Ou tu te mets au service de l’équipe ou tu fais tout de suite tes valises. » Santoro craque. Contrarié, blessé, à bout de nerfs, il fond en larmes. Puis il se ressaisit. (...) Fabrice Santoro recadré, Yannick Noah peut continuer à travailler en toute sérénité. Il porte une attention particulière à Henri Leconte. (...) Éric Deblicker et Patrice Hagelauer ne le lâchent pas. Ils décident de « le faire travailler comme jamais, un peu plus chaque jour, et chaque jour un peu mieux ». Au fil des matchs d’entraînement, Henri Leconte gagne en confiance, en puissance et en précision. C’est époustouflant. (...) Yannick Noah n’en revient pas. Il est en passe de réussir son pari. Mais la forme de Leconte l’inquiète. N’est-il pas en forme trop tôt ? N’en fait-il pas un peu trop ? Leconte est intouchable et tellement fort que Noah évite soigneusement de le confronter à Guy Forget, de peur que le numéro 1 français ne se fasse écrabouiller et commence à douter.

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NOAH FAIT LA TOUNÉE DES BARS

La veille de Forget - Sampras, le match décisif, Guy Forget ne trouve pas le sommeil. Yannick Noah non plus. Et le capitaine ne trouve rien de mieux que de plonger dans la nuit lyonnaise à la rencontre des supporters...

Il est plus de minuit. Yannick Noah intègre la chambre des Forget, pendant que Guy et Isabelle s’installent dans la sienne. Et cette fois, c’est lui qui n’arrive plus à dormir. Minuit et demi. Une heure du matin. Noah ne tient plus. « (...) Je commence à comprendre, à quelques détails qui me reviennent, que Guy n’est pas au mieux. En tout cas pas aussi confiant qu’il le faudrait pour affronter Sampras, le lendemain, pour un match décisif. Sa défaite le vendredi lui était restée en travers de la gorge et sa victoire en double ne l’avait pas totalement rassuré. Il n’avait pas un super moral, mon sentiment était qu’il ne fallait surtout pas le laisser gamberger. J’imaginais le match et je me disais que ça ne pourrait être grandiose que si le public était grandiose. Qu’il aille au bout comme nous, nous nous sentions capables d’aller au bout. Mais il fallait être à l’unisson. Excellent prétexte pour me rhabiller aussitôt. » Alors il sort, quitte l’hôtel, se dirige au hasard dans les rues de Lyon. Il se retrouve place Bellecour pour atterrir rue Mercière, célèbre pour ses bars et ses restaurants. Contre toute attente, il va vivre l’une de ses nuits les plus « improbables ». Il va chanter, danser sur les tables, boire des verres. La nuit devient folle : « Je sortais de ma bulle et j’entre dans un premier bistro, je tombe sur des supporters, je commence à boire des canons avec eux et je leur dis : “Oui ! Faut encourager Guy ! Allez les gars, c’est pas gagné ! Faut y aller demain ! Faut pas le lâcher !” et ainsi de suite, de troquet en troquet, j’ai fait toute la rue. Les gens étaient phénoménaux. Ils promettaient tous de donner de la voix comme jamais et, le lendemain – franchement j’en ai encore la chair de poule –, ils n’ont pas encouragé Guy : ils l’ont littéralement porté. Je n’ai jamais vu un joueur soutenu d’une façon aussi inconditionnelle. »

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FORGET, POUR L'ÉTERNITÉ

Le sage Guy Forget avait prévenu qu'il ne serait pas aussi ridicule que Yannick Noah après une victoire. Peine perdue. Il domine Sampras et perd tous ses repères sensoriels, sous le poids de l'émotion.

Guy Forget, cette fois, jette sa raquette, les jambes lâchent, les nerfs aussi. Il se prend la tête dans les mains puis s’écroule, foudroyé, fauché par une vague de bonheur. Forget est allongé dans le carré de service. Sur le dos. Les bras en croix : « J’ai eu l’impression que tout s’écroulait. Je n’aurais jamais pensé qu’un jour, je me roulerais par terre à la suite d’une victoire. » Et c’est vrai, la veille, Forget en avait même parlé à Noah : « Si je gagne, n’imagine pas que je m’écroulerai par terre comme toi ou d’autres, c’est ridicule. » Alors oui ! Guy Forget a été « ridicule ». Il est tombé, étendu de tout son long sur le court. C’est un moment d’extase totale, un mélange de soulagement, de libération et de fierté. Le garçon n’a plus pensé aux consignes de sa maman Geneviève. Respecte ton adversaire. Tu seras un homme, mon fils… C’est fait.

"NAISSANCE DE LA FRANCE QUI GAGNE", par Fabrice Abgrall et François Thomazeau, Editions Hugo&Cie, 264 pages

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