Derrière Alcaraz, le désert espagnol et le besoin de se réinventer

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C'est un sacré paradoxe. A l'heure où Rafael Nadal quitte la scène, le tennis espagnol a la chance de pouvoir compter sur un héritier tout aussi phénoménal en la personne de Carlos Alcaraz. Mais contrairement au roi Rafa, celui-ci est bien seul. Derrière lui, le vivier s'est tari. L'Espagne doit se poser les bonnes questions si elle veut redevenir ce qu'elle a été pendant trente ans.

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Très franchement, personne n'a envie de plaindre le tennis espagnol. N'importe quel pays rêverait d'avoir un champion tel que Carlos Alcaraz, nanti de quatre titres du Grand Chelem à seulement 21 ans. Presque une anomalie à l'échelle de l'histoire du tennis. Il est toujours difficile de prédire l'avenir. Peut-être son corps ou sa tête peuvent-ils le trahir à l'avenir, limitant ses capacités physiques ou son envie. Mais en dehors d'éléments de cette nature, il y a fort à parier que la nouvelle pépite du tennis ibérique continuera d'accroître un palmarès déjà remarquable.
Après deux décennies à profiter des exploits de Rafael Nadal, l'Espagne a donc le bonheur d'enchaîner avec un nouveau phénomène de nature à marquer son époque et, peut-être, à son tour, l'histoire du tennis. Mais c'est ce qu'il y a derrière lui qui, aujourd'hui, interpelle. Ou plutôt ce qu'il n'y a plus. C'est un désert qui accompagne Alcaraz, là où Nadal, superstar incontournable, était flanqué de seconds rôles de très grande qualité qui, dans bien des pays, auraient fait office de leader. On songe à un David Ferrer, par exemple, voire à un Fernando Verdasco, un Nicolas Almagro. Et tant d'autres.
Si vous demandez aujourd'hui à quelqu'un qui s'intéresse au tennis sans connaitre par cœur tous les joueurs du Top 100, il est probable qu'il soit en difficulté à l'heure de citer le nom du numéro 2 espagnol. Et vous, le savez-vous ? Il n'est pas dans le Top 10. Pas dans le Top 20. Ni dans le Top 40. Il est 41e cette semaine et s'appelle Pedro Martinez. Son palmarès ? Un ATP 250, à Santiago, il y a bientôt trois ans, en février 2022. A 27 ans, il n'est plus vraiment un espoir. Jadis, du temps de la splendeur collective des Espagnols, il n'aurait été que le septième ou huitième poisson du pays dans le Top 50. Certainement pas un dauphin. Et il est assez révélateur que Rafael Nadal ait été aligné en simple lors de la phase finale de Coupe Davis. Parce qu'aucun autre choix ne s'imposait.
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Alcaraz, les limites d’un phénomène ?

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Il n'y a plus que six joueurs espagnols dans le Top 100. Même pas la moitié du contingent français (13). Alors, certes, la France ne dispose pas d'un Alcaraz, et il s'en faut de beaucoup. Mais il ne faut pas confondre la santé tennistique globale d'un pays avec celle d'une individualité, fut-elle hors normes. Novak Djokovic est le plus grand champion de tous les temps en termes de palmarès, mais difficile de considérer que le tennis serbe domine le monde pour autant. Or l'Espagne a longtemps cumulé qualité extrême et quantité. Aujourd'hui, elle fait un peu penser, toutes proportions gardées, aux Etats-Unis après la retraite de Sampras et Agassi, quand Andy Roddick était l'arbre qui cachait une forêt de plus en plus miséreuse.
Mais c'est la situation des trente dernières années qui n'était pas "normale". Pas celle d'aujourd'hui. "Peut-être que nous étions devenus… trop bons, d'une certaine manière, sourit Alex Corretja en plaisantant seulement à moitié. Je me demande si nous n'avons pas tous fini par prendre ça comme une chose acquise et immuable, que ce serait toujours comme ça. Il y avait tellement d'Espagnols dans l'élite que nous avions peut-être fini par croire que c'était comme une machine, qu'il suffisait de mettre une pièce dedans et qu'un nouveau joueur espagnol allait arriver et prendre sa place dans le Top 10. Mais ça ne fonctionne pas comme ça."
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Olympic Games Paris 2024 men : Tennis - Paris 2024 - Top 5 - Alcaraz

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Imaginez qu'en cette fin d'année 2024, le numéro 7 espagnol est 150e au classement ATP. Le numéro 8 155e. Il s'agit respectivement de Albert Ramos Vinolas, 36 ans, et de Rafael Nadal, qui sera à la retraite dans quelques jours. Parmi les 100, on trouve également surtout des anciens (Roberto Bautista Agut, 46e et 36 ans, Roberto Carballes Baena, 57e et 31 ans…). Le plus jeune, dans cette zone, est Alejandro Davidovich Fokina, qui vient de passer la barre du quart de siècle. Non seulement Alcaraz est peu et mal accompagné, mais l'absence de relève à ses côtés a de quoi intriguer.
"Il y a clairement une phase de transition, confirme Alex Corretja. Pendant un temps, la crise économique a pesé sur le tennis espagnol. Il y avait notamment beaucoup moins de tournois challengers, de Futures. Et cette génération en a souffert. Elle a eu moins l'occasion de se roder à la maison, comme peuvent le faire les Italiens ou les Français. Il y a quelques jeunes, comme (Martin) Landaluce ou (Rafael) Jodar, qui ont remporté l'US Open Juniors. C'est eux que l'on attend dans les prochaines années, mais il faut leur laisser le temps de grandir, ne pas leur mettre la pression et ne surtout pas les comparer à la génération précédente."

Le tennis a évolué, l'Espagne doit le faire aussi

Justine Hénin, elle, pointe une raison spécifique au recul ibérique : le tennis a changé et il est encore en train de changer. "La vitesse du jeu a considérablement évolué et on a moins de joueurs puristes de terre battue, ce qui était la base de l'école espagnole, relève notre consultante. Certains y échappent, comme Nadal, comme Alcaraz, mais même sur terre battue, le jeu a beaucoup changé. Donc il y a quand même une question sur comment on éduque les jeunes en Espagne et comment on les développe."
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Carlos Alcaraz et Rafael Nadal

Crédit: Getty Images

Sans le savoir, notre consultante appuie là où Toni Nadal alertait il y a déjà… six ans, quand personne à l'époque ne s'alarmait, tant l'Espagne restait puissante. "La vie a changé. Le tennis aussi, soulignait le tonton de Rafa en 2018 dans Tennis Magazine. Nous étions forts quand le tennis se jouait en 9, 10 coups de raquettes ou plus. Aujourd’hui, ça se joue en 1 ou 2 coups de raquette, justement parce qu’il y a de plus en plus de tournois sur dur. Le tennis espagnol doit s’adapter à ça. Il ne faut plus seulement mettre l’accent sur la haute intensité à l’entraînement. C’est l’une des raisons pour lesquelles il y a davantage de terrains en dur que de terre battue à l’académie. On essaie d’évoluer et de s’adapter à notre temps."
Alors, le tennis espagnol n'a peut-être pas besoin d'une révolution, mais sans doute d'une évolution. "Ce n'est pas une très bonne période mais nous avons toujours des atouts, rappelle Corretja. Notamment de très bons formateurs, d'excellents entraîneurs, des préparateurs physiques aussi. Ils sont toujours sollicités par beaucoup de joueurs étrangers. Ça veut dire que le système espagnol est toujours plébiscité. Mais l'Espagne a besoin de se réajuster et de comprendre ce qui a changé, c'est certain."
A court et probablement moyen terme, le destin du tennis espagnol repose sans doute sur les épaules du seul Carlos Alcaraz. Heureusement, elles sont solides et, encore une fois, la Serbie n'a pas eu à se plaindre de capitaliser sur le talent de Novak Djokovic. Mais si "Carlitos" se blessait demain, l'Espagne s'éloignerait aujourd'hui de la lutte pour les grands titres. Elle ne nous avait pas habitués à cela. Rien n'est éternel. Les Etats-Unis l'ont appris à leurs dépens. Ne parlons même pas de la Suède, dont le vivier a semblé intarissable après le phénomène Björn Borg. Elle a aujourd'hui disparu. L'Espagne n'en est évidemment pas là. Mais le temps de certains changements est sans doute venu.
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Martín Landaluce

Crédit: Getty Images

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