Ce n'est qu'un objet. Rien de plus. De loin, un œil non averti pourrait n'y rien comprendre. En apparence, rien ne ressemble plus à une raquette de tennis qu'une autre raquette de tennis. Comme un violon a l'air de n'importe quel violon. Il faut pourtant un temps fou pour prendre la pleine mesure d'un instrument et un concertiste ne pourrait changer de violon du jour au lendemain.
Il en va de même pour le joueur ou la joueuse de tennis au plus haut niveau mondial. Passer d'une marque à une autre en cours de carrière n'est pas monnaie courante parce que cela implique une part de risque. C'est pourtant le pas qu'a décidé de franchir en fin d'année dernière Iga Swiatek, en passant de Prince à Tecnifibre.
"J'avais un peu de crainte à l'idée de changer de raquette, nous avoue la jeune Polonaise. Je venais de jouer pendant quatre ans avec ma précédente raquette et quand on a évoqué la possibilité de changer de marque, j'avais des doutes." Quand il saute le pas, le joueur a donc besoin d'être accompagné, guidé et, peut-être plus encore, rassuré.
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Remporter un titre du Grand Chelem n'a pas atténué son désir de changement
Entre Tecnifibre et Iga Swiatek, le rapprochement s'est opéré dès l'été 2020, deux mois avant Roland-Garros. "Elle faisait partie des profils qu'on suivait chez les filles, confie Matthieu Pogam, responsable de la relation avec les joueurs au sein de la marque française. On a pas mal avancé sur les discussions et on s'est dit 'On se voit tous ensemble à Roland-Garros, on fait le point'.
Ce que personne n'avait prévu chez Tecnifibre, c'est que Swiatek allait tout dévaster sur son passage jusqu'à remporter le titre porte d'Auteuil. Mais ce nouveau statut n'a rien remis en cause du côté de la joueuse. "Finalement ça n'a pas changé grand-chose, reprend Matthieu Pogam. Remporter un titre du Grand Chelem n'a pas atténué son désir de changement."

"Swiatek n'est pas une terrienne, c'est une martienne"

Vient alors la phase décisive, celle du test du matériel et de la prise en main. Une épreuve de vérité, où l'athlète sait s'il va ou non adopter ce qui lui est proposé. "Il y a un côté adrénaline, c'est un challenge pour nous. Comme si on rentrait sur le terrain pour un match important", métaphorise le Tennis Player Manager de Tecnifibre.
Pour la petite histoire, le Covid-19 a pourtant failli tout faire capoter. "Ce qui était prévu, explique Pogam, c'était qu'Iga vienne s'entraîner une semaine chez Mouratoglou fin octobre. On avait calé toute l'organisation pour le test à Sophia Antipolis. Et là, ça a été les montagnes russes..." Reçue par le président polonais, la gagnante de Roland-Garros apprend le lendemain de sa visite que le chef de l'Etat est positif au coronavirus. Cas contact, la voilà en quarantaine pour deux semaines. Merci, président.
Finalement, une solution est trouvée en urgence pour organiser un test en Autriche. Un bon coup de stress, même si Matthieu Pogam en rigole aujourd'hui : "On essaie de trouver une solution, moi je pars en vacances. Et pendant mes vacances, le coach d'Iga m'appelle et me dit 'On a peut-être une solution, c'est maintenant ou jamais, il faudrait venir dans 48 heures à Vienne'. Toi, tu es en vacances, tu n'es pas chez toi, tu dois faire un test PCR en urgence, avoir toutes les autorisations parce qu'on était confinés en France à ce moment-là. Mais on a réussi et 48 heures après, on était sur le court à Vienne."

Le choix d'une raquette et l'analogie du coup de foudre

Là-bas, pendant trois jours, la joueuse teste alors trois raquettes préparées par Tecnifibre, en tenant compte de ses besoins. Un subtil équilibre, où il faut séduire sans déstabiliser. "Elle se sentait bien avec sa raquette Prince, donc l'idée c'était de trouver un produit un peu dans la même lignée mais qui pouvait bien sûr lui apporter un petit plus", résume Matthieu Pogam, accompagné à Vienne par le customiser, Dieter Calle.
C'est là que l'expertise de la marque s'avère déterminante pour anticiper les attentes de la joueuse. "On est resté sur un 16 montants, qui permet d'avoir beaucoup de puissance et surtout beaucoup de spin, détaille Pogam. Quand tu vois son jeu, son service, son coup droit, ce spin, c'est assez rare chez les filles. Elle a un coup droit un peu 'nadalien', même si, bien sûr, ce n'est pas aussi impressionnant. On avait donc sélectionné trois produits susceptibles de lui convenir." "Toutes me plaisaient bien, il n'y avait pas de grandes différences, raconte Swiatek. Je me sentais à l'aise avec chacune d'entre elles, mais celle que j'ai choisie, il y avait un petit truc en plus." Sa préférence n'a pas surpris, chez Tecnifibre, selon Matthieu Pogam :
"Bien sûr, on n'est pas à la place de la joueuse, mais on savait qu'il y avait un produit qui sortait du lot et qui se rapprochait le plus de sa raquette précédente. On l'a mise volontairement en premier lors du test et au bout de trois minutes, elle a eu un petit 'smile' vers son coach. On s'est regardé avec Dieter et on s'est dit 'C'est bon.' Et c'est le produit qu'elle a choisi."
Pourquoi telle raquette et pas une autre ? Au-delà des caractéristiques purement techniques, il y a là une part de mystère et d'indicible. "Pourquoi celle-là ? C'est une question qui n'est pas simple du tout, sourit Laurent Blary, Global Product Manager chez Tecnifibre. C'est comme si on disait 'Je croise des milliers de personnes dans ma vie, et il y en a une, c'est un vrai coup de foudre.' Comment expliquer aux gens un coup de foudre ?" "C'est difficile à décrire. Tu sais juste que c'est celle-là, c'est tout, confirme Iga Swiatek. Mais c'est vrai que c'est compliqué de définir pourquoi on se sent bien avec telle ou telle raquette. C'est très personnel."

Iga Świątek

Crédit: Getty Images

Ils ne peuvent pas prendre le risque de ne pas avoir confiance en leur raquette
Voilà pourquoi le joueur ou la joueuse est souvent réticent à bouleverser cet équilibre si fragile une fois qu'il a trouvé chaussure à son pied, ou plutôt à sa main. "C'est pour ça que les changements de matériel sont rares chez les tops joueurs et top joueuses, tranche Laurent Blary. A part celui ou celle qui veut juste mettre plus de zéro sur son chèque, mais ça n'a pas beaucoup de sens et c'est plutôt rare, ils ne peuvent pas prendre le risque de ne pas avoir confiance en leur raquette."
Le maître-mot. Confiance. Celle que l'athlète place dans son outil de travail, et celle qui se noue avec son équipementier. "Il y a un gros travail d'influence, il faut mettre le joueur ou la joueuse dans un climat de confiance et de bienveillance et là-dessus, Matthieu et notre customiser font bien le métier", dit encore Laurent Blary, pour qui la démarche doit toutefois à tout prix venir du sportif. S'il n'est pas déterminé à 100% à changer de raquette, ça ne marchera pas :
"Je me souviens avoir eu cette discussion avec Jérémy Chardy (aujourd'hui chez Tecnifibre). A l'époque, il jouait en Head depuis très longtemps et il n'était pas complètement sûr de vouloir changer. Je lui ai dit 'Ecoute, si tu n'es pas à l'aise, on n'en fera pas un fromage. Je peux comprendre.' Si, pour x raisons, le joueur n'est pas capable de faire le deuil, c'est compliqué. C'est une nouvelle page qu'il faut écrire, une nouvelle aventure. Il faut qu'il soit déterminé à changer. Si c'est le cas, ça se passe plutôt bien et simplement en général."
Comme pour Iga Swiatek. Dans son cas, ses antécédents ont sans doute aidé à faciliter cette transition. Enfant, de 6 à 11 ans, elle jouait en Tecnifibre. "C'est drôle parce que les premiers contacts qu'on a eus avec elle, quand je lui parlais de Tecnifibre, de la marque, elle me disait 'Non mais tout ça je le sais déjà !', rigole Matthieu Pogam. Elle m'a envoyé les photos de quand elle était toute petite avec la casquette et la raquette Tecnifibre de l'époque. Le fait d'avoir grandi avec, c'est un atout. Elle n'avait pas de frein par rapport à la marque." La Polonaise évoque, elle, un "retour aux sources", qui a en partie facilité sa décision.

La petite Iga Swiatek avait grandi en jouant en Tecnifibre. (Crédit : Tecnifibre).

Crédit: Eurosport

Cadeau de bienvenue

Le reste est affaire de pointilleux détails. Matthieu Pogam, encore : "C'est un travail de personnalisation sur le court. Pendant trois jours, on parle raquette, mais aussi du couple raquette - cordage, de micro-réglages au niveau du grip. De tension. Il y a plein de paramètres qui entrent en compte. C'est un checkup complet à faire pour la mettre dans les meilleures dispositions. On est sur de la Formule 1. Et au bout de trois jours, on sait qu'on va avoir les bons réglages pour l'athlète. A 98%, on était calé sur ses cotes."
L'industrie de la raquette s'apparente à du prêt-à-porter, mais à ce niveau de compétition, il s'agit de sur-mesure. Le client est exigeant, mais c'est aussi un connaisseur. "Je faisais attention aux détails, parce que c'est une décision tellement importante, confie Iga Swiatek. Dans le tennis, tout tient à des détails. C'est particulièrement vrai pour le matériel."
"La signature des produits Tecnifibre a toujours été une raquette assez performante où on sent bien la balle. Là, on avait sourcé un matériau qui est fait uniquement à Taiwan que l'on a mis dans le tressage de la raquette d'Iga pour assouplir un petit peu, pour offrir un côté légèrement feutré qui lui a convenu, précise Laurent Blary. C'était un petit cadeau de bienvenue. Puis on fait appel aux mêmes ouvriers pour qu'il n'y ait pas de distorsion d'un lot à un autre."
Bichonnée par son nouveau fournisseur, la récente lauréate du tournoi de Rome a même eu droit à sa raquette-signature, la T-Rebound 298. Une façon de mettre les petits plats dans les grands et d'en faire, aux côtés de Daniil Medvedev, l'autre porte-étendard de la marque de Feucherolles.
"On a peut-être moins d'athlètes mais on a un rapport de proximité avec eux, c'est aussi notre atout, relève Matthieu Pogam. Une fille qui a 19 ans, qui est 17e mondiale (elle l'était au moment de sa signature, mais a bondi dans le top 10 depuis, NDLR), chez un concurrent, elle n'aurait jamais eu un programme marketing aussi pointu. Aujourd'hui, une raquette signature, à part un Federer, pas grand-monde n'en a. Mais nous, on croit en elle. C'est un pari sur l'avenir, mais il sera payant."
A Madrid, la Polonaise était ainsi toute fière de parler à tout le monde de sa future raquette-signature, présentée officiellement ce jeudi.

Iga Swiatek à Madrid en 2021.

Crédit: Imago

Elle nous accompagne tous les jours. Elle nous porte, nous influence
Ces petites attentions se manifestent aussi quasiment au quotidien, une fois la collaboration actée et le matériel choisi. La marque doit être là en permanence pour subvenir à tout besoin, voire anticiper les demandes. C'est le job du customiser qui, par son expertise et son expérience, pourra déceler un micro-ajustement à effectuer.
Là encore, un travail d'une infinie précision, souvent sur un fil. "Il faut suggérer au joueur ou à la joueuse que ce serait peut-être bien de faire tel ou tel ajustement, mais sans l'affoler parce qu'il ne faut pas fragiliser ce climat de confiance, décrypte Laurent Blary. C'est du talon-pointe. On va chercher ce qu'on appelle un signal faible. C'est-à-dire que ce n'est pas un problème forcément avéré par le joueur ou la joueuse mais il y a un petit ressenti, quelque chose."
Parfois, le joueur exprime lui-même un besoin, par exemple parce qu'il sent moins bien la balle. Il faut alors savoir interpréter, mettre des mots sur d'éventuels maux. "La difficulté, selon Blary, c'est que, quand le joueur l'exprime, ça ne va jamais être 'Il faut que je gagne en puissance'. Le brief n'est pas simple. Il l'exprime avec ses mots à lui et si on le prend pour argent comptant, ça peut nous induire en erreur. Il a son propre vocabulaire, qui n'est pas forcément celui du customiser ou du metteur au point. Donc c'est à nous d'arriver à décrypter pour identifier le souci et avoir la bonne info." Ainsi, à Madrid, où elle jouait pour la première fois cette année, il a fallu jouer sur la tension de la raquette d'Iga Swiatek, perturbée à son arrivée par l'altitude.
Si la raquette est le violon du tennis, les customisers et les préparateurs en sont les luthiers. Entre compétence technique de pointe et psychologie, ils détiennent une part de la réussite du joueur ou de la joueuse de haut niveau, qui sont tout à la fois maîtres et dépendants de leur raquette. Elle peut les rendre dingue, mais doivent en permanence se sentir bien avec elle.
"C'est difficile de parler de sa relation avec sa raquette, d'abord parce que c'est bizarre de parler de 'relation' avec un simple objet, avoue Iga Swiatek. Pourtant, c'est bien le cas. Elle nous accompagne tous les jours. Elle nous porte, nous influence. Parfois, on s'en prend à elle... On n'est pas toujours gentil avec elle. C'est toujours la faute de la raquette quand ça ne va pas ! On sait que ce n'est pas le cas bien sûr, mais... J'essaie de faire attention à ça. Parce qu'elle est là pour nous aider, et rien d'autre."
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