Et pourtant, on devrait tous aimer Zverev...
Par Laurent Vergne
Mis à jour 16/09/2026 à 13:55 GMT+2
Vainqueur cette saison de Roland-Garros puis de l'US Open, Alexander Zverev a enfin assouvi ses rêves de jeunesse et ses ambitions de champion. Pour arriver jusqu'au sommet, l'Allemand a dû surmonter beaucoup d'épreuves. Tout ceci devrait susciter une admiration, une empathie et une sympathie unanimes. Tout le monde aurait dû être heureux pour lui. Mais il y a eu un mais.
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Personne controversée. Définition : qui provoque des débats, divise les opinions et ne fait pas l'unanimité. Alexander Zverev semble plutôt bien correspondre à cette description. À l'heure où il n'a jamais été aussi haut dans sa carrière, avec deux victoires lors des trois derniers tournois du Grand Chelem, c'est peu dire que l'Allemand ne fait pas l'unanimité. Controversé, il l'est. Ce n'est pas du joueur, dont il est question, même si son style de jeu n'a rien pour inciter à la passion. Mais enfin, tout ceci est affaire de goût, de sensibilité, et ne se discute pas. Et c'est quelqu'un dont l'idole de jeunesse était Ivan Lendl qui vous le dit.
Non, ce n'est pas le Zverev des courts qui pose souci, mais celui en tenue de ville, loin des terrains et des stades. Tout le monde le sait, il trimbale aujourd'hui derrière lui des casseroles d'autant plus bruyantes et lourdes qu'il doit les porter à une époque où elles pèsent comme jamais elles ne l'avaient fait auparavant. Il est probable que les mêmes accusations il y a 20 ou 30 ans, si elles ne seraient pas passées inaperçues, n'auraient pas engendré les mêmes remous et terni à ce point son image.
Tout le monde connait la nature de la batterie de cuisine en question. Zverev a été accusé de violences conjugales par son ex-compagne Brenda Patea, mère de sa fille, qui lui ont valu d'être condamné en 2023 par la justice allemande à une amende de 450 000 euros. Zverev (qui avait fait appel) et Brenda Patea ont ensuite trouvé un accord en juin 2024 qui a mis fin aux poursuites. Trois ans plus tôt, en octobre 2020, une autre ex-compagne, Olga Sharypova, l'avait accusé de lui avoir fait subir plusieurs épisodes de violences physiques et psychologiques pendant leur relation. Zverev a toujours nié, attaquant même en justice Sharypova et Ben Rothenberg, le journaliste américain qui avait relayé les accusations.
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"Tant qu'il n'aura pas battu Sinner et Alcaraz, on ne pourra pas parler d'ère Zverev"
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Le pire avocat de sa propre cause
Mais cela fait donc quelques années déjà que le natif de Hambourg doit composer avec ce voile sévère sur sa réputation. Il l'a même parfois poursuivi jusque dans l'exercice de son métier. À plusieurs reprises, dans le public, par la voix ou par l'écrit, des spectateurs (spectatrices, surtout, en l'occurrence) lui ont rappelé ces accusations, comme lors de la cérémonie protocolaire de la finale de l'Open d'Australie en 2025. Un an plus tôt, à Melbourne déjà, ce sont les médias qui ne l'avaient pas lâché, à l'approche de son procès en appel en Allemagne. À chaque conférence de presse, il y avait eu droit, match après match.
"Certains estiment que vous devriez mettre votre carrière sur pause, d'ici à votre procès, qu'en pensez-vous ?" "C'est ce que disent les journalistes, dont certains sont en fait plus intéressés par cette histoire et par les clics que par la vérité réelle", avait-il répliqué. Quelques jours plus tard, Zverev avait eu une réponse nappée d'une condescendance dont il a parfois fait preuve car, oui, il n'affectionne que modérément les journalistes. Mais après tout, il n'est pas le seul. Au fait de savoir si toute cette histoire le perturbait sur le court, il avait ainsi assené : "Non, car je l’ai déjà dit : quiconque possède un QI à peu près correct comprend ce qui se passe. J’espère que c’est le cas pour la plupart d’entre vous".
Zverev a souvent été le pire avocat de sa propre cause. Indépendamment de ce chapitre extra-sportif, ses accès de violence, comme à Acapulco en 2022 où, après un match de double, il avait fracassé sa raquette sur la chaise de l'arbitre, dans une attitude presque menaçante pour le juge de chaise, ont également œuvré contre lui. Moins grave, mais pas beaucoup moins révélateur aux yeux de beaucoup, son arrogance a souvent été moquée, notamment dans la première partie de sa carrière.
Comme après cette vidéo dans un format de l'ATP dédié aux réseaux sociaux. Sascha Zverev y avait participé en compagnie de Federer, Djokovic, Tsitsipas, Berrettini et quelques autres. "Qui est le plus fort physiquement sur le circuit ?" "Qui a le meilleur revers ?" "Qui est le plus drôle ?" "Le meilleur basketteur ?" À toutes ces questions, peu importe leur nature, Zverev répondait systématiquement "Moi !". Il était le seul dans ce cas. Cela prêtait évidemment plus à sourire qu'autre chose, mais tous ces éléments, petits ou grands, anodins ou nettement moins, ont contribué à ne pas faire de lui le joueur le plus populaire de la planète.
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Zverev a fracassé la chaise de l'arbitre : son incroyable pétage de plombs en vidéo
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Il s'est construit et reconstruit dans une adversité assez peu commune
Et pourtant. Pourtant, il y a tout, dans ce parcours, dans cette histoire, pour susciter une totale empathie. Oui, nous devrions tous aimer Alexander Zverev. Pour trois raisons. La première, c'est son statut de diabétique. Une connaissance, souffrant comme lui de diabète de type 1, s'étonnait auprès de moi qu'il ne fut pas davantage une source d'inspiration. Une diabétique devenant un des meilleurs joueurs de tennis au monde, c'est exceptionnel. Dimanche, à New York, Zverev a d'ailleurs rappelé dans son discours de vainqueur qu'il avait été diagnostiqué à 4 ans et qu'il avait dû grandir face au scepticisme de médecins convaincus que sa maladie limiterait ses capacités à faire du sport, sans parler d'atteindre le haut niveau.
Sur un plan plus strictement sportif, Sascha Zverev est aussi apparu parfois terriblement humain dans ses fragilités. Mais jamais il ne le fut autant que lors de sa première finale de Grand Chelem, à l'US Open, en 2020. Une défaite d'une cruauté inouïe, après avoir mené deux sets zéro puis, un peu plus tard, 5-2 dans le cinquième set. Il lui avait manqué deux points. C'était l'US du Covid-19, à huis-clos, et à travers ce silence effrayant résonnant dans toute l'immensité du Stadium Arthur-Ashe, on pouvait presque l'entendre pleurer, en plus de voir ses larmes. Ce soir-là, chaque joueur de tennis, où qu'il soit, quel que soit son niveau, pouvait s'identifier à sa peur puis à sa douleur. Dès lors, comment ne pas souhaiter qu'il y arrive un jour, que justice lui soit rendue ?
Puis il y eut le 3 juin 2022. Ce jour-là, sous le toit du court Philippe-Chatrier, de sortie pour nous protéger de l'humidité parisienne, Zverev a livré ce qui aurait pu devenir un des plus grands matches de l'histoire du tournoi. Trois heures de jeu face à Rafael Nadal, avant même la fin du deuxième set. Du délire. Jusqu'à cette horrible blessure. Le pied qui se met à l'équerre, la cheville qui explose. Et ces hurlements, effroyables, dont l'écho fut précisément renforcé par la fermeture du toit. Ceux qui étaient sur le Chatrier ce jour-là peuvent témoigner du côté glaçant de la scène. Pourtant, redescendu en salle de presse, j'ai entendu un peu plus tard certains suggérer à haute voix que c'était "le karma". Zverev, à l'époque, avait déjà été accusé par Olga Sharipova. Reste que la violence de cette pensée m'avait interloqué.
Quoi que l'on pense de lui, Alexander Zverev est un monstre de résilience, ce terme tellement galvaudé par notre temps et qui semble pourtant avoir été inventé pour lui. Il s'est construit et reconstruit dans une adversité assez peu commune, et c'est sans doute parce que ses collègues mesurent cela que, auprès des autres joueurs, il semble générer beaucoup plus de sympathie que d'animosité. Flavio Cobolli, son adversaire en finale de Roland-Garros, fait par exemple partie de ses amis proches. C'est face à lui que la carrière de Zverev a changé pour toujours, en juin dernier.
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Shelton n'a pas pu stopper le nouveau Zverev : Les temps forts de la finale en vidéo
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C'était la feel good story absolue
Quasiment personne ne l'a relevé, mais, face à l'Italien, à l'issue de la balle de match, quand il a enfin cessé à 29 ans et quelques semaines d'être le plus grand joueur de l'histoire à ne jamais avoir gagné un Grand Chelem, l'Allemand s'est écroulé sur le court à cinq mètres à peine de là où il s'était effondré quatre ans plus tôt, dans d'autres circonstances, face à Nadal. Le symbole était sublime. Ou tout au moins aurait-il dû l'être. Une revanche sur son histoire, sur le diabète, sur cette terrifiante blessure qui aurait pu ruiner sa carrière, sur ces années d'attentes et doutes. Zverev, c'était la feel good story absolue. La belle histoire parfaite, avec son chemin tortueux et son happy end. Il y avait tout pour cela. Absolument tout.
Mais il y a donc aussi tout ce qui empêche, entre la gêne et le rejet. Il a ses fans, plus nombreux qu'on ne le dit, mais personne ne peut contester la présence de cette ombre au tableau hambourgeois. En France, tout ceci fut symbolisé par la discrétion de son sacre à Roland-Garros à la Une du quotidien L'Equipe. Il y a un "Oui mais", avec Zverev, quand ce n'est pas un "grand non". Tant pis pour la vague d'empathie qu'il aurait dû provoquer. L'avenir dira comment il sera perçu plus tard. Qui sait, les gens peuvent changer, et le regard sur eux aussi. Ces derniers mois, il semble s'être adouci. Pendant l'US Open, un confrère lui faisait remarquer qu'il souriait beaucoup plus qu'avant. Il s'était étonné de la remarque. Mais sans se vexer. Un pas en avant.
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Zverev sur sa célébration étrange sur la balle de match : "J'ai cru que nous étions à 5-1"
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Que ce soit par calcul ou purement inconscient, il est en quête du sans faute. Son geste à la fin de la finale de l'US Open, où il est allé saluer l'intégralité de la box de son adversaire, Ben Shelton, à commencer par son père et entraîneur, Bryan, en témoigne. Ça ne fait pas de lui un héros, et c'est plus simple quand on a gagné d'être grand seigneur que quand on a perdu, mais tout le monde ne prend pas la peine de le faire et, pour tout dire, cette démarche-là est même assez rare.
Alexander Zverev sera peut-être bientôt le numéro un mondial, ce qui, après ses deux victoires en Grand Chelem, l'installera de fait dans un rôle d'ambassadeur de son sport. D'ailleurs, tant qu'il ne gagnait pas, la question de son image était un peu moins problématique. Elle ne concernait que lui, d'une certaine manière. Une fois tout en haut, la chose est moins simple. Zverev est trop intelligent pour ne pas en être conscient. C'est peut-être aussi pour cela qu'il s'applique à se montrer sous le jour le plus acceptable possible. Cela suffira-t-il pour chasser le spectre du rejet, à défaut de lui permettre de se faire aimer du plus grand nombre ? Tel est peut-être le plus grand défi du reste sa carrière. Ce qu'il restera de lui en dépendra.
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