Eysseric : "Au début de ma carrière, je ne réalisais pas que je n'allais pas faire ça toute ma vie"

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Dans le cadre de notre enquête sur le défi périlleux de la retraite sportive dans le tennis français publiée la semaine dernière, Jonathan Eysseric, qui se prépare à entamer une nouvelle saison sur les courts à 30 ans, s'est confié à nous. Dans cet entretien, il explique comment il appréhende sa fin de carrière et s'exprime sur la nécessité de l'accompagnement psychologique des joueurs.

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Est-ce moins dur selon vous de quitter la scène quand on a moins réussi ?
Jonathan Eysseric : C’est vrai qu’il y a d’immenses sportifs qui tombent dans des dépressions. Quand tu as été idolâtré pendant 10-15 ans et que tu as vécu des sensations fortes toutes les semaines, quand ça s’arrête, ça fait bizarre. Dans le foot aussi quand tu es adulé par 50 000 personnes tous les weekends et que, d’un coup, tu tombes dans l’anonymat… C’est une réalité : on t’oublie hyper vite en fait quand tu n’es plus sur le terrain. L’adrénaline dans le sport, c’est comme celle que tu as sur scène quand t’es un artiste : tu ne la retrouves pas dans d’autres métiers. Je pense que tous les joueurs en souffrent plus ou moins, sont tristes et doivent tous faire ce deuil. Mais je peux concevoir que certains soient plus affectés mentalement que d’autres, et qu’ils aient du mal à retrouver goût à la vie.
Craignez-vous que ça vous atteigne aussi durement ?
J. E. : Je ne pense pas : j’ai connu des belles choses, mais j’ai aussi connu des choses pourries. Ce n’est pas comme si pendant 10 ans, j’avais été 50e mondial. Les gens ne voient que les résultats et les performances sur le court, ils n’ont aucune idée de toutes les soirées passées seul dans une chambre d’hôtel. Ce qui est dur, c’est de ranger les raquettes et de se dire qu’on doit faire autre chose. Tu bouleverses complètement tout ce que tu as fait toute ta vie. C’est ce qui sera changeant et difficile si je ne trouve pas rapidement ma voie et quelque chose qui me fait vraiment plaisir.
Etiez-vous conscient en commençant votre carrière qu’elle aurait une durée limitée ?
J. E. : Non, pas plus que ça. Je n’étais pas forcément très conscient du fait que je n’allais pas faire ça toute ma vie. On te le répète parfois, en te disant de ne pas perdre de temps, de vivre le truc à fond parce qu’une carrière, c’est court. Mais toi, tu joues, tu ne penses pas à ça tous les jours. Tu fais ton truc et quand on te le dit, c’est plus histoire de ne pas avoir de regrets et de faire les choses bien. Histoire de ne pas se dire : "J’aurais dû être plus fort." Mais on ne m’a pas dit : "Prévois un bagage parce que quand ça s’arrête, faut savoir quoi faire."
Vous avez 30 ans. Comment appréhendez-vous la perspective plus précise désormais de la retraite ?
J. E. : J’y pense. Cette année 2020 devait me permettre de me relancer un peu en simple (il est actuellement 604e mondial, au mieux 202e en juin 2013, NDLR). Je voulais la faire à fond en me disant : ‘Soit ça marche et je continue en simple, soit j’arrête et je passe à autre chose’. Mais il n’y a pas eu vraiment de saison à cause du coronavirus. Comme je suis en pleine forme, si cette épidémie veut bien s’arrêter, je vais refaire une année à fond et voir ce que ça donne. Je ne sais pas vraiment ce qui va se passer, on verra. Si au bout de 6 mois, je n’ai pas de résultats en ayant joué toutes les semaines, je commencerai vraiment à envisager la retraite.
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Jonathan Eysseric (au centre) dans le groupe France lors du quart de finale de Coupe Davis contre la Grande-Bretagne en 2017

Crédit: Getty Images

Avez-vous déjà pensé à une éventuelle reconversion ?
J. E. : C’est très dur de se projeter quand on est encore sur le court. La facilité, c’est de passer mon BE (Brevet d’Etat d'éductateur sportif, NDLR), même si finalement, après coup, je ne compte pas du tout faire entraîneur. Mais si tu veux avoir une sécurité, tu fais ça. Mais c’est hyper difficile de parler d’autres jobs avec d’autres gens, parce que comme 90 % des joueurs, on n’a pas étudié ou peu pendant toutes ces années de carrière. Si on a envie de faire un beau métier derrière, il va falloir au moins 6 mois voire un an de formation. Mais je ne me prends pas non plus la tête. Je pense que je ne suis pas en mauvais termes avec tout le monde. On n'est pas bête, à la sortie, on aura des opportunités dans le tennis ou ailleurs.
Avez-vous eu recours à un psychologue pour parler de ces choses-là ?
J. E. : Non, je parle aux gens qui m’entourent de ce que j’aimerais faire. Mais je ne consulte pas une personne en particulier. Peut-être que j’y viendrai et qu’à la fin de ma carrière j’aurai besoin de quelqu’un qui peut m’orienter et me permettre de me poser les bonnes questions, celles que je ne serai pas capable de me poser tout seul. Ça pourrait m’aider à évaluer des choses qui colleraient à ce que j’aime. Il y a tellement de métiers sur Terre que tu peux faire fausse route. Si ça peut te faire gagner du temps, ça peut être intéressant, oui.
La Fédération française de tennis s’est emparée du sujet ces dernières années notamment en direction des jeunes. Qu'en dites-vous ?
J. E. : Pour les jeunes, je pense que ce serait bien d’avoir des séances avec un psychologue pour se préparer à sa carrière, parce qu’il se passe des choses auxquelles on ne s'attend pas. Quand tu es jeune, que tout va bien et que tu montes au classement, on ne te prépare pas à l’éventualité d’une chute. Et quand ça arrive, tu te sens un peu seul au monde. A 18-20 ans, c’est difficile d’avoir la lucidité de dédramatiser, de se dire que ce n’est pas grave de mettre un peu plus de temps que les autres. Soit tu es très bien entouré, tu as un coach et un cocon qui ne te lâchent pas, soit tu es très exposé et tu en souffres. C’est un peu comme faire ses devoirs avant un contrôle ou un examen, ce soutien psychologique peut t'aider à mieux gérer les aléas d’une carrière voire ton après-carrière.
Regrettez-vous de ne pas avoir pu en bénéficier personnellement quand vous étiez plus jeune ?
J. E. : Je ne suis pas très prépa mentale sur le terrain, en match. La préparation mentale, ça se travaille forcément. Mais je ne suis pas un adepte de ça. Tu peux le faire toi-même avec un coach qui ne laisse rien passer, quand tu as la bonne attitude tout le temps, quand tu te fais mal à l’entraînement. Mais me dire de penser positif quand j’ai du négatif plein la tête, ça ne me va pas, parce que sur le moment, je n’ai qu’une envie, c’est de tout casser. Par contre, si tu t’habitues tous les jours à prendre sur toi et à te contrôler, à force, tu deviens un roc. Et se faire accompagner par un psychologue qui te parle de tout ça et te permette d’avoir plus de recul sur ta carrière, histoire d’éviter de penser que ça va être un long fleuve tranquille, c'est intéressant. A tous les niveaux, tu as des problèmes, que tu sois 200e et que tu défendes des points en Challenger, ou que tu sois Nadal et que tu veuilles gagner tous les Grands Chelems. Chacun a des objectifs différents et chacun doit prendre sur soi quand ça ne va pas. Cette prévention pourrait aider à mieux gérer les blessures (à 19 ans, une tendinite mal soignée a freiné sa progression, NDLR), les périodes de flottement de 3-4 mois de manière à garder le cap.
Face à la dépression post-carrière, comment réagiriez-vous à votre avis ?
J. E. : Si je ne vais pas bien, les gens autour de moi s’en rendront compte. Quand c’est le cas, j’ai besoin d’en parler. C’est comme une rupture dans un couple, c’est assez violent. Quand on ne le supporte pas, on peut se renfermer sur soi. Mais ça dépend des gens. L’alcool peut devenir un problème, on peut noyer son chagrin. Si on est bien entouré, les gens seront là pour toi. Mais parfois, ça ne suffit pas. Pour revenir sur la tragédie de Christophe Dominici par exemple, je pense qu’il connaissait du monde… C’est super dur à cerner. Certains ne cachent pas leurs faiblesses, expriment beaucoup leurs sentiments quand ça ne va pas, d’autres disent que tout va bien, alors que ce n’est pas le cas. Chacun est différent.
A votre avis, que faire pour améliorer les choses ?
J. E. : On peut faire de la prévention là-dessus. Accompagner plus les joueurs et leur faire comprendre certaines choses, en leur disant par exemple : "Aujourd’hui, tu es une star, mais demain, tu peux ne plus l’être malgré tout ce que tu as gagné, tout ce que tu as été." Mais ce n’est même pas toujours ça le problème : certains restent des stars toute leur vie, mais ne plus être sur le terrain les rend triste. En même temps, c'est très difficile d’aller voir un sportif en pleine gloire et de lui parler de ça. Le mal-être sera toujours complexe à déceler et un sujet un peu tabou.
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