Legends' Voice - 20 ans après, Justine Henin raconte son premier titre à Roland-Garros (2e partie)

Dans Legends' Voice, Eurosport donne la parole aux champions et aux championnes qui ont marqué l'histoire du tennis. Cette semaine, notre consultante Justine Henin est à l'honneur, à l'occasion du 20e anniversaire de son premier titre en Grand Chelem. Dans cette seconde partie, la Belge revient sur sa finale victorieuse face à sa compatriote Kim Clijsters.

Legends' Voice - Justine Henin

Crédit: Eurosport

Il y a 20 ans, Justine Henin remportait son tout premier titre du Grand Chelem en s'imposant quelques jours après son 21e anniversaire à Roland-Garros, son tournoi favori. Dans Legends' Voice, elle revient sur cette quête qui a marqué le début d'une période dorée pour la championne belge qui allait triompher sept fois en Grand Chelem en l'espace de cinq ans.
Nous avions laissé Justine après son exploit en demi-finale contre Serena Williams. Dans cette seconde partie, elle revient sur la finale victorieuse face à sa compatriote Kim Clijsters après un match presque à sens unique (6-0, 6-4) et sur ce que ce premier couronnement majeur a changé (ou pas) pour elle. Roland-Garros 2003, c'est d'abord l'histoire d'un rêve de petite fille et de l'ambition assouvie d'une compétitrice jamais rassasiée.
"Est-ce que je peux digérer cette victoire en deux jours ? Comment se remobiliser ? Ça reste toujours une question. Il y a eu beaucoup d'effervescence après la demi-finale contre Serena, mais pour moi, ce n'était pas si compliqué à gérer parce que j'ai toujours eu les pieds sur terre. À ce moment-là, Carlos (Rodriguez, son entraîneur) a aussi prêté beaucoup d'attention à garder énormément de calme. Peut-être que c'était inconscient, évidemment, mais je pense que la confiance de la victoire et de cette affirmation face à Serena a joué. Je crois aussi que j'étais en mission.
Je me suis sentie guidée par quelque chose qui prenait le dessus et ne m'a pas du tout paralysée, qui m'a au contraire mise en mouvement. Je le sentais, par rapport à mon histoire personnelle, à la petite fille que j'avais été, à ce partage avec ma maman. Ça avait été une des missions de ma vie depuis toute petite et plus encore mes 12 ans, quand elle est partie (sa maman est décédée en 1995). J'arrivais au bout d'une mission et il fallait donner le dernier coup de rein. C'est par ça que j'ai été animée. C'est ça qui me guidait. Vraiment, au-delà de la victoire face à Serena, je ne pouvais pas passer à côté de ce moment-là. Et d'ailleurs, je pense que ça va jouer aussi sur Kim parce qu'elle sait que c'est très, très important pour moi.
Je m'étais couchée très tôt la veille de la finale parce que je sentais que j'allais me réveiller de bonne heure et, de fait, il devait être 4h30, 5h00, quand j'ai ouvert les yeux. Et là, je savais que je ne dormirais plus. J'étais avec Pierre-Yves (Hardenne, son ex-mari) à l'époque et je lui ai dit 'Aujourd'hui, ça doit être pour moi.' Je ne pouvais pas passer à côté de ce moment-là. Et j'en ai fait quelque chose. Bien sûr, il y avait de la tension, de la nervosité, parce que c'est une finale de Grand Chelem et c'était seulement la deuxième pour moi. Mais c'est comme si je n'avais plus qu'à vivre quelque chose qui était déjà écrit.
Est-ce que le fait d'affronter Kim en finale, de ne pas avoir toute l'attention de la Belgique autour de ma personne, était une bonne nouvelle pour moi ? C'est une bonne question parce que... je ne me la suis jamais vraiment posée. Ça a toujours été extrêmement difficile de jouer l'une contre l'autre. D'ailleurs, ce n'était pas une belle finale. Moi, j'ai fait ce qu'il fallait, mais Kim a eu beaucoup de mal à rentrer dans son match.
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Roland-Garros 2003 : Justine Henin et Kim Clijsters à l'issue de la finale

Crédit: Getty Images

Franchement, un des meilleurs matches qu'on a joués l'une contre l'autre, c'est quand j'ai repris ma carrière en 2010, en finale à Brisbane. C'est une des seules fois où, quand je suis sortie battue du terrain, on s'est pris dans les bras, Carlos et moi. Je lui ai dit 'J'ai tout donné. J'aurais pu gagner, c'est elle qui a gagné'. Mais il y avait zéro regret. Ça m'était très peu arrivé et encore moins face à Kim. C'était vraiment un joli moment.
Je pense que, quoi qu'il arrive, j'aurais supporté que la pression soit sur moi parce que je n'ai jamais eu tellement de difficultés avec ça. Disons que c'est un facteur qui compliquait un peu la situation. Il fallait gérer cet aspect-là aussi. Dans l'avant-match, jouer contre elle, ça restait compliqué pour moi.
Kim et moi, on se connaît tellement bien. La première fois que nous nous sommes affrontées, elle avait huit ans et moi neuf. On va voyager énormément ensemble. Elle est tellement différente, tellement opposée et en même temps très liée à moi par nos histoires respectives. Il faut savoir que Kim ne va jamais être loin de moi quand je vais vivre le décès de ma mère. Puis sa maman va tomber gravement malade trois ou quatre ans plus tard. Ça a été un moment assez difficile aussi quand nous nous sommes retrouvées en tournoi. Je venais d'apprendre la maladie de sa maman et moi qui avais traversé ce drame, je ne voulais surtout pas qu'elle vive ça à son tour. Il y a eu quelque chose de très particulier entre nous à ce niveau-là.
Alors, même si, bien sûr, elle voulait gagner cette finale, parfois, des éléments comme ça peuvent jouer aussi. Je pense que ça a pu être un facteur, même si on est conscient qu'elle ne l'a pas donnée, cette finale. Mais Kim aussi a dû gérer ce moment très particulier et ce n'était pas facile. Puis elle avait déjà perdu une finale à Roland, donc ses enjeux étaient encore différents des miens.
Une victoire comme ça, ce n'est pas un moment individuel. Quand je gagne, la seule chose que j'ai envie de faire, c'est d'aller retrouver mon clan. Ma marraine était là, je suis très proche de ma marraine, c'est la sœur de mon papa, et c'est quelqu'un qui s'est beaucoup occupée de maman et de nous quand on a vécu tout ça. À ce moment-là, on a juste envie de partager ces émotions.
Il y a le coach, aussi, avec sa propre quête. Un entraîneur, qui a tellement sacrifié, qui s'investit autant... Lui aussi a des choses à se prouver. C'est aussi sa victoire. Ça, je l'ai toujours compris et trouvé ça extrêmement positif parce que ça nous rend aussi moins seuls sur le terrain. C'est la rencontre d'ambitions, tout simplement. Il y avait ses ambitions, il y avait les miennes. C'est une aventure humaine, bien sûr, mais on a d'abord été réunis par cette quête commune d'aller vers des objectifs très forts. Il y a le travail ensemble, les doutes traversés ensemble, parce qu'il y en a quand même beaucoup.
Je suis toujours émue de voir des joueurs s'imposer quand ce sont des grandes premières, des libérations. On l'a encore vu avec Andrey Rublev à Monte-Carlo. On essaie d'imaginer ce qu'il y a derrière. C'est énorme parfois ce par quoi il faut passer. Ça devient quelque chose d'extrêmement collectif. Même si c'est vrai qu'on est seul sur le terrain. Ça repose sur le joueur, mais il y a tout ce qu'il a mis en place avant, tout ce qu'il a travaillé, tout ce que son entourage lui a apporté. Donc même s'il y avait quelque chose de particulier par rapport à la quête de la petite fille, je n'ai jamais considéré mes victoires sous le prisme individuel. Pour moi, c'était très important de sentir la fierté de Carlos au moment de ce titre. Ce n'est pas rien. C'est lui qui, à 15 ans, me dit 'Moi, j'y crois, je vais t'aider à y parvenir'. Et puis finalement, sept ans plus tard…
On m'a souvent demandé ce que cette victoire avait changé, dans ma vie et aussi la manière d'envisager la suite de ma carrière. Ma mission continuait, tout simplement. Je crois que j'ai encore plus pris goût à la victoire ce jour-là. J'ai toujours aimé gagner quand j'étais gamine. Il y a une vidéo très drôle à ce sujet. J'ai cinq, six ans, je suis en vacances dans le sud de la France, je joue au tennis et mon papa filme. Je rate une balle et je dis 'Ça fait combien ?' Il répond 'Mais on s'en fout du score Justine, joue.' Et moi : 'Non, on ne s'en fout pas !'. J'ai toujours été habitée par cet esprit de compétition. Aujourd'hui, je me suis un peu calmée, même si c'est vrai que même quand je joue aux cartes avec mes enfants, je ne les laisse jamais gagner. Il faut qu'ils apprennent ce sentiment. Je rigole avec ça, mais à moitié.
Quand j'ai gagné Roland et que je suis arrivée à Bruxelles, il y a eu une grande fête pour moi et on m'a dit 'Tu vas être accueillie sur la Grand-Place et les gens vont venir te fêter.' Quand je suis arrivée là, il y avait 10 000 personnes. Ça a été un choc parce que j'étais quand même jeune et à un moment donné je me suis dit 'C'est bien beau tout ça, mais on n'a pas conscience de ce que ça peut générer chez les gens. Et puis surtout, pourquoi tout le monde se réunirait comme ça pour fêter ce moment-là ?' Donc oui, j'ai été un peu sous le choc, d'autant que je pensais qu'il n'y aurait pas beaucoup de monde. Et puis après, la vie reprend. Il y a eu la notoriété, la médiatisation. Oui, il a fallu apprendre à composer avec ça. Mais finalement, la vie a continué.
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Justine Henin fêtée sur la Grand-Place de Bruxelles après son titre à Paris en 2003.

Crédit: Imago

Il a fallu penser à Wimbledon, puis à l'US. Le goût de la compétition prenait tout simplement le dessus. Et puis c'était comme ça, c'était ma vie. J'aimais aller de tournoi en tournoi, parce que j'aimais jouer, être sur le terrain et vivre l'aventure avec mon cercle très restreint. Je n'aimais pas la vie sur le circuit. Ça ne m'intéressait pas beaucoup. Le circuit, le cirque qu'il peut y avoir autour de ça, c'est pas du tout quelque chose qui me plaisait. Ce qui m'animait, c'était de jouer, d'être sur le terrain.
Pour résumer, à propos de ce premier grand titre, je dirais que ça change tout et ça ne change rien. Avoir les pieds sur terre, ça aide forcément à traverser aussi ce genre de moments. C'est pour ça que j'aimais et j'aimerai toujours autant retourner dans ma petite ville de Rochefort, où j'ai grandi. Là où les gens m'appellent Juju. C'est le seul endroit où j'accepte qu'on m'appelle comme ça, parce que c'est d'où je viens. Et c'était très important, ça, pour moi, de rester vraiment connectée à ça."
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