L'accolade est longue et chaleureuse. Echange de mots et de sourires. Novak Djokovic, 17 ans, vient de jouer le tout premier de ses 323 matches en Grand Chelem. Avec sa tête de minot et son allure un peu dégingandée, le jeune Serbe n'a pas pesé lourd. Marat Safin, finaliste l'année précédente et futur vainqueur de cette édition 2005 de l'Open d'Australie, était beaucoup trop fort pour lui.

"Il m'a dit qu'il était désolé, sourit le Russe. Je ne sais pas pourquoi il a dit ça. Moi, je lui ai dit qu'il avait fait un bon match, qu'il fallait qu'il continue à travailler et je lui ai souhaité le meilleur pour la suite." On ne saura jamais de quoi le bleu-bite était désolé ni pourquoi il a soufflé ces paroles à son imposant adversaire. Peut-être était-il juste un peu perdu, comme il l'avait été sur le court.

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Nadal décoré par la Communauté de Madrid
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Djokovic a pris 6-0, 6-2, 6-1 en une heure et quatorze minutes. La première défaite de sa carrière dans un Majeur reste aussi, à ce jour, la plus sévère et la plus expéditive. Mais en dépit de la fessée reçue, il a le sourire. Les mots du charismatique Moscovite, au filet puis un peu plus tard devant la presse, lui sont revenus aux oreilles. Et ils sont élogieux : "Il a joué sans crainte, il a vraiment tenté des choses. Il n'a pas encore 18 ans, c'est un tout jeune joueur. Et ce sera un très, très bon joueur, avec une très longue carrière."

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C'est peu dire que Marat Safin a vu juste. Quinze ans après, Novak Djokovic s'avance à Melbourne avec un palmarès lourd comme un cheval mort. Avec 16 couronnes majuscules, il a Roger Federer (20) et Rafael Nadal (19) dans son viseur. Et s'il a triomphé partout, c'est bien aux Antipodes qu'il a bâti une grande partie de son histoire. C'est ici que Djokovic s'est dépucelé en Grand Chelem. Il y a disputé des combats mémorables, a subi une poignée de désillusions mais surtout accumulé une cargaison de victoires, jusqu'à devenir, l'an passé, l'unique recordman des titres à l'Open d'Australie.

Aujourd'hui, 2005 semble appartenir à une autre époque. Twitter n'existait pas. Facebook s'appelait encore The Facebook et sa notoriété n'avait pas dépassé les frontières de Harvard. Jacques Chirac était au milieu de son quinquennat. Felix Auger-Aliassime avait trois ans. Même si Roger Federer était déjà au sommet et si Rafael Nadal s'apprêtait à entrer dans la danse, le tennis ignorait qu'il s'avancerait d'ici quelques années dans l'ère Djokovic, ce qu'ont bel et bien été les années 2010. Le Nole de 2005 dans ses petits souliers apparait bien loin. Et Melbourne, toujours, aura servi de fil rouge à sa marche triomphale

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Marat Safin et Novak Djokovic en 2005 à l'Open d'Australie.

Crédit: Getty Images


2008 : Bienvenue au club

Janvier 2008. Petit Novak a bien grandi. Il est désormais ancré dans le rôle du troisième homme, derrière les deux géants Federer et Nadal, vainqueurs à eux deux des onze derniers tournois du Grand Chelem. Personne, depuis Marat Safin en 2005 en Australie, n'est parvenu à s'immiscer entre eux. Telle est l'ambition de Djokovic.

78e mondial fin 2005, 16e un an plus tard, il s'intronise en 2007 comme le joker derrière la paire d'as du circuit. Vainqueur de ses deux premiers Masters 1000, finaliste pour la première fois en Grand Chelem à l'US Open, il a pris à 20 ans une nouvelle dimension. Le voilà numéro 3 mondial, loin derrière le duo de tête, mais tout aussi isolé devant le reste de la troupe, dans un entre-deux plus prometteur que frustrant.

La grande question est maintenant de savoir s'il est déjà apte à secouer pour de bon le cocotier hispano-suisse. Après tout, sa fin de saison a été décevante et s'il a signé ces derniers mois ses premières victoires face à Federer et Nadal, il a aussi touché certaines limites contre eux, surtout en Grand Chelem. Nadal l'a stoppé net en trois sets en demi-finale de Roland-Garros. Le numéro un mondial, lui non plus, n'a pas cédé la moindre manche en huitièmes de finale à Melbourne en janvier 2007 ou en finale de l'US Open.

Finale de l'US Open 2007 : La 1re en Majeur de Novak Djokovic, battu par Roger Federer.

Crédit: Getty Images

Mais le garçon déborde de confiance. Avant de croiser le fer avec Federer sur la Rod Laver Arena en 2007, Nole avait tenu un discours conquérant du haut de ses 19 ans : "J'ai perdu deux fois contre lui, je sais à quel point il est parfait. Tout a l'air si facile avec lui. Je sais tout cela, mais ce n'est pas pour autant que j'ai envie de m'arrêter en huitièmes de finale. Je ne vais pas rentrer sur le court pour bien jouer. Je vais y aller pour gagner ce match. C'est mon objectif."

L'irrévérence du jeune effronté a-t-elle piqué Federer au vif ? Vainqueur 6-2, 7-5, 6-3 en moins de deux heures, le patron avait en tout cas mis le holà. Lorsque, après sa défaite, un confrère lui demanda s'il regrettait ses propos de l'avant-veille, la réponse du Belgradois en avait dit long sur le personnage :

Peut-être que les gens se disent 'mais il croyait quoi, ce gars ? Qu'il pouvait battre Roger ?' Mais pour moi, c'est la seule manière d'appréhender les choses. Gagner, il faut que ce soit l'objectif à chaque match, surtout contre Federer. Vous devez y croire, être positif, avoir confiance en vos moyens. Ça ne suffit pas toujours, mais si vous venez juste pour faire un bon match contre lui, vous n'avez aucune chance. Oui, aujourd'hui, j'ai perdu, et alors ?

Il tiendra peu ou prou le même discours après sa finale perdue contre le même Federer à Flushing huit mois plus tard. Une finale, où, en dépit de sa nouvelle défaite en trois manches (7-6, 7-6, 6-4), il avait eu la conviction de n'être pas passé loin d'un gros coup. Les occasions n'avaient pas manqué, sans qu'il puisse les saisir. Comme toujours, il s'est promis de retenir la leçon. A Melbourne, les retrouvailles entre les deux hommes sont programmées en demi-finale. Sans surprise, elles auront bien lieu. L'étonnement se niche ailleurs.

Novak Djokovic en 2008 à Melbourne.

Crédit: Getty Images

Car le plus impressionnant des deux n'est pas celui qu'on croit. Novak Djokovic déroule. Pour rallier le dernier carré, il n'abandonne pas la moindre manche en route, expédiant Benjamin Becker, Simone Bolelli et Sam Querrey en première semaine, un Lleyton Hewitt lessivé par son fameux match face à Marcos Baghdatis achevé à 4h33 du matin puis, en quarts de finale, le numéro 5 mondial David Ferrer (6-0, 6-3, 7-5). Pourtant, jusqu'alors, il a avancé dans une relative indifférence. En dehors de son huitième contre Hewitt, qui a titillé l'intérêt local, le Serbe serpente dans le tableau sans tapage ni exaltation. Plutôt un bon signe, au fond.

Les sujets de discussion pointent davantage vers le trublion Jo-Wilfried Tsonga, dont le parcours sidère spectateurs et observateurs. La veille de la demi-finale Federer - Djokovic, le Manceau a signé un exploit retentissant en pulvérisant Rafael Nadal dans la première demie (6-2, 6-3, 6-2), après avoir déjà bouté deux Top 10 hors du tableau (Andy Murray et Richard Gasquet). Incroyable sensation alors que le jeu devait tourner autour du Federer - Nadal avec Djokovic en éventuel arbitre. "J'ai eu l'impression d'être face à une avalanche sans rien pouvoir faire pour l'arrêter", constate Nadal.

L'autre grande affaire de la quinzaine touche au double tenant du titre. On le trouve emprunté physiquement. La rumeur évoque un virus. Plus tard, il révélera avoir souffert d'une mononucléose. Roger Federer a failli passer à la trappe dès les 16es de finale contre Janko Tipsarevic. Miraculeux vainqueur 10-8 au 5e set, il a affiché ce jour-là une faiblesse qui n'a échappé à personne. Surtout pas à Novak Djokovic. "Les gens commencent à sentir qu'il n'est pas imbattable, glisse le Serbe après le quasi-exploit de son pote Tipsa. Personne n'est imbattable bien sûr, mais Roger a été si dominateur pendant des années, surtout sur surface rapide, qu'on pouvait avoir ce sentiment. C'est en train de changer. Et c'est une bonne chose pour nous." Pour lui, notamment.

Ce 25 janvier 2008, le futur Djoker va pour la première fois frapper du poing sur la table qu'il s'apprête à renverser. Après deux heures et vingt-huit minutes de match, Djokovic tombe à genoux sur le Plexicushion de la Rod Laver Arena. Il n'est "qu'en" finale. Pas une première, pour lui. Mais l'impact de sa victoire justifie sa réaction. Il n'a pas gagné une demi-finale. Il a battu Roger Federer. En trois sets.

Le jour où le jeune Djoker a fait tomber Federer

Le choc est colossal. Le Suisse n'avait plus manqué une finale majeure depuis trois ans. Du jamais vu dans l'histoire du tennis. En réalité, depuis l'Open d'Australie 2005, un seul joueur l'avait dominé en Grand Chelem, et uniquement à Paris : Rafael Nadal. Il avait instauré une norme délirante dont il a fini par devenir prisonnier. "J'ai créé un monstre, dira-t-il en conférence de presse dans une des phrases les plus célèbres de sa carrière. Je suis obligé de gagner tous les tournois. Demi-finale, ça reste un très bon résultat. Je n'ai pas joué mon meilleur tennis, mais c'était quand même solide. Mais dès que je perds un set, les gens disent que j'ai mal joué. C'est ma faute, je suppose, parce que j'ai créé ce monstre."

Au-delà de la défaite, c'est son ampleur qui interpelle. Federer n'avait plus été battu en trois sets en Grand Chelem depuis son élimination contre Gustavo Kuerten à Roland-Garros en 2004. Chacun pressentait que la menace serbe se précisait, mais que Federer puisse s'incliner aussi sèchement, personne ne l'envisageait.

Curieusement, cette demi-finale aura été d'une parfaite asymétrie avec leur finale de l'US Open quatre mois plus tôt. Cette fois, c'est le numéro un mondial qui aura brillé par son incapacité à capitaliser sur ses opportunités. Federer a mené 5-3 dans le 1er set. Il a eu deux balles de 3e manche à 6-5 sur le service de son adversaire avant de mener 3-1 dans le jeu décisif. Mais Djokovic lui a systématiquement claqué la porte au nez. Par sa maîtrise tactique (il a pilonné le coup droit de Federer), sa défense hors normes et plus encore son inébranlable confiance, il a fini par écœurer son illustre rival.

Novak Djokovic, Open d'Australie 2008.

Crédit: Getty Images

La tête de série numéro 3 est en finale sans avoir perdu un set et en ayant manœuvré Federer comme personne sur surface rapide depuis des lustres. Mais le plus dur commence pour lui. Il va disputer un match qu'il n'a pas le droit de perdre. Face à un novice, classé au 38e rang à l'ATP. "C'est un peu étrange, c'est vrai, avoue Djokovic. Avoir 20 ans et se retrouver grand favori d'une finale de Grand Chelem…" Affronter Jo-Wilfried Tsonga plutôt que Rafael Nadal accroit ses chances d'ouvrir son palmarès, mais l'approche s'en trouve bien plus délicate.

Cette finale improbable, la seule sur une période de six ans (entre l'Open d'Australie 2005 et l'Open d'Australie 2011) à ne pas impliquer au moins Federer ou Nadal, génère un vent de fraicheur sur Melbourne. Cette édition 2008 va faire date, soit en consacrant une des plus formidables sensations de l'histoire via l'apothéose mancelle, soit en intronisant le prince de Belgrade, dont tout le monde comprend qu'il est amené, sinon à régner seul, a minima à imposer à terme un partage du pouvoir.

Deux jeunes champions aux trajectoires bien différentes ont rendez-vous avec leur destin. Novak Djokovic, 20 ans, autoprogrammé pour conquérir le monde. Il l'a souvent répété au fil des ans, il ne s'est jamais imaginé autrement qu'en numéro un mondial, dès son plus jeune âge. Jo-Wilfried Tsonga, 22 ans, revenu de nulle part après un début de carrière pourri par diverses blessures. Son parcours australien relève autant du miracle que du "feel good movie". Mais il n'y aura pas de happy end pour celui que tout Melbourne a baptisé "Ali" pour sa ressemblance avec l'ancien boxeur et son côté showman.

Non que le Français passe à côté de sa finale. Il va même rafler le premier set, conclu sur deux points d'anthologie : un passing consécutif à un smash de Djokovic puis un lob de coup droit millimétré, le tout provoquant l'hystérie du public. Mais peu à peu, l'extraordinaire insouciance qui l'avait accompagné durant la quinzaine va s'effilocher. Comme si Jo prenait la mesure au fil de cette finale de ce qu'elle impliquait.

Passing de feu et lob subtil : les deux points de Tsonga pour boucler le 1er set

Djokovic, lui, est déjà passé par là. Bien sûr, le poids de l'événement l'a envahi. "Avant la finale, racontera-t-il, j'ai essayé de penser à autre chose, de faire des blagues, d'écouter de la musique et de regarder des vidéos marrantes pour me relaxer. J'y suis parvenu mais en entrant sur le court, ça a changé en deux secondes. J'étais très nerveux."

Il finira néanmoins par dompter cet élément. Le privilège de sa finale à l'US Open. "Dans les moments les plus chauds du match, j'ai su être plus calme et plus patient qu'à New York", explique le Serbe. Cette fois, il saisit sa chance quand elle se présente et se comporte peu à peu en patron. Rien ne sera simple et Tsonga passe tout près de l'embarquer dans un 5e set bien aléatoire. Mais en un peu plus de trois heures, il s'impose 4-6, 6-4, 6-3, 7-6 en s'invite dans le club des vainqueurs en Grand Chelem.

L'instant où Djokovic a intégré la caste des vainqueurs en Grand Chelem

"J'en ai rêvé, je regardais les légendes du tennis soulever les trophées et je voulais me retrouver aussi dans cette situation", lance-t-il après la finale. L'ambitieux Nole est parvenu à ses fins. Déjà. Son avènement, inévitable, a été plus rapide qu'attendu. Ce n'est pas là un jugement de défiance vis-à-vis de lui.

Mais Federer et Nadal accaparaient tant les honneurs que son heure semblait devoir surgir plus tard. Le jeune homme n'était pas seulement talentueux. Il était, aussi, pressé. Mais avant de regoûter à l'ivresse d'un sacre majuscule, il va maintenant devoir apprendre la patience.

Noavk Djokovic avec le trophée Norman Brookes. Pour la première fois. Pas la dernière.

Crédit: Getty Images


2011 : La naissance d'un tyran

Dans une carrière existe parfois des périodes de grâce, où toutes les pièces d'un puzzle que vous avez longtemps en vain chercher à imbriquer s'emboitent enfin parfaitement. Ce sont les mêmes pièces, vous les aviez sous le nez, mais soudainement, le complexe enchevêtrement vous apparait comme une évidence. C'est ce qu'a vécu Novak Djokovic au cours de son historique campagne 2011, celle qui l'a vu signer un Petit Chelem, enchaîner plus de quarante victoires pendant six mois et s'installer au pouvoir durablement et sans la moindre ambiguïté.

Pourquoi maintenant et pas avant ? Parce qu'une carrière, comme la vie, est un processus, un apprentissage permanent. Après son sacre inaugural en 2008, la mise sur orbite de la fusée serbe s'est avérée plus complexe que prévu. Djokovic aura mis trois années pour goûter à nouveau à l'ivresse d'un titre majeur.

Non qu'il fût au cours de ces trente-six mois un acteur négligeable du circuit. Au classement, il n'est ainsi jamais tombé plus bas (et brièvement) que la 4e place mondiale, accédant même un temps au fauteuil de dauphin en 2010. Mais il a tout de même dû attendre l'US Open 2010 pour jouer une autre finale de Grand Chelem, perdue face à un Rafael Nadal en route vers son premier Petit Chelem.

Sa victoire à Melbourne, jusqu'alors, n'est resté qu'un simple intermède, comme celle de Juan Martin Del Potro à New York en 2009. Pour le reste, Federer et Nadal continuent de phagocyter honneurs et attention. "Après avoir gagné mon premier titre en Grand Chelem en 2008, s'est-il épanché en 2016 dans un entretien à L'Express, j'ai eu beaucoup de mal dans les grands matches pendant deux ans et demi. Bien sûr, j'étais toujours numéro 3 mondial, mais je n'étais pas satisfait. Donc, oui, j'ai eu ma période de doute, car je perdais la plupart des rencontres face à Rafa et Roger."

Djokovic se cherche. Peu après une sortie de route dès le 3e tour à Roland-Garros en 2009 face à Philipp Kohlschreiber (son unique défaite en première semaine entre l'US Open 2006 et Wimbledon 2016), Nole s'adjoint les services de Todd Martin aux côtés de son coach historique, Marian Vajda. En avril 2010, il coupe court à cette erreur de casting. "C'était une erreur, admettra-t-il en 2011. J'ai du respect pour Todd, il a été un grand joueur, c'est un bon entraîneur, mais ça n'a juste pas fonctionné."

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Dans cette période un brin chaotique, Djokovic dit avoir "essayé beaucoup de choses. Et si vous n'essayez pas, vous ne pouvez pas savoir si c'est bon ou pas". Dans le désordre, il bouleverse donc son staff, modifie son service, s'essaie au golf, bannit le gluten de son régime alimentaire et attend son heure.

Le déclic se produit à la toute fin de l'année 2010, lors de la finale de la Coupe Davis. A Belgrade, devant 18 000 supporters en fusion, Djokovic guide la Serbie vers le Saladier d'argent face à l'équipe de France. Si Viktor Troicki apporte le point du Graal contre Michael Llodra, Djokovic survole ses deux simples en ne concédant que 17 jeux à Gilles Simon et Gaël Monfils. On peut l'affirmer aujourd'hui, cette finale de Coupe Davis l'a métamorphosé. Il y a, dans sa carrière, un avant et un après Belgrade 2010. "Quelque chose s'est allumé dans ma tête. Gagner ce titre devant mon public, apporter cette victoire historique à notre nation, ça m'a donné une confiance et une motivation extraordinaires pour la suite", a-t-il confié en 2012.

Pourtant, quand il se présente à Melbourne début 2011, personne n'imagine encore à quel point la vénérable Davis va lui donner des ailes. Au contraire, cette débauche d'énergie au mois de décembre, à l'heure où la concurrence recharge les batteries au soleil, est envisagée comme un handicap. Mais lui ne le considère pas sous cet angle, comme il l'explique avant le tournoi : "je n'ai coupé que deux semaines, c'est très court. Mais je me sens quand même très frais mentalement. Puis chaque fois que je regarde les derniers points du match de Viktor (Troicki), son dernier revers gagnant, notre célébration sur le court, mon crâne rasé, tous ces trucs, ça me donne la chair de poule et un immense sourire."

Novak Djokovic, crâne rasé après la victoire de la Serbie en Coupe Davis, en 2010.

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Cette douce euphorie va le porter tout au long d'une quinzaine presque parfaite. Seul Ivan Dodig, au 2e tour, parvient à s'accrocher deux sets avant d'exploser. Le Croate n'en reste pas moins une exception : lui seul ne s'inclinera pas en trois manches (7-5, 6-7, 6-0, 6-2). Comme souvent, cette petite alerte va fouetter l'attention de Djokovic. "Ce qui est très positif, glisse-t-il à la sortie du court, c'est que j'ai été bousculé, je suis resté trois heures, trois heures et demie sur le court, et je ne me sens pas du tout fatigué."

A partir de là, il ne cesse de monter en puissance. Au tour suivant, son compère de Coupe Davis, Viktor Troicki, abandonne après le 1er set. Puis c'est le festival : Nicolas Almagro ne lui prend que sept jeux en huitièmes (6-3, 6-4, 6-0), soit à peine plus que son compatriote espagnol Marcel Granollers au 1er tour (6-1, 6-3, 6-1). En quarts, Tomas Berdych est lui aussi expédié : 6-1, 7-6, 6-1.

Cette victoire-là n'est pas dénuée de saveur pour le numéro 3 mondial. A Wimbledon, six mois plus tôt, il avait sèchement buté sur le Tchèque en demi-finales. La seule fois de sa carrière où, une fois dans le dernier carré d'un Majeur, il a été battu en trois sets par un joueur ne répondant pas au patronyme de Federer, Nadal ou Murray. Ce jour-là, d'une certaine manière, il a touché le fond. Selon ses standards, évidemment. "Ce moment-là a été très difficile à vivre pour moi. Je me suis beaucoup remis en cause", admet-il à Melbourne.

Wimbledon 2010 : Novak Djokovic bute sur Tomas Berdych. Le temps des doutes.

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Après ce cuisant échec londonien, qui avait fait suite à un autre, contre Jürgen Melzer, en quarts de finale de Roland-Garros, Nole ira crescendo, en témoigne sa finale à l'US Open ou du triomphe en Coupe Davis. Jusqu'à l'apothéose australienne.

Comme en 2008, le Belgradois retrouve à Melbourne Roger Federer en demi-finale, dans un choc aux allures de finale avant la lettre. La partie haute du tableau vient en effet de perdre Rafael Nadal. Le Majorquin, en lice pour devenir le premier joueur depuis Rod Laver à détenir les quatre couronnes majeures, a dû laisser filer David Ferrer vers Andy Murray. Touché aux ischio-jambiers, il a refusé d'abandonner mais n'a pu défendre pleinement ses chances.

Le vainqueur du duel entre Federer et Djokovic aura donc accompli un pas important vers le titre. Et comme en 2008, la demie ne dépassera pas les trois sets. Le Djoker remet le couvert : 7-6, 7-5, 6-4. Pas une promenade, certes, puisqu'il lui faut trois heures pour boucler ces trois manches. Mais, en dehors de ses confrontations terriennes avec Nadal, jamais Federer n'a semblé aussi démuni en Grand Chelem. Le Suisse a fonctionné par fulgurances, mais s'il a délivré quelques éclairs, c'est bien lui qui a pris la foudre d'un Djokovic ultra-agressif et qui a fini par l'étouffer.

Réduit à une forme d'impuissance, Federer s'est montré par moments agacé, contestant auprès de l'arbitre les échanges entre Djokovic et son box ou levant une main sarcastique dans le dernier set pour se plaindre du temps pris par son adversaire entre chaque service. Il n'y avait là rien de neuf sous le soleil serbe mais, ce soir-là, dans ce contexte-ci, le vase de la frustration bâloise était déjà à ras-bord et la moindre goutte l'a fait déborder.

Après ce qu'il qualifie lui-même d'un des "meilleurs matches" de sa carrière jusqu'alors, Novak Djokovic pointe aussi du doigt une des clés de sa réussite aux Antipodes : il est né pour jouer dans ces conditions : "j'adore jouer ici. La surface me convient à merveille. Ici, c'est un peu plus lent que ce que nous avons en fin de saison (il fait notamment ici référence à ses trois défaites contre Federer au dernier trimestre 2010, à Shanghai, Bâle et Londres). Ça me donne plus de temps pour m'organiser contre lui et choisir mes options de jeu. Melbourne convient bien à mon style de jeu."

Federer, lui, a la mine sombre. Il n'avait plus été battu en trois sets en Grand Chelem depuis la finale de Roland-Garros 2008. Comme trois ans plus tôt à Melbourne, Djokovic ne lui a pas non plus laissé la moindre manche. Mais ce qui avait alors constitué un choc, presque une anomalie, ne surprend plus grand monde. Les propos du bourreau ont d'ailleurs valeur de baromètre sur ce point. Il y a trois ans, interrogé sur le possible tournant que pouvait impliquer sa victoire, il s'était montré catégorique : "non, un match ne change pas le cours de l'histoire. Roger reste le numéro un et il continuera à dominer".

Roger Federer à nouveau impuissant face à Novak Djokovic, comme en 2011.

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Cette fois, le ton change, comme si Nole pressentait le vent du changement qu'il impulse lui-même. Sans être affirmatif, il n'écarte plus rien. "Roger joue toujours un tennis extraordinaire, Nadal aussi, mais il y a de plus en plus de joueurs capables de les battre, moi le premier, et c'est bon pour le tennis." Il faut dire que, pour la première fois depuis le début de l'été 2003, Federer ne détient plus aucun titre majeur...

Il ne lui reste plus qu'à valider son impeccable tournoi contre celui qu'il connait par cœur. Andy Murray est né une semaine avant Novak Djokovic. Les deux hommes se côtoient de longue date et s'apprécient. Mais un monde les sépare encore. Le Serbe est prêt à dominer le monde. L'Ecossais cherche ses limites. Pour la troisième fois en trois finales de Grand Chelem, il va s'incliner en trois sets.

Raccourci tentant, on pourrait résumer cette finale à un seul point. Le premier set est magnifique. Murray donne une réplique à la hauteur de l'enjeu et de son rival. A 5-4 Djokovic, le Britannique se retrouve mené 15-30 sur sa mise en jeu. Vient alors un échange titanesque : 38 frappes et une défense invraisemblable de Djokovic qui finit par prendre le dessus. Murray, lui, finit en apnée.

Le point qui a fait basculer la finale 2011 vers Novak Djokovic

Trente secondes et une faute en coup droit plus tard, il a perdu le set. Et le match. Cette finale est terminée. Murray, s'il s'accroche comme un chien, n'inscrira plus que cinq jeux. Vainqueur 6-4, 6-2, 6-3, Novak Djokovic double son capital majuscule. Sa retenue sur la balle de titre traduit à la fois son désir de ne pas en rajouter devant un joueur qu'il respecte trop pour cela, mais aussi la force de l'habitude qui s'apprête à naitre.

Le Djoker n'a pas seulement gagné cet Open d'Australie, il l'a survolé. Après trois années d'attente, de quête personnelle, de construction et de reconstruction, de doutes aussi parfois, le revoilà au sommet. Prêt, cette fois, à s'y installer pour de bon. Dans la biographie consacrée par Chris Bowers au champion serbe, Nenad Zimonjic rappelle à quel point son compatriote demeurait un diamant mal dégrossi en 2008 : "quand il a gagné son premier Open d'Australie, Novak était encore très jeune. Physiquement, il était loin d'être aussi solide et son service avait la mauvaise habitude de le lâcher par moments".

Finale 2011 : La balle du 2e titre de Novak Djokovic à Melbourne

Ce 30 janvier 2011, c'est la consécration d'un tout autre joueur. Un champion de 23 ans désormais apte à appréhender toutes les facettes du tennis. "Je suis plus expérimenté aujourd'hui, traduit-il après la finale contre Murray. Physiquement, je me sens beaucoup plus fort. Je le ressens sur le court. En 2008, j'étais un jeune de 20 ans qui tapait aussi fort qu'il le pouvait dans la balle les yeux fermés. C'était sympa. Mais tout est plus réfléchi aujourd'hui. Puis j'ai affronté des situations que je ne connaissais pas, j'ai appris, grandi. Je suis plus régulier, mentalement et physiquement."

Sous-entendu, désormais, il va falloir vous accrocher pour me redescendre de mon piédestal. Si Melbourne 2008 avait marqué l'émergence d'un champion, Melbourne 2011 résonne comme celle d'un nouveau tyran. Prêt à dominer partout, tout le temps. Cette saison et cette décennie encore naissantes le confirmeront, chacune à leur manière. Bienvenue dans l'ère Djokovic.

Novak Djokovic avec son 2e trophée Norman Brookes, en 2011, sur la Rod Laver Arena.

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2012 : Marathon man

C'est peut-être l'image tennistique des années 2010. Novak Djokovic et Rafael Nadal, côte-à-côte, dans une posture parfaitement symétrique. Penchés vers l'avant, les mains posés sur les genoux. La photo les fige ensemble dans la légende d'une soirée hors normes, avant qu'on ne leur amène deux chaises pour les soulager.

Ils viennent de disputer le plus long match de l'histoire du tournoi et la plus longue finale de Grand Chelem de l'histoire du tennis. Cinq heures et cinquante-trois minutes. Explosé le précédent record, vieux de près d'un quart de siècle, quand Ivan Lendl et Mats Wilander avaient ferraillé 59 minutes de moins lors de la finale de l'US Open 1988.

Novak Djokovic et Rafael Nadal, épuisés après leur marathon de près de six heures.

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On pourra ergoter sur le temps pris entre chaque point par les deux plus gros consommateurs de secondes avant de servir. Mais il ne faut pas s'y tromper. Au moins autant que sa durée, certes exceptionnelle, c'est la dimension physique de la bataille qui a laissé les deux hommes essorés. Dans vingt ou trente ans, la finale de l'Open d'Australie 2012 demeurera sans doute emblématique d'une certaine époque. Symbolique, aussi, du "règne" de Novak Djokovic sur son temps. Pour d'autres raisons, la finale de Wimbledon 2019 s'est assurée elle aussi une jolie place dans son panthéon personnel, mais Melbourne 2012 restera un marqueur dans le palmarès du Serbe.

Ce ne fut pas toujours un grand match. Ce qui est long n'est pas toujours bon, en témoigne un premier set interminable de quatre-vingts minutes, perlées de fautes directes (36 au total). Mais ce fut toujours un combat hors normes et les deux dernières manches demeurent un modèle d'intensité, de tension, d'engagement et, souvent, aussi, de tennis.

Finale 2012 : Djokovic et Nadal au bout d'eux-mêmes.

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Cette finale, Novak Djokovic aurait pu la perdre, mais aussi dû la gagner plus tôt. Tout cet affrontement de près de six heures tient en cet apparent paradoxe. Nadal a eu les statistiques pour lui dans la partie initiale du match, avant de bénéficier du vent dans le dos dans sa phase terminale. Il peut nourrir des regrets légitimes, comme toujours après une défaite 7-5 au 5e set. En arrachant la 1re manche, l'Espagnol avait presque fait le plus dur. C'était alors la 135e fois qu'il gagnait le 1er set en Grand Chelem. Son bilan jusqu'alors dans cette configuration ? 133 victoires pour une défaite.

Quasiment quatre heures plus tard, revenu d'entre les morts, Nadal va ensuite poser l'index sur la Coupe Norman Brookes en menant 4-2 et 30-15 sur son service. Le point suivant hante encore les mémoires de ses aficionados. Son passing de coup droit met Djokovic en difficulté. Il se retrouve à jouer un second passing, côté revers cette fois, à hauteur du carré de service. Long de ligne, Rafa a un boulevard. Il n'y a plus qu'à ajuster. Il a tiré des centaines de passings d'une difficulté sans commune mesure dans sa vie. Tellement jouable qu'après l'avoir déposé, il serre le poing. Presque mécaniquement. Puisque c'est immanquable, il n'a pu le manquer. Mais Nadal n'a pas pris suffisamment de marge et la balle file dans le couloir pour une poignée de centimètres.

Qui sait, même à 40-15, peut-être aurait-il quand même été débreaké. A 5-2 en sa faveur, peut-être aurait-il fini par s'incliner. Il n'empêche que ce point a une bonne tête de tournant des tournants, dans une finale qui en aura compté tant. C'est le smash manqué de Djokovic à Roland contre lui en 2013. L'approche de coup droit trop courte de Federer sur une de ses deux balles de match contre Djokovic lors de la dernière finale de Wimbledon. Un de ces coups qui bouleversent le destin d'un match et, dans une certaine mesure, contribuent à peser sur le cours de la grande Histoire.

Ce soir-là, même sur un fil, le plus fort a gagné. Nadal a tenu sur son opportunisme, en concrétisant quatre de ses six balles de breaks, quand Djokovic a eu besoin de vingt occasions pour prendre sept fois le service de son adversaire, et surtout sur son effarante volonté de ne pas céder. C'est elle qui l'a maintenu en vie dans le 4e set. Mené 5-3 dans le tie-break, il aligne quatre points (avec la complicité de Djokovic, coupable de trois fautes directes) pour embarquer cette finale vers les cinq sets et les cinq heures. Sa réaction n'est pas anodine : il tombe à genoux sur la Rod Laver Arena. Comme s'il avait gagné le match. Peut-être parce que, inconsciemment, c'était déjà pour lui une forme de victoire.

Il est plus d'une heure du matin quand Novak Djokovic, d'un dernier coup droit gagnant, met un terme à cette épreuve de force et cette guerre d'usure qui semblait n'user personne sur le court. Plus encore que le score (5-7, 6-4, 6-2, 6-7, 7-5), c'est bien le panneau "5 : 53", à côté duquel le vainqueur vient poser à la fin de la cérémonie qui restera ancré dans les mémoires.

Novak Djokovic et l'horloge "historique".

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Il est si tard, ou si tôt, que lorsque Nadal prend la parole sur le court, il lance un amusant "good morning" au public. Le Majorquin parle de sa "plus dure défaite" mais aussi d'un des "plus grands matches joués" dans sa carrière.

Huit ans après, ce match tient toujours une place à part dans la prolifique rivalité entre les deux champions. Comme un condensé des plus épiques de leurs 55 affrontements. L'an passé, avant de retrouver Nadal pour la 8e fois en finale de Grand Chelem, à nouveau à Melbourne, il avait remis ce marathon en perspective :

Comment je décrirai cette finale 2012 à mes enfants ? D'abord, je ne leur montrerai pas le match en entier, je n'aime pas qu'ils regardent la télé trop longtemps. Mais j'engloberai ce match de façon plus générale dans notre rivalité. Je leur dirai que cette finale, c'est un peu la cerise sur notre gâteau.

De la même manière, il convient de la replacer dans le contexte de cette fin d'Open d'Australie 2012. A elle seule, la finale contre Nadal a valeur de monument pour Djokovic, mais elle prend encore une autre ampleur si l'on y adjoint l'effort prodigué en demi-finale contre Andy Murray. Dans la seconde demi-finale, qui plus est, disputé le vendredi, limitant son temps de récupération.

Face à l'Ecossais, Nole avait eu besoin de cinq sets (6-3, 3-6, 6-7, 6-1, 7-5) et près de cinq heures pour valider son billet pour la finale. Ce double marathon est celui de tous les extrêmes pour Djokovic. Car la demie face à Murray a été, elle aussi, d'une brutalité inouïe par moments. On pense surtout à ce 3e set effarant, long d'une heure et demie, avec des rallyes parfois démentiels.

Un sacré morceau de bravoure, même s'il a quelque peu été éclipsé par ce qui allait suivre. C'est tout le drame de cette demi-finale : un des matches de l'année, mais même pas celui de la quinzaine.

Avant les marathons, l'express de Belgrade
Difficile de faire plus contrasté que cette quinzaine de Novak Djokovic. Avant deux derniers matches interminables, il s'était mis en mode "Djoko-vite" jusqu'aux demi-finales. Seul Leyton Hewitt, grâce à sa gnaque légendaire, évitera le "sweep" en huitièmes de finale. Mené 6-1, 6-3, 3-0, le vétéran australien chaparde un set, sans jamais donner l'impression de pouvoir signer l'exploit. Il s'incline 6-1, 6-3, 4-6, 6-3. Pour le reste, Djokovic a marché sur ses adversaires : Paolo Lorenzi (6-0, 6-0, 6-2, 1er tour), Santiago Giraldo (6-3, 6-2, 6-1, 2e tour), Nicolas Mahut (6-0, 6-1, 6-1, 3e tour) et David Ferrer (6-4, 7-6, 6-1, quart de finale).

Les propos du Serbe en conférence de presse après sa victoire contre Murray donnent d'ailleurs par anticipation la démesure de cet enchainement. "Je pense que c'est le match le plus dur et le plus long que j'ai joué dans ma carrière", souffle-t-il. Puis, invité à envisager dans la foulée sa finale contre Nadal, il avait mis dans le mille : "ce n'est un secret pour personne, ce sera à nouveau très éprouvant physiquement. Au moins autant. Peut-être même plus."

En l'espace de 48 heures, Djokovic aura donc passé dix heures et quarante-trois minutes sur le court. Délirant. Pour Mats Wilander, il s'agit là d'une performance physique incomparable. "Enchainer deux matches de cinq heures avec un tel engagement, je ne vois pas d'égal, avait jugé l'ancien numéro un mondial sur Eurosport. Même si Nadal avait joué deux matches très longs en 2009 en demie et en finale, c'était physiquement encore plus éprouvant cette fois. Et même le Super Saturday de l'US Open, à l'époque, n'était pas comparable du point de vue physique."

Novak Djokovic.

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Cet Open d'Australie 2012 sert en tout cas de point d'ancrage dans ces années 2010, car il marque une quadruple la consécration. Celle du Big 4, du Big 3, du Big 2 et du Big 1.

. Le Big 4 : A l'US Open 2011 comme à Melbourne en 2012, Djokovic, Nadal, Federer et Murray ont fait main basse sur le dernier carré. Jamais, depuis la création du classement ATP en 1973, les quatre premiers mondiaux n'avaient trusté les places de demi-finalistes dans deux Majeurs consécutifs.

. Le Big 3 : Si Murray s'est glissé dans le débat par sa constance, le trio Djokovic – Nadal – Federer continue alors d'opérer une razzia sur le palmarès. Avec la victoire du Serbe, les trois monstres ont désormais glané 29 des 31 derniers tournois du Grand Chelem. La série se prolongera à Roland-Garros (Nadal) puis Wimbledon (Federer).

. Le Big 2 : Retirons une inconnue de l'équation. Exit Federer. Car tout tourne vraiment autour de deux champions, Djokovic et Nadal. La rivalité hispano-serbe est la grande affaire du moment. Wimbledon 2011, US Open 2011, Australie 2012. Trois finales de Grand Chelem consécutives, trois fois la même affiche. Une grande première. Ils pousseront même le bouchon jusqu'à signer un Grand Chelem commun dans la foulée à Roland-Garros.

. Le Big 1 : Et à la fin, c'est Djokovic qui gagne. De Melbourne 2011 à Melbourne 2012, le Djoker n'a quasiment rien laissé. Vainqueur de quatre des cinq dernières levées majuscules, il est au faîte de sa domination enclenchée douze mois plus tôt. Après cette 7e victoire consécutive contre Nadal, il s'apprête à aller à Roland-Garros pour chasser le Grand Chelem sur deux ans.

Mais pour Nole, l'ère du partage va bientôt revenir. Alors qu'on lui parle d'un possible "Nole Slam" à cheval sur deux saisons, voire le Grand Chelem calendaire, 2012 marquera une pause dans sa période de domination sur le circuit. Les trois derniers Majeurs de 2012 seront enlevés par Nadal, Federer et Andy Murray, enfin couronné. A chaque fois, Djokovic cèdera contre le futur vainqueur, deux fois en finale, une autre en demie. Heureusement pour lui, l'air de Melbourne tombera à pic un an plus tard pour lui permettre de renouer avec le fil de sa saga.

Noavk Djokovic, quelques instants après sa victoire en finale contre Rafael Nadal en 2012.

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2013 : Le chef-d'œuvre et le triplé

Quand il revient en Australie début 2013, Novak Djokovic est toujours le leader du tennis mondial. Après une brève résurgence de Roger Federer à l'été 2012, il a repris possession du trône au classement ATP à la faveur d'une grosse fin de saison, avec des titres à Pékin, Shanghai et surtout au Masters. Pour la première fois depuis 2007, un joueur termine numéro un mondial deux années de suite.

Le contexte a pourtant bel et bien changé. Un an plus tôt, le Djoker apparaissait presque comme invincible. Il gloutonnait, laissait des miettes. 2012 a rééquilibré les forces au sommet et le cap franchi par Andy Murray a même ouvert un peu plus le jeu.

Résultat, à Melbourne, Djokovic vient défendre le dernier titre majeur encore en sa possession. Mais chacun pressent que, "chez lui", il sera bien difficile à battre. En l'absence de Rafael Nadal, blessé, on ne voit à vrai dire que deux hommes susceptibles de relever ce défi : Roger Federer et Andy Murray. Mais on se trompe.

Janvier 2013 : Novak Djokovic, aux côtés de Vika Azarenka, le jour du tirage au sort. Il remet en jeu son dernier titre majeur.

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Comme souvent en Australie, le protégé de Marian Vajda retrouve vite ses repères et déroule en première semaine. Trois victoires en trois sets, face à Paul-Henri Mathieu (6-2, 6-4, 7-5), Ryan Harrison (6-1, 6-2, 6-3) et Radek Stepanek (6-4, 6-3, 7-5). La routine.

Il y a si peu à dire que les conférences de presse du numéro un mondial tournent moins autour de ses victoires expéditives que des aveux de Lance Armstrong chez Oprah Winfrey. "Lance Armstrong est une honte pour le sport, tance Djoko. Il a trahi le sport. Il a trahi beaucoup de gens dans le monde entier. On devrait lui enlever tous ses titres." Il sera exaucé. Et Djokovic d'avouer qu'il a "perdu confiance dans le monde du cyclisme", tout en assurant que le tennis, lui, reste "un sport propre."

Novak Djokovic, Open d'Australie 2013.

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Retour au sport. En huitièmes de finale, Novak Djokovic retrouve Stan Wawrinka, face auquel il reste sur dix victoires et qui ne lui a posé aucun souci au même stade de la compétition lors du dernier US Open. A bientôt 28 ans, Wawrinka est l'éternel "underachiever" du circuit. Son cas interroge. Il a tout dans sa raquette pour jouer les premiers rôles, mais peine à exprimer pleinement son potentiel. Il somnole tranquillement depuis des mois autour de la 15-20e place au classement mondial. Le gentil Stanislas ne se départit pas d'un rôle de victime quand il croise les plus gros bras.

Ce 20 janvier 2013, suivant l'appel de Nietzsche à l'auto-transcendance, Stan Wawrinka va, enfin, "devenir ce qu'il est". Jusqu'alors ébauche de lui-même, le Vaudois accomplit ce soir-là sa mue. Pourquoi ici ? Pourquoi maintenant ? S'il avait eu la réponse, Wawrinka aurait provoqué sa métamorphose bien plus tôt. Mais elle est spectaculaire.

Sur la Rod Laver Arena, on ne le reconnait pas. Stanislas devient Stanimal. Déterminé, autoritaire, sûr de lui, il livre une entame de match flirtant avec la perfection. La redécouverte d'un joueur, la découverte d'un champion. Pendant près de deux sets et une heure, un orage de parpaings s'abat sur Djokovic. Mené 6-1, 5-2, il a même été breaké... cinq fois de suite, ce qui n'a plus dû lui arriver depuis les juniors. Il ne joue même pas mal. Mais ce que déploie Wawrinka sidère tout le monde, d'autant que rien ne parait surjoué. "Mais qu'est-ce qu'il se passe ?", lance sur ESPN un Brad Gilbert incrédule.

Novak Djokovic en souffrance face à Stan Wawrinka.

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La même pensée a sûrement dû traverser une fois deux fois l'esprit du double tenant du titre au cours de ces 14 premiers jeux. "Tactiquement, il est arrivé avec un plan parfait, saluera Djokovic après le match. Il était très agressif des deux côtés, il m'a rendu passif, spectateur. Il m'a fait courir partout, il a beaucoup varié, ne me donnait jamais deux fois la même balle. Je ne savais jamais à quoi m'attendre."

Mais il y a une raison pour laquelle Djokovic est Djokovic et Wawrinka Wawrinka. Soudain conscient de son rêve éveillé, l'outsider relâche (un peu) l'étreinte. Trois fois rien. Mais Djokovic n'a pas besoin de plus. "Peut-être que je me suis mis à réfléchir un peu plus, j'attendais qu'il me donne la faute", confesse le Suisse. Résultat, trois breaks et six jeux d'affilée et revoilà le patron, secoué dans les cordes dans les premiers rounds, installé au centre du ring.

Cela aurait pu marquer le début de la fin pour Wawrinka mais, au-delà du jeu, c'est aussi et surtout là qu'il s'avère magnifique dans ce huitième de finale. Rien ne semble l'atteindre. Ni la perte du 2e set, ni les balles de break évaporées dans le 3e. Magnifique, il le sera jusqu'au bout. Il faudra cinq heures et deux minutes, cinq sets (mais l'équivalent de six joués : 1-6, 7-5, 6-4, 6-7, 12-10) pour que Novak Djokovic s'en sorte.

Rarement balle de match aura à ce point résumé une rencontre : Wawrinka envoie tout ce qu'il peut, saoule son rival de coups, Djokovic défend comme un damné avant d'attirer sa proie au filet. Là, il délivre un petit passing de revers croisé d'une finesse diabolique. Subtile mise à mort. Voilà, on aurait voulu que jamais ça ne s'arrête, mais c'est fini. Après l'accolade, il déchire sa chemise, comme un écho visuel à la finale 2012 contre Nadal. Ce n'était qu'un huitième cette fois, mais c'était surtout un chef-d'œuvre. "Un des matches les plus excitants que j'ai pu jouer dans ma vie", assure le vainqueur.

Pour Stan Wawrinka, un match immense, une déception à la hauteur.

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Si Wawrinka a été fantastique, Djokovic a été lui-même, trouvant comme presque toujours le moyen de s'extraire d'une situation complexe. Cette victoire rappelle celle contre Jo-Wilfried Tsonga, huit mois plus tôt, à Roland-Garros. Le couperet était passé plus près encore de la tête serbe, puisqu'il avait dû écarter trois balles de match. La force de l'habitude a encore frappé. "Quand vous avez été aussi souvent dans ces situations, vous avez cette confiance qui vous permet, parfois, de jouer un coup que d'autres ne vont pas oser tenter", explique-t-il. L'audace dans la maîtrise. La recette gagnante.

Si Novak Djokovic a gardé son rôle préféré, celui du bourreau, Stan Wawrinka a cessé ce jour-là d'être une victime, malgré sa défaite. Même si, comme il l'a confié à Antoine Benneteau dans le podcast Echange sur Eurosport, il en a "pleuré le soir même", ce match a agi comme "un déclic, mentalement".

Enfin révélé à lui-même, sa carrière vient de basculer. Un an plus tard, au même endroit, il remportera le premier de ses trois titres du Grand Chelem, en battant Nadal en finale. Un peu plus tôt, en quarts, il avait pris une magistrale revanche contre Djokovic, lui infligeant son premier revers à Melbourne en quatre ans. Une victoire 9-7 au 5e set. Un match un peu moins étincelant mais à peine moins épique que ce huitième de 2013.

Une fois l'obstacle Wawrinka franchi, la route de la finale s'éclaircit pour la tête de série numéro un. Ni Tomas Berdych ni David Ferrer ne sont de taille en quart puis en demi-finale. Si le Tchèque prend un set (6-1, 4-6, 6-1, 6-4) à un Djokovic un peu cabossé par sa baston de l'avant-veille, le Valencian est dépecé en moins d'une heure et demie (6-2, 6-2, 6-1). Pour la troisième année consécutive, Nole est en finale. Et pour la troisième année consécutive à Melbourne, il va croiser Andy Murray.

Après la finale 2011 presque tranquille et le thriller de la demie 2012, l'acte III était attendu. Car ces deux-là ne se quittent plus. C'est le nouveau classique du circuit, et même si cette rivalité-ci marquera moins profondément et durablement les esprits que les "Fedal", "Djokodal" ou "Fedovic", elle a quelque chose de spécial pour les deux protagonistes, comme l'évoque le Belgradois : "On a le même âge. On se connait depuis qu'on a 11 ans. On ne parlait pas de rivalité à l'époque, mais quand vous avez vu quelqu'un grandir au fil des années en même temps que vous, c'est forcément particulier de se retrouver après à jouer des finales de Grand Chelem."

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Mais la donne a changé. Murray possède désormais des arguments et surtout des certitudes nouvelles. Auréolé de son titre olympique à domicile et plus encore de son premier sacre en Grand Chelem, il a mis sous le tapis les redondantes questions qui avaient fini par le fatiguer. "Toute ma carrière, rappelle-t-il avant la finale, j'ai dû balayer les doutes. Est-ce que je serai assez fort physiquement pour le haut niveau ? Puis, est-ce que je serai assez fort mentalement ? Est-ce que je suis capable de supporter la pression ? Est-ce que j'écoute assez mes entraîneurs ? Bla, bla, bla. Mais ça faisait partie du processus, j'imagine. Je pense avoir répondu à tout ça, maintenant."

Vainqueur de Roger Federer dans une demi-finale dont les cinq manches ne rendent guère justice à sa domination, l'Ecossais confirme sa nouvelle autorité. Mais il faut croire qu'à Melbourne, le rapport de force tourne toujours à l'avantage de Djokovic. Leur troisième duel consécutif aux Antipodes sera à mi-chemin entre les deux premiers : ni épique ni à sens unique. Une finale en quatre sets mais en deux parties bien distinctes.

Pendant deux manches et demie, pas un break à se mettre dans le gosier. Etonnant, entre ces deux relanceurs hors pair, probablement les deux meilleurs du circuit. Les deux premiers sets se décident donc au tie-break. Murray enlève le premier, Djokovic le second. Ce n'est qu'après 2h50 de match que le Serbe réussit, enfin, le premier break, à 4-3 dans la 3e manche, dans un jeu magnifié par un monumental échange de 36 frappes. Le point de bascule. Du mouchoir de poche (6-7, 7-6, 3-3) au gouffre (6-7, 7-6, 6-3, 6-2), Djokovic a mis K.-O. son rival.

Andy Murray a-t-il souffert de ses cinq sets contre Federer pour exploser à ce point ? Ou doit-il blâmer les ampoules qui avaient décidé de peupler ses pieds ? "Non, je n'ai pas perdu à cause de ça", coupe court le Britannique. Il a perdu parce que c'était Djokovic. Et parce que c'est Melbourne. Même dans ses rares périodes creuses, le Serbe peut toujours compter sur l'Australie. Pendant deux ans et demi, de début 2012 à mi 2014, il ne remportera que deux Grands Chelems sur les dix joués. Les deux aux Antipodes.

En conservant sa couronne trois années de suite, le "King of Melbourne" écrit une petite page d'histoire. Jamais, depuis le début de l'ère Open, un tel triplé n'avait été accompli en Australie. A Roland-Garros, Wimbledon et New York, oui, et même plusieurs fois, mais jamais dans la partie basse du globe. Il est ici chez lui. Plus que jamais. Et ce n'est pas fini.

2013 : Le 4e sacre australien de Novak Djokovic, le 3e de rang.

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2015 : L'histoire sans fin

Le tennis masculin sort d'une "drôle" de saison. Pour la deuxième fois seulement depuis le début en 2003 de ce que l'on nommera l'ère Federer, quatre joueurs différents ont remporté les quatre tournois du Grand Chelem. Et pas quatre membres du "Big Four". Un partage des pouvoirs totalement inattendu, d'autant plus que deux d'entre eux ont mis dans le mille pour la première fois : Stan Wawrinka en Australie et Marin Cilic à l'US Open. Novak Djokovic, lui, a pris sa part du gâteau en remportant Wimbledon.

A l'aube de cette année 2015, la grande question est de savoir si 2014 constitue une anomalie ou une possible nouvelle norme. Le champion serbe va se charger d'apporter la réponse. Plus encore que sa campagne 2011, cette saison va s'avérer exceptionnelle. Un Petit Chelem, quatre finales de Grand Chelem, le Masters, six Masters 1000, 11 tournois gagnés au total, le record du nombre de points ATP en fin d'année et plus de 93% de victoires avec seulement huit défaites en 88 matches. Une saison dantesque, une des plus exceptionnelles de l'histoire du tennis.

Novak Djokovic après son 5e titre au Masters, en novembre 2015

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Comme souvent, tout aura donc commencé "Down Under" pour lui. Après l'intérim Wawrinka, le roi d'Australie va coiffer sa 5e couronne. Pour la première fois depuis trois ans, il arrive à Melbourne avec un désir de reconquête. Beaucoup de choses ont changé dans sa vie. Marié à Jelena Ristic à l'été 2014, il découvre en fin d'année les joies de la paternité. "Pendant quelques semaines, souffle-t-il avant l'Open d'Australie, j'ai dû comprendre comment je pouvais au mieux organiser ma nouvelle vie." Bébé Novak et sa femme sont restés en Europe. "Heureusement, il y a la technologie, je leur parle et je les vois tous les jours."

Il fête aussi les dix ans de ses débuts en Grand Chelem, ici-même, contre Marat Safin. "Je m'en souviens très bien, sourit le numéro un mondial. Je n'étais pas resté longtemps sur le court, mais j'avais pris beaucoup de plaisir. Affronter un tel champion, sur la Rod Laver Arena, c'était une expérience magnifique."

Mais au-delà des souvenirs et des nouveaux horizons personnels, c'est bien le présent qui l'intéresse le plus. A bientôt 28 ans, aucune forme de lassitude ne l’effleure, comme il le rappelle avant son 1er tour face à Aljaz Bedene : "j'adore ce sport. Le tennis me comble, me donne beaucoup de plaisir. Tant que ce sera le cas, j'aurais une énorme motivation pour jouer, notamment dans les plus grands tournois, comme celui-ci."

Novak Djokovic - Open d'Australie 2015

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Sa seule inquiétude dans ce début de quinzaine tient à un virus. Le Djoker toussote, a les yeux rouges. Toutefois, sa marge est telle sur la concurrence dans ces premiers tours qu'il se remet tranquillement d'aplomb en alignant les victoires en trois sets. En réalité, il ne perd pas une seule manche jusqu'au dernier carré, malgré quelques matches potentiellement dangereux :

. Aljaz Bedene : 6-3, 6-2, 6-4
. Andrey Kuznetsov : 6-0, 6-1, 6-4
. Fernando Verdasco : 7-6, 6-3, 6-4
. Gilles Müller : 6-4, 7-5, 7-5
. Milos Raonic : 7-6, 6-4, 6-2

A ce stade, cette édition 2015 porte déjà en elle une connotation historique. Andreas Seppi a causé une énorme sensation en éliminant Roger Federer dès les 16es de finale. Le Suisse restait sur onze demi-finales à Melbourne et avait toujours figuré en seconde semaine depuis 2011. Comme Rafael Nadal, loin de son meilleur niveau, a buté en quarts contre Tomas Berdych, cet "Australian" 2015 est le premier à offrir un dernier carré sans au moins le Suisse ou l'Espagnol depuis plus de dix ans.

Novak Djokovic lors de l'Open d'Australie 2015.

Crédit: Getty Images

Pour autant, c'est tout sauf une autoroute qui attend Djokovic. Pas sûr qu'il soit plus serein à l'idée d'affronter un autre Suisse en demi-finale. Après les deux épiques de batailles de 2013 (huitième) et 2014 (quart), la savoureuse belle face à Stan Wawrinka est ainsi programmée un tour plus loin, aux portes de la finale.

Le Vaudois épate tout le monde. Encore. Pour la première fois, il aborde un Grand Chelem avec un titre à défendre. "C'est un rôle nouveau pour lui et, pour l'avoir vécu, je sais que c'est une pression particulière. Malgré cela, il joue du très bon tennis, il faut lui donner du crédit pour ça", salue Nole. "Mais je ne ressens aucune pression !, tranche l'intéressé. Je vois ça comme un nouveau défi."

Pression ou pas, Wawrinka impressionne. Il avait terminé 2014 en trombe, en portant la Suisse vers sa première Coupe Davis. Il attaque 2015 pied au plancher. Vainqueur à Chennai en préparation à l'Open d'Australie, il déploie une assurance assez folle. En quarts de finale, il dompte ainsi Kei Nishikori en trois sets. Le Japonais, finaliste de l'US Open quatre mois plus tôt, est alors un sacré client.

"J'ai une énorme confiance en moi et en mon jeu, prévient Stan. Ce qui a changé depuis un an ? J'ai un Grand Chelem à la maison, et une Coupe Davis maintenant. Tout ça vous donne énormément de confiance. Je travaille beaucoup, je sais ce dont je suis capable, je continue de progresser et j'ai une équipe qui me pousse." Pour Djokovic, désormais, affronter Wawrinka en Grand Chelem n'est donc pas davantage un cadeau que d'y croiser Federer ou Nadal. "Je suis prêt pour la bataille. Il vaut mieux, parce que ça va en être une", pressent le Serbe avant les retrouvailles.

En ajoutant leur demie de l'US Open 2013, c'est la 4e fois en deux ans que les deux hommes se croisent en Grand Chelem. Et pour la 4e fois, leur duel va aller au bout des cinq sets. Mais ce sera, d'assez loin, leur partition commune la moins aboutie. En qualité pure, ce nouvel opus déçoit quelque peu. En espérait-on trop ? Peut-être.

Accordant trop rarement leurs violons, Djokovic et Wawrinka élèvent leur niveau de jeu à tour de rôle, trop rarement de concert. Et cette demi-finale s'achève sur une fausse note : un 6-0 en faveur du Serbe dans le dernier set. Tant pis. Pour nous, surtout. Pour Djokovic, l'essentiel est ailleurs, même s'il est parfaitement lucide sur la teneur des débats : "Je n'ai pas joué au niveau que j'espérais, mais Stan non plus je pense (De fait, le Suisse a terminé le match avec 69 fautes pour 42 coups gagnants, NDLR). Ce n'est pas le match que je voulais livrer, mais je suis fier de mon état d'esprit et heureux d'être de retour en finale."

Novak Djokovic et Stan Wawrinka lors de leur duel à Melbourne en 2015.

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Après la belle contre Wawrinka, un ultra-classique attend Novak Djokovic en finale : ses éternelles retrouvailles avec Andy Murray, désormais "drivé" par Amélie Mauresmo. Mais celles-ci ont une saveur particulière. Wimbledon 2013 avait marqué leur troisième duel en finale sur les quatre derniers tournois du Grand Chelem, après l'US Open 2012 et l'Open d'Australie 2013. Ils étaient en train de devenir presque incontournables. Puis Murray a connu ses problèmes au dos. "Andy a connu une période un peu difficile mais c'est bon de le revoir au top", salive Nole. A Melbourne, c'est le fil de leur histoire personnelle qu'ils reprennent.

Curieuse finale que celle-ci. En quatre sets, mais deux parties bien distinctes. D'abord extraordinaire d'intensité, puis brusquement dénuée de tout intérêt.

Le match est commencé depuis plus de deux heures et demie quand s'achève le 2e set. 7-6 Djokovic. 7-6 Murray. Les deux hommes sont sur les bases temporelles du Djokovic - Nadal de 2012 au même endroit. Surtout, leur combat vaut le coup d'œil. Une baston formidable, sublimée par quelques points exceptionnels. Alors, en route pour une finale culte ?

Andy Murray réussit à breaker d'entrée de 3e set. L'Ecossais mène 2-0. Il a le vent dans les voiles. Après avoir conquis l'US Open et Wimbledon, on se dit que l'Australie, enfin, va elle aussi s'offrir à lui. D'autant que le Djoker parait accuser le coup physiquement. C'est sa chance. Son heure. Puis c'est le trou noir. Novak Djokovic remporte douze des treize derniers jeux et 36 des 49 derniers points pour s'imposer 7-6, 6-7, 6-3, 6-0. Personne n'a vu venir l'effondrement aussi brutal que spectaculaire du protégé d'Amélie Mauresmo.

Finale 2015 : Le regard d'Andy Murray en dit long...

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Murray a perdu les pédales. Pour expliquer son écroulement, il livre une drôle de raison : "Novak semblait dans une mauvaise posture dans cette 3e manche, puis il est revenu de façon incroyable. Sa façon de frapper la balle et de se déplacer était impressionnante. Je ne sais pas exactement quel a été le problème pour lui, mais je ne dis pas qu'il l'a fait de façon délibérée. Je ne l'espère pas. S'il a effectivement eu des crampes et qu'il a réussi à récupérer pour jouer de la sorte, chapeau."

Djokovic démentira aussitôt avoir eu des crampes ou simulé quoi que ce soit : "J'avais juste besoin de souffler après les deux premiers sets. J'étais épuisé, je devais récupérer, parce que ça avait été très physique depuis le début." Mais Murray assure que c'est d'abord à lui-même qu'il en veut. A juste titre. Rien ne justifie de disparaitre de la sorte d'une finale majeure.

Djokovic, lui, savoure ce premier sacre du reste de sa vie. "Celui-là, je m'en souviendrai tout particulièrement, avoue-t-il. Gagner un Grand Chelem en tant que père de famille, c'est spécial, vraiment." C'est aussi un nouveau pas franchi dans l'Histoire. Du tournoi et du tennis. L'Australie plus que jamais son jardin, l'a déjà sacré à cinq reprises. Du jamais vu dans l'ère Open. Il totalise désormais huit titres majeurs et devient l'égal de Perry, Rosewall, Lendl, Connors et Agassi. S'il s'était arrêté là, le Serbe aurait déjà marqué son temps. Mais l'histoire est loin d'être achevée. Cinq ans plus tard, il a déjà doublé son capital.

Champagne pour Novak Djokovic après la finale 2015.

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2016 : La force de l'habitude

C'est la cerise sur son gâteau. Le palmarès australien de Novak Djokovic apparait d'autant plus remarquable que pour construire sa carte de visite aux Antipodes, il a dû composer avec une adversité acérée. Lors de ses sept victoires, il a toujours affronté au moins un des trois autres membres de ce que l'on nomme le "Big Four". En dehors de son tout premier succès en 2008 contre Jo-Wilfried Tsonga, il n'a affronté en finale que Rafael Nadal (2012, 2019) et surtout Andy Murray (2011, 2013, 2015, 2016).

Mais si l'on élargit au-delà du match pour le titre, ce sont dix batailles face à Murray, Nadal et Roger Federer qu'il lui a fallu livrer. Pour un bilan immaculé : 10 victoires. Sur l'ensemble de ses sept campagnes victorieuses, le Serbe a ainsi dominé trois fois Federer, deux fois Nadal et Murray à cinq reprises. Contre ce trio, il n'a subi qu'un seul échec, préalable à sa prise de pouvoir, en 2007, lors de sa demi-finale face au Suisse. Depuis, il affiche un impérial 10 sur 10.

Reste que, même avec ce revers, son taux de réussite en Australie contre ses trois plus grands rivaux demeure exceptionnel, et bien supérieur à ce qu'il est dans les trois autres tournois du Grand Chelem. Dans ce domaine, il est même déficitaire à Roland-Garros, où ses six défaites face à Nadal pèsent il est vrai lourd, mais aussi à l'US Open, où il a été battu au moins une fois par Federer, Nadal et Murray. Il n'y a qu'à Wimbledon qu'il navigue également en positif, mais loin, très loin de son quasi sans-faute de Melbourne.

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L'édition 2016 aura confirmé cet ascendant australien du Djoker sur le reste du Big Four. Comme cinq ans plus tôt, il enchaine des victoires sur Federer et Murray en demie puis en finale. C'est son 6e titre à Melbourne. Le 5e lors des six dernières éditions. Et il s'est presque amusé. Même s'il cède une manche à Federer, ce qui n'avait pas été le cas en 2008 et 2011 lors de leurs deux précédentes demies, il ne l'a peut-être jamais autant dominé.

Pendant deux sets, le combat vire même à la boucherie presque gênante. En 58 minutes, Djokovic mène 6-1, 6-2. Trois jeux inscrits sur les deux premières manches dans un match en Grand Chelem ? Une seule fois dans sa carrière, Federer avait vécu une entame aussi catastrophique : face à André Agassi, lors de l'US Open 2001.

Melbourne, 2016 : Djokovic prend à nouveau le dessus sur Federer.

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La Rod Laver Arena n'est pas estourbie par la supériorité du tenant du titre, mais l'ampleur de la démonstration laisse coi. Y compris l'intéressé lui-même : "J'ai déjà évolué à ce niveau dans certains matches. Et contre Roger, ça m'est sans doute arrivé, sur des bouts de match, de jouer aussi bien. Mais sur deux sets, je n'avais sans doute jamais été aussi bon contre lui. C'était autre chose ce soir." Exceptionnel dans tous les compartiments du jeu, notamment au service, Djoko est au sommet de son art.

A l'orgueil et au bras, le sursaut de Federer dans le 3e acte lui évite une déroute historique. Mais pas la défaite. Après la fermeture du toit consécutif à l'arrivée de la pluie dans le 4e set, Djokovic achève sa proie : 6-1, 6-2, 4-6, 6-3 en un peu plus de deux heures et quart. D'une certaine manière, l'ancien numéro un mondial n'a que son génie saupoudré de ci de là à opposer à la muraille de Belgrade. Le feu trop parcellaire sorti de la raquette de Federer ne pouvait briser ce bloc de glace.

Un point résume tout ce qui oppose les deux champions. A 4-3 en faveur de Nole dans la dernière manche, Federer est mené 15-30 sur son service. Là, il remporte un point dont lui seul a le secret, d'un passing de revers long de ligne d'une pureté absolue. Le public, en délire, lui réserve une standing ovation.

C'est le point du tournoi. Mais ce sera son dernier point du match. Djokovic remporte les six derniers pour étouffer la pseudo-rébellion. "C'était un superbe point, sa défense a été exceptionnelle. Une fois que c'est fait, il faut passer à autre chose et se concentrer sur le point suivant et sauter sur la prochaine opportunité", témoigne le Serbe. Le clinicien venait encore de frapper.

Même prévenu, Andy Murray ne pourra éviter lui non plus un knock-down initial en finale. Le Britannique, comme Federer, a droit à son petit 6-1 servi chaud. La suite s'avère plus complexe. Murray aura même quelques ouvertures, comme ce coup droit vendangé à 15-30 sur le service de Djokovic alors que l'Ecossais était à deux points du 2e set. Jusqu'au bout, il va se battre. Des sursauts, des sursis, mais, à l'arrivée, une défaite en trois sets : 6-1, 7-5, 7-6.

Treize ans qu'il n'a rien concédé aux autres géants : Djokovic, la terreur de Melbourne

Andy Murray écrit l'histoire à ses dépens. Jamais un joueur n'avait subi cinq défaites aux portes du titre dans un même Grand Chelem sans jamais le gagner. Le sort de son éternel bourreau australien est plus enviable. Ce 31 janvier 2015, Djokovic devient le corecordman des titres à l'Open d'Australie en se hissant au-dessus de Roger Federer et à la hauteur de Roy Emerson. Il devient l'égal de multiples légendes. Emerson en Australie, mais aussi Björn Borg et Rod Laver, qu'il rejoint avec 11 victoires en Grand Chelem. Heureuses conséquences, tout sauf anodines pour lui, il ne le cache pas :

Je ne vais pas mentir et dire que je n'avais pas tout ça en tête. Egaler Roy Emerson et son record, avoir autant de titres que Björn Borg ou Rod Laver, c'est phénoménal pour moi. J'aime l'idée de marquer l'histoire de mon sport.

La manière dont il a dominé Federer et Murray est un coup de semonce supplémentaire pour la concurrence. Le Djoker ne domine plus seulement. Il écrase. C'est son 3e titre du Grand Chelem consécutif. Le 5e sur les sept derniers. Son irrésistible vague le portera jusqu'à Roland-Garros, six mois plus tard. A Paris, l'idole de Belgrade comblera le dernier trou béant dans son palmarès. Un magistral coup double : Grand Chelem en carrière et Grand Chelem à cheval sur deux saisons.

A Melbourne, un seul homme lui aura posé de vrais problèmes durant cette quinzaine. Son nom ? Gilles Simon. En huitièmes de finale, le Niçois parvient à dérégler la machinale infernale. Un pénible, ce Gilles, capable de rendre dingue à peu près n'importe qui. Djokovic donne l'impression de s'énerver tout seul, à grands coups de balles de breaks escamotées et de fautes directes. Il va en commettre... cent sur l'ensemble du match. "Ça doit être mon record et même de très, très loin", pestera le Serbe.

Mais s'il a rendu une de ses pires copies en Grand Chelem depuis des lustres, il doit cette presque faillite en partie à son adversaire, pas loin de le faire tourner en bourrique. "J'avais un plan. Je ne vous dirai pas ce que c'était exactement, mais j'avais prévu certaines choses et j'ai réussi à les mettre en place. Malheureusement, regrette Simon, ça n'a pas suffi." Malgré ses lacunes du jour, Novak Djokovic s'en sort effectivement en quatre heures et demie et cinq sets (6-3, 6-7, 6-4, 4-6, 6-3).

Djokovic à Simon : "Gilou, tu m'en as fait baver !"

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Ce n'est pas la première ni la dernière fois qu'il en bave dans un huitième de finale. Un cap souvent problématique pour lui. Mais quand il le franchit, il faut s'accrocher derrière pour l'arrêter. Kei Nishikori, désintégré en trois manches en quarts, en témoignera. Federer et Murray aussi, donc.

Roger Federer, entre 2004 et 2007, et Rafael Nadal, en 2010 notamment, ont connu des périodes de domination. Celle que leur impose Novak Djokovic au carrefour des saisons 2015 et 2016 n'a rien à leur envier. "S'il garde ce cap, je ne vois pas de raison que ça s'arrête", juge alors son coach Boris Becker, avec qui il travaille depuis un peu plus de deux ans, avant que l'Allemand ne délivre un compliment en forme de funeste prophétie : "ce qui m'impressionne le plus chez Novak, c'est qu'il a constamment faim. Rien ne semble le rassasier. Il en veut toujours plus."

Pourtant, après la quête de son Graal parisien, sa tête finira par passer en moe cocotte-minute. Jusqu'à l'explosion. Puis ce sera au tour de son corps de le trahir.Même le Djoker avait ses fragilités. Il lui faudra deux années pour s'en relever.

Nole dans son "jardin" australien.

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2019 : La reconquête

Roland-Garros, 5 juin 2018. Novak Djokovic vient de s'incliner en quarts de finale contre l'inattendu Marco Cecchinato. Il n'a plus gagné de tournoi du Grand Chelem depuis deux ans. Disette inédite pour lui dans les années 2010. Entre blessures et désillusions, Nole est sorti du Top 20 au classement ATP pour la première fois depuis l'automne 2006. Alors que Nadal et Federer se partagent à nouveau les titres du Grand Chelem comme on échange des vignettes Panini dans la cour de récré, lui parait au plus bas. A 31 ans, a-t-il encore un avenir ?

Dans la foulée, Djokovic impose une conférence de presse surréaliste dans la bien trop exiguë salle numéro 2. Réponses dépassant rarement les deux ou trois mots. Sauf pour manier l'ironie. Est-il d'une certaine manière de retour à un niveau correct avec ce quart de finale ? "Si je suis de retour ? De retour dans le vestiaire, oui, voilà où je suis."

Marco Cecchinato et Novak Djokovic.

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Même s'il est toujours aisé d'interpréter rétrospectivement les évènements, c'est bien ce jour-là que le Serbe a posé les fondations de son retour au premier plan. Puis lors de l'escalade de la montagne Sainte-Victoire, juste après Roland-Garros. Si son après-match, un brin surréaliste, témoignait d'une chose, c'est que la défaite lui était à nouveau insupportable. Et le champion qui retrouve la haine de la défaite n'est plus très loin du parfum de la victoire. Djokovic savait toujours jouer au tennis. Son corps le laissait enfin tranquille. Restait à reconquérir la rage. Cecchinato lui a servie sur un plateau. Petite confidence, juste après cette défaite face à l'Italien et la colère froide du Djoker, notre consultant Nicolas Escudé s'est dit convaincu qu'il s'imposerait à Wimbledon. Osé, mais bien vu.

Melbourne, janvier 2019. Novak Djokovic revient sur sa terre chérie en numéro un mondial. La résurrection, envisageable, a pris des proportions qui ne l'étaient pas. Non seulement, il a triomphé à Wimbledon, mais aussi à Cincinnati, à l'US Open et à Shanghai. Vainqueur de 40 de ses 44 matches après Roland-Garros, il est repassé en mode fusée. "C'était improbable, mais j'ai toujours cru que c'était possible, résume-t-il. Après mon opération au coude, j'ai pu à nouveau jouer sans avoir mal, c'était la base. Mais évidemment, je ne pensais pas à redevenir numéro un mondial, à gagner à nouveau tous ces titres. Je l'espérais, simplement. Ces six derniers mois resteront toujours très spéciaux pour moi."

Symbole de ses déboires, Melbourne lui était presque devenu hostile. Depuis son 6e titre en 2016, il n'y a gagné que quatre matches. Eliminé dès le 2e tour en 2017 par Denis Istomin, puis au 3e un an plus tard contre Hyeon Chung. Mais pour la première fois depuis trois ans, Novak Djokovic a le vent en poupe. Si Roger Federer est double tenant du titre sur la Rod Laver Arena, le Serbe apparait bien comme l'homme à battre.

Après un amuse-bouche contre l'Américain Mitch Krueger (6-3, 6-2, 6-2), le tirage lui impose un duel version "retour vers le futur". Face à lui, Jo-Wilfried Tsonga, l'homme face à qui tout a commencé. "C'est drôle de se retrouver, 11 ans après notre finale, sourit Djokovic. Je l'ai tellement affronté, partout, y compris ici, et j'ai même perdu contre lui ici (en 2010, NDLR). Je vais rentrer sur le court très optimiste, mais aussi plein de respect."

Après le match, il avouera avoir ressenti une certaine tension en début de rencontre. "J'étais plus nerveux que d'habitude, parce que, même si Jo a baissé au classement, je sais à quel point il peut être dangereux. Mais ça m'a obligé à être encore plus concentré." Relevant de blessure, le Manceau n'avait pas les moyens de vraiment bousculer son adversaire. 2008 et 2010 sont loin. Une élémentaire vigilance lui suffit pour l'emporter 6-3, 7-5, 6-4.

Vient ensuite "L'opération NextGen". Face à Denis Shapovalov (6-3, 4-6, 6-4, 6-0) puis Daniil Medvedev (6-4, 6-7, 6-2, 6-3), Djoko abandonne à chaque fois une manche. Le Russe, en huitièmes, le secoue même assez sévèrement, comme un prélude à son explosion estivale. Un poil emprunté, Nole avoue ne pas s'être senti au mieux. Malgré tout, il a tenu le choc, avant de remasser à la petite cuillère un Nishikori carbonisé et contraint à l'abandon dans un quart de finale mort-né (6-1, 4-1, ab.)

Quelle baston ! Ce Djokovic - Medvedev était un régal

Arrivé en demi-finale sans avoir tremblé outre mesure, il laisse pourtant une impression mitigée. Un point d'interrogation, plus qu'un point d'exclamation. Le "oui, mais" va vite se dissiper. Djokovic s'apprête à livrer deux joyaux. Le premier, en demi-finale, contre l'improbable Lucas Pouille. Le Français n'avait jamais gagné un match en Australie et le voici dans le dernier carré. Malheureusement pour lui, il tombe sur un joueur en état de grâce. 6-0, 6-2, 6-2 en 83 minutes.

Sur le court, à chaud, le numéro un mondial n'en revient pas lui-même. "Du premier au dernier point, c'était parfait, savoure-t-il. J'ai produit tout ce que je voulais faire au moment où je voulais le faire. Si vous considérez l'enjeu, le fait que c'était une demi-finale de Grand Chelem, c'est clairement un de mes meilleurs matches sur la Rod Laver Arena dans toute ma carrière".

Un peu plus tard, il dira même s'être senti dans "la zone", cette dimension à part où rien ne vous résiste, où la raquette, presque guidée par une main inspiratrice, répond favorablement à toutes les demandes. "C'est un de ces moments où, presque sans effort, vous exécutez de façon automatique tout ce que vous avez l'intention de faire, précise-t-il. Vous n'avez même plus besoin de penser. Vous êtes comme guidé par une force qui vous dépasse. Vous vous sentez divin, vous vous sentez appartenir à une autre dimension. C'est un sentiment extraordinaire, que l'on espère tous connaître."

Mais, pourrait-on lui répliquer, ce n'était que Lucas Pouille. Vingt-quatre heures plus tôt, Rafael Nadal n'a pas été moins impressionnant lors de la première demi-finale. Expéditif (6-2, 6-4, 6-0) contre un Stefanos Tsitsipas tombeur de Federer en huitièmes, l'Espagnol n'a pas perdu une seule manche pour atteindre la finale. Du jamais vu pour lui dans un Grand Chelem en dehors de Roland-Garros. Bref, Nadal, ce sera, forcément, une autre histoire que Pouille.

Ce 53e affrontement entre les deux monstres est aussi le premier depuis leur mémorable demi-finale de Wimbledon un semestre plus tôt. Cinq sets, cinq heures, deux jours et une victoire 10-8 au finish dans la dernière manche pour Novak Djokovic. Ce match a changé beaucoup de choses pour lui. "Psychologiquement, estime-t-il, il m'a permis d'inverser les choses. Je rejouais bien, j'avais fait finale au Queen's, j'étais en demies à Wimbledon… Mais battre Nadal 10-8 au 5e set comme ça, ça m'a catapulté dans une autre dimension en termes de confiance. C'est parce que j'ai gagné ce match que j'ai pu briller à ce point les mois qui ont suivi."

Tout Melbourne guette un duel d'une envergure comparable. Wimbledon remonte à la surface de la mémoire. Les 5h53 de 2012 sur la Rod Laver Arena aussi, forcément. Qu'attendre d'autre d'un Djokovic - Nadal ? "Rafa m'a l'air plus fort qu'il ne l'a jamais été sur dur et je ne joue pas trop mal non plus moi-même. Je pense que cette finale tombe à point nommé pour tous les deux. Je suis sûr que ça va être une énorme bagarre", annonce le champion de Belgrade. Tout le monde est d'accord avec lui. Tout le monde se trompe.

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Ce nouveau "Djokodal" ne va ressembler à aucun autre. Si l'on met de côté leurs premiers duels en Grand Chelem, quand l'Espagnol était déjà au sommet de le Serbe au tout début de son ascension, tous leurs affrontements majeurs ont été, a minima, accrochés. Seule exception dans les années 2010, le quart de finale à Paris en 2015, où Nadal, loin de ses standards, n'avait pas existé. Rien de tel cette fois. Les deux hommes sont à leur sommet.

Pourtant, Nadal sera une proie à peine moins docile que Pouille. Djokovic va le "pouilliser". 6-3, 6-2, 6-2. Novak le destructeur a frappé. Inabordable sur son service, en témoigne son taux de réussite ahurissant sur seconde balle (84%), impérial dans le jeu vers l'avant (16 points sur 18 montées au filet) et en total contrôle à l'échange, il signe peut-être son plus beau chef-d'œuvre. Au cumul de la demie et de la finale, Djokovic n'a commis que 14 fautes directes. En six sets. Délirant.

Cette fois, il n'y a plus de "oui, mais". Plus de "ce n'était que Pouille". C'était Nadal. Surtout, c'était Djokovic. Ce Djokovic-là, au sommet de son expression, n'a sans doute pas d'égal dans le tennis actuel. Les clés sont dans ses mains. A part, éventuellement, quand il croise Nadal sur terre battue, tout dépend de lui et seulement de lui.

Djokovic, 7 sur 7 en finale : Paroles de victimes

Cette raclée, nous ne l'avions pas vue venir. Lui non plus, mais il s'était en revanche vu dans cette "zone". "Je crois beaucoup à la visualisation, décrypte-t-il après coup. J'y ai beaucoup recours. Je me suis visualisé en train de jouer comme ça. Compte tenu des circonstances, jouer contre Nadal dans un match aussi important, c'est extraordinaire."

Si sa performance est historique, la portée de cette victoire l'est davantage encore. A 31 ans, Novak Djokovic dépasse avec 15 titres en Grand Chelem Pete Sampras. En 2000, l'Américain effaçait des tablettes Roy Emerson. Moins de deux décennies plus tard, il n'est même plus sur le podium. Folle génération que celle du trio Federer – Nadal – Djokovic, qui n'a eu de cesse, et continue encore aujourd'hui, de repousser les frontières de son anormalité.

A l'échelle de la seule Australie, Nole devient l'unique maître du jeu. Ses sept couronnes le placent seul dans la hiérarchie historique, au-dessus de Federer et Emerson. Dans le vestiaire de la Rod Laver Arena, il s'offre une photo de légende avec, à ses côtés, quatre monuments du tennis australien : Roy Emerson, Rod Laver, Ken Rosewall et Frank Sedgman. "Monsieur Emerson m'a dit qu'il était très énervé parce que j'ai battu son record", rigole le Serbe avant de redevenir sérieux : "poser avec ces quatre légendes... C'est une photo que je vais chérir pour toujours."

Dans un milieu où la langue de bois a la peau dure, Novak Djokovic n'a jamais caché son désir, voire son obsession, de marquer durablement l'histoire de son sport. Il aime les records, ceux qui vous hissent, au moins pour un temps, au-dessus de tous les autres. Ses sept sacres à l'Open d'Australie le rendent unique. Pour long moment. Il est le "Roi de Melbourne". Et cette histoire-là n'a pas fini de s'écrire. En ce mois de janvier 2020, quinze ans après ses premiers pas, douze après son premier titre, il sera encore là. Et il faudra s'accrocher pour le priver d'un grand huit qui aurait presque valeur d'évidence.

Novak Djokovic a remporté son 7e titre à l'Open d'Australie

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Visuels par Quentin GUICHARD

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