Lucas Pouille, si fort, si fragile : "Je n’avais jamais vécu une relation d’une telle intensité"
Par Rémi Bourrieres
Mis à jour 12/02/2025 à 11:51 GMT+1
Victime dimanche d’une rupture totale du tendon d’Achille en finale du Challenger de Lille, Lucas Pouille, à 31 ans, a sans doute définitivement dit adieu à ses rêves de gloire. Son ancien entraîneur et mentor, Emmanuel Planque, désormais coach de Giovanni Mpetshi Perricard, nous raconte ce qui l’a toujours rendu si fort et si fragile à la fois.
"Avec son classement protégé, Lucas peut espérer retrouver une place dans le Top 100"
Video credit: Eurosport
"Il y a des chances que je vienne de disputer le dernier match de ma carrière". Ces quelques mots que Lucas Pouille avait trouvé la force de distiller à chaud, dimanche, quelques minutes après avoir dû se résoudre à un terrible abandon face à Arthur Bouquier en finale du Challenger de Lille, en raison d’une rupture totale du tendon d’Achille survenue en plein échange, ont déclenché une vague d’émotion importante dans le microcosme du tennis français.
Un hommage légitime à l’un de ses plus grands champions, le dernier en date à lui avoir apporté le point décisif d’une victoire en Coupe Davis, en 2017, face à la Belgique. L’un des deux seuls aussi, avec Jo-Wilfried Tsonga, à avoir battu Rafael Nadal en Grand Chelem, lors d’un inoubliable huitième de finale de l’US Open 2016 ponctué en tirant la langue, à tous les sens du terme. Mais à cette émotion palpable s’est rajoutée une forme de tristesse, et d’empathie, vouées à ceux dont on a le sentiment qu’ils n’ont pas complètement honoré leur destin, barrés par une providence décidément trop injuste.
Au début de son avènement, le Nordiste était l’élu. Le successeur. Celui qui allait permettre à la France d’en prendre pour de longues années supplémentaires au sommet du tennis mondial, dans la foulée de l’incomparable génération des "nouveaux Mousquetaires". Neuf ans plus tard, difficile de dire d’un joueur qui a été top 10 (en 2018), atteint une demi-finale en Grand Chelem (Open d’Australie 2019), deux autres quarts de finale majeurs (Wimbledon et US Open 2016), remporté cinq titres plus, donc, la Coupe Davis, qu’il est passé à côté de sa carrière.
Mais en quelque sorte, tout s’est arrêté là, au moment où tout semblait commencer. Irrémédiablement lancé vers les sommets, le Nordiste a dévissé, se précipitant dans une longue dégringolade qu’il n’aura, au fond, jamais pu enrayer malgré de belles embellies, à l’image de ce début de saison 2025. Même s’il a été opéré avec succès lundi à Paris par le Professeur Frédéric Khiami, difficile de penser que le meilleur est encore devant lui, à 31 ans, au sortir de six années déjà plombées par de lourdes blessures (coude, dos, abdos et poignet principalement), et alors qu’il devrait lui falloir au moins six mois avant de retrouver le chemin de l'entraînement.
Avec Lucas, on était vraiment dans l’extrême (...) En fait, il vivait les choses tellement intensément que ça lui faisait presque peur.
Si un miracle est toujours possible, Pouille n’aura donc finalement pas pu honorer toutes les promesses peut-être placées trop vite, trop haut en lui, laissant le tennis français devant un trou générationnel qui s’est étiré pendant plusieurs années jusqu’à l’éclosion, ces derniers mois, d’une nouvelle vague incarnée notamment, dans le sillage d’Ugo Humbert, par Arthur Fils et Giovanni Mpetschi Perricard.
Clin d’œil de l’histoire, ce dernier est cornaqué aujourd’hui par Emmanuel Planque, l’entraîneur qui avait justement guidé Lucas Pouille vers les dernières marches du gotha mondial, entre 2012 et 2018, au sortir d’une formation purement fédérale via le Pôle France de Poitiers, l’INSEP et le CNE. Très touché par la blessure de son ancien poulain dont il est resté très proche, et au chômage technique cette semaine à la suite du forfait de "GMP" (grippé) à l’Open 13, l’entraîneur français reste, des années après, toujours très marqué par cette collaboration.
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Emmanuel Planque, en bas à gauche.
Crédit: Getty Images
"Je n’avais jamais connu une telle intensité relationnelle avec aucun autre joueur, et pourtant j’en ai connu des joueurs intenses !, nous disait lundi celui qui a en effet coaché par ailleurs des champions comme Michaël Llodra, Fabrice Santoro, Fiona Ferro ou Corentin Moutet. Mais avec Lucas, on était vraiment dans l’extrême. C’est quelqu’un d’intelligent, très profond et en même temps, très complexe. Ce n’était pas toujours simple de travailler avec lui, mais c’était toujours très riche. Ce qu’on a vécu ensemble, c’est quelque chose qui continue de me servir aujourd’hui, dans mon travail comme dans ma vie de tous les jours."
Lorsque Planque commence à travailler avec Lucas Pouille au CNE, d’abord au sein d’un trio également composé de Guillaume Rufin et Mathias Bourgue, il récupère un joueur qui a beaucoup brillé chez les jeunes – Champion de France des 13/14 ans en 2008 et des 17/18 ans en 2012, notamment – mais qui s’est, également, déjà beaucoup blessé (opération du genou, fracture de fatigue au dos, entorse de la cheville et multiples déchirures abdominales, déjà…). Il ne tarde pas à comprendre pourquoi.
"Lucas générait énormément de tension, parce qu’il avait une impatience folle d’y arriver, rembobine-t-il. La compétition était donc très coûteuse pour lui. Je me souviens de notre premier match sur le circuit pro, lors d’un Future en Serbie : je n’avais jamais ressenti autant de tension au bord d’un court ! A la fin, je transpirais comme si j’avais joué. Il m’avait regardé et il m’avait dit : 'c’est beaucoup, non ?' Oui, c’était beaucoup. Beaucoup trop. On a énormément travaillé là-dessus. Sur son rapport à l’erreur aussi, car c’est quelqu’un qui pouvait se rendre malade quand il ratait. En fait, il vivait les choses tellement intensément que ça lui faisait presque peur."
Si l’homme, marié à 25 ans, papa à 26, est très vite parfaitement cadré, le joueur, lui, est torturé. A mille lieux de l’image calme et posée qu’il peut renvoyer de l’extérieur, il brûle d’un feu intérieur qui constitue son moteur depuis toujours, mais qui le consume aussi progressivement. Le rôle de son coach élevé au rang de mentor consiste à polir le diamant, tout en éteignant de nombreux départs d’incendie.
ce qui est certain, c’est qu’avec moi, il n’aurait jamais atteint cette demi-finale à l'Open d'Australie 2019.
"En 2016, il arrive à Roland-Garros sur la lancée d’un très bon printemps et, là, il se saborde au 2ème tour contre Andrej Martin en étant extrêmement tendu, se souvient celui qui avait fait appel à Yannick Noah pour aider son joueur sur le plan mental. Je le laisse se calmer et, le lendemain, je lui demande juste de garder la bonne attitude jusqu’à Wimbledon, quel que soit son état émotionnel. Sa saison sur gazon est mauvaise mais il respecte le contrat. Et, comme par hasard, il fait un super Wimbledon où il arrive en quarts en battant Del Potro. Derrière à l’US Open, ça avait été exactement la même chose. Il avait fait un super tournoi mais il avait fallu le rattraper, juste avant."
A l’époque, l’envolée est si spectaculaire que, de l’extérieur, pas grand-monde ne réalise que Pouille commence, déjà, à s’y brûler les ailes. Il finira par exploser en vol en 2022, au sortir d’une période infernale entre pandémie, opération au coude et perte totale de repères et de confiance, là encore aux antipodes d’une vie familiale qu’il construit à la même période.
Le joueur, lui, entre dans un burn-out sévère jusqu’à noyer son vague à l’âme dans l’alcool, comme il s’en épanchera quelques mois plus tard dans une interview confession à l’Equipe. Il se décide alors à raccrocher la raquette pour de bon. Mais la passion, trop forte, finit par le rattraper.
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Di Pasquale sur Pouille : "Je trouvais ça courageux de dire : 'Je n'y arrive plus'"
Video credit: Eurosport
Au fond, quand on se repasse le film, c’est comme si la fin de sa collaboration avec Planque, fin 2018, avait aussi marqué la fin de l’histoire. "Ce n’est pas vraiment le cas, car c’est avec Amélie (Mauresmo, qui l’a ensuite entraîné entre fin 2018 et fin 2020, Ndlr) qu’il a atteint son meilleur résultat en Grand Chelem, à l’Open d’Australie 2019, corrige l’intéressé. Et ce qui est certain, c’est qu’avec moi, il n’aurait jamais atteint cette demi-finale. Parce que c’était une période de sa vie où il avait besoin d’un peu d’air. Et moi, à ce moment-là, je n’étais pas disposé à lui en donner."
La suite n’a été que valse des coaches et des blessures sans fin, la plus récente une douleur au poignet qui ressemblait à l’ultime obstacle l’empêchant de revenir tutoyer son meilleur niveau. Evidemment, une telle collection de blessures n’est jamais totalement le fruit du hasard. Au-delà d’un physique naturellement massif mais fragile que ses premiers formateurs ont dû sculpter dans la roche pour en faire le bison que l’on sait, elles furent aussi le prix à payer de ces moments où le joueur n’a pas toujours fait preuve d’un professionnalisme exemplaire.
"Lucas est un énorme bosseur, capable d’aller très loin dans l’effort sur le plan physique ou mental. Mais la difficulté, pour lui, ça a toujours été de répéter ces efforts sur la durée, concède encore Emmanuel Planque. Or, c’est ce qui fait la différence entre un top 3 et un top 10, entre un top 10 et les autres. Pour lui, la vie personnelle et la vie sociale sont très importantes et il n’a jamais voulu les sacrifier à sa vie professionnelle, ce qui est tout à fait respectable." Respectable, mais pas gratuit.
Comme un symbole de son infortune, c’est au moment où il retrouvait le top 100 que le joueur de Loon-Plage a été rattrapé par le destin, une fois de plus, peut-être une fois de trop. Quand il a vu les images de sa blessure, Emmanuel Planque a été bien sûr particulièrement touché. "J’étais très, très mal, raconte-t-il. Je lui ai tout de suite envoyé un message et à chaud, il m’a répondu la même chose que ce qu’il a dit en public : ‘ma carrière est terminée.’ Aujourd’hui (lundi), le ton était déjà beaucoup plus optimiste. Il m’a écrit : ‘Je vais me battre, comme toujours. Et je vais revenir.’"
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