De YouTube à Melbourne, la folle odyssée de Jules Marie qui disputera les qualifications de l'Open d'Australie

Eurosport sur Google

C'est un beau conte de Noël, symbolique de l'époque et franchement surprenant. Huit ans après avoir abandonné l'ATP Tour, un peu dégoûté par les arcanes du circuit secondaire, Jules Marie a réussi le pari de valider son billet pour les qualifications de l'Open d'Australie. Mais, entretemps, il est devenu le Youtubeur tennis le plus célèbre de France. Sa double identité est devenue une force.

La belle histoire de Jules Marie, de Youtube à Melbourne

Crédit: Quentin Guichard

C'est l'histoire d'une rock-star improbable. D'un décalage saisissant mais rafraîchissant. Au ranking ATP de cette fin d'année, Jules Marie n'est qu'un "anonyme" 226e mondial, devancé par l'Australien Li Tu et juste devant le Suédois Dragos Nicolae Madaras. A première vue, c'est l'histoire banale d'une jeune promesse tricolore qui se fait les dents sur le circuit secondaire au milieu des autres galériens de ce quotidien fait de bric et de broc. Mais, dans le détail, Jules Marie est un puncheur de 32 ans, en pleine reconquête après un premier abandon du circuit en 2015.
Surtout, il n'a rien d'un inconnu, nanti de ses 106 000 abonnés à sa chaîne YouTube. Lui-même a encore du mal à saisir toute l'étendue de sa communauté. "Si je suis à Paris, il y a entre deux et six personnes qui viennent me voir, témoigne-t-il. C'est énorme. Une fois, en me promenant sur les quais de Seine, je décide de faire une sieste. Je m'allonge, je ferme les yeux et trente minutes plus tard, je vois des notifications Instagram. Un mec avait pris une photo de moi en écrivant 'le guerrier au repos'. J'ai même des fans qui ont pris l'avion pour venir me voir en tournoi, qui ont fait quatre à cinq heures de route dans la journée pour voir mes matches. C'est assez fou."

Le Covid comme acte de naissance

Fou, c'est le terme. Parce que l'odyssée de Jules Marie coche toutes les cases de la feel-good story de Noël, celle qui l'a mené de sa retraite prématurée jusqu'à Melbourne, où il participera aux qualifications pour la première fois de sa carrière (les qualifs et le tournoi seront diffusés sur Eurosport). Alors, par où commencer ?
Par cette première vie, peut-être, celle d'un joueur tennistiquement doué mais qui avait fini par être dégouté des tournois secondaires et de ces galères financières quotidiennes inhérentes. Une mauvaise passe, avec des défaites frustrantes, dont certaines contre des noms qui compteront (Andrey Rublev, Alexander Zverev) et Marie jette l'éponge. Il décide de s'aligner uniquement sur les tournois CNGT et se consacre à donner des cours dans son club de Montrouge, près de Paris. La vie passe mais, dans un coin de sa tête, il rêve encore en grand.
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Jules Marie lors de sa première vie sur le circuit, en janvier 2015

Crédit: Imago

Janvier 2020 : impérial, il remporte le M15 Bagnoles-de-l'Orne. Mars 2020 : le Covid met à mal son envie de retenter sa chance et, pour passer le temps et donner ses conseils au plus grand nombre grâce à des tutos, il crée une chaîne YouTube avec son frère. L'exercice l'amuse mais finit par se transformer : c'est surtout Jules qui est filmé, Jules qui dévoile les coulisses de ses tournois, Jules qui égrène ses rencontres, ses analyses. La bascule se fait en décembre, dans sa Normandie natale.
"L'élément déclencheur, ça a été l'Open de Caen, que j'ai gagné en battant trois joueurs du Top 50, ce qui était un miracle, disons-le, retrace-t-il. Cet engouement avec cette chaîne YouTube et tous les messages positifs qui me demandaient de retenter ma chance à l'ATP a fait que…". Sur la route du titre, après être sorti des qualifications, il bat Antoine Hoang, Lucas Pouille, David Goffin avant de bénéficier du forfait d'Ugo Humbert en finale. "Sur le palmarès de l’Open de Caen, il y a Tsonga, Simon, Gasquet, Ferrer et… Jules Marie. C’est incroyable, c’est un film. Ce ne sont que des mecs qui ont été dans le Top 10. Je suis l’exception", se marre-t-il à l'époque.

Regards de travers et sponsors

Le voilà donc lancé dans une mission impossible sur le papier : à 30 ans, redémarrer de zéro. Mais, cette fois-ci, il n'est plus seul. Accompagné de ses "breakers" (surnom des fans de la chaîne, NDLR), Jules Marie raconte son quotidien dans cette reconquête tennistique. Forcément, au premier abord, il reçoit des regards surpris et des non-dits polis.
"Quand j'ai repris, on avait décidé de mettre le paquet sur le développement de la chaîne, raconte-t-il. En étant 1 300e à l'ATP, je venais en tournoi avec un vidéaste, un community manager, mon frère et un osthéopathe. Donc on était cinq avec la caméra braquée sur moi et mon équipe. Les joueurs me connaissaient mais certains ont dû se dire 'mais pour qui il se prend ?'. Après Caen, j'ai aussi eu un premier gros sponsor avec Célio et j'ai eu des échos de joueurs mieux classés, dans le Top 150, qui ne l'ont pas très bien pris. C'était un peu 'pourquoi lui ?'. Donc chez les joueurs, c'était un peu mitigé. Et puis, au fur et à mesure…".
Malgré une année 2022 moins glorieuse que ce qu'il espérait, Jules Marie fédère derrière son concept. Mais le Youtubeur n'oublie pas d'être un joueur de tennis sérieux, régulier et déterminé. A mesure que les chiffres de sa chaîne gonflent, ses performances s'améliorent. En 2023, il s'offre une saison dingue, notamment sur la fin avec un titre au Koweït, et deux finales au Portugal et en Grèce. Petit à petit, il grapille et se retrouve 226e mondial. La suite, c'est une longue attente pour valider officiellement sa participation aux qualifications de l'Open d'Australie.
"Je savais à 99 % que j'allais faire l'Open d'Australie, explique-t-il aujourd'hui. En général ça rentre en 235-240. En étant 226e, j'étais dans le cut. Mais, le jour J, je rafraîchissais la liste toutes les dix minutes à partir de 18h. J'aurais bien aimé le savoir avant de me coucher mais malheureusement non. Je me suis réveillé à deux heures, à cinq heures, à sept heures, sans faire exprès jusqu'à ce que ça sorte à 8 heures du matin. Ça trottait tellement. C'est un soulagement de ne pas devoir attendre les blessures ou forfaits d'autres joueurs pour rentrer directement dans les qualifications."
Aux Antipodes, Jules Marie prendra sans doute le temps de se retourner sur le chemin parcouru. "C'est sûr que de repartir de zéro à trente ans et réussir ça, en ayant un barème plus difficile qu'à l'époque sur les points ATP et en ayant des joueurs entre 400e et 1 500e beaucoup plus forts que par le passé, c'est un soulagement, avoue-t-il. C'est aussi une petite revanche, je l'ai dans un petit coin dans la tête, pour tous ceux qui n'y ont pas cru mais ça passe au second plan pour moi."
C'est aussi un joli pied de nez au joueur qu’il était en 2015, celui qui avait été privé de Melbourne pour quelques places seulement. "J'étais allé en Australie pour rien, raconte-t-il encore. J'avais fait Adelaïde, Auckland pour finalement ne pas rentrer à deux places près dans le tableau des qualifs. J'étais 262e mondial et les années précédentes, un classement en-dessous de 300-310e mondial suffisait pour être sélectionné. Mais cette année-là, le tournoi avait payé les billets d'avion pour tous les joueurs donc il y en a beaucoup plus qui sont venus et le cut était plus haut."
Il retrouvera là-bas d'autres compatriotes français, bien moins jaloux qu'à l'époque quant à son histoire et son destin. Parce qu'au fond, Jules Marie n'a fait que jouer sa carte intelligemment. "Depuis, j'ai vu que d'autres joueurs travaillent un peu plus cet aspect-là, avec des visuels sur Instagram, des stories, sourit-il. Aujourd'hui, les joueurs me disent 'mec, bravo, tu as réussi ton pari'. Ils ont compris que tout ça, ce n'était pas pour rien."
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