Rafael Nadal vs Roger Federer - Rome, 14 mai 2006 : l'inoubliable Fedal ou le joyau d'une époque révolue
Par Laurent Vergne
Mis à jour 14/05/2026 à 19:39 GMT+2
Le temps nous inflige une nouvelle petite claque ce jeudi en nous rappelant qu'il y a tout juste 20 ans, le 14 mai 2006, Rafael Nadal et Roger Federer livraient un formidable duel en finale à Rome. Leur chef-d'œuvre commun sur terre battue. Un combat royal qui allait marquer durablement le rapport de force sur cette surface entre les deux champions et contribuer malgré eux à changer l'avenir.
Rome, 2006 : la sublime finale entre Rafael Nadal et Roger Federer
Crédit: Marko Popovic
D'où émane l'affection spéciale dont aura bénéficié Roger Federer au fil de sa carrière ? De son jeu, symbole d'une forme d'épure technique confinant parfois à une certaine idée que le plus grand nombre se fait de la perfection stylistique ? Sans doute. De sa personnalité ? Peut-être, aussi, en partie. Mais on peut aussi se demander si l'amour de beaucoup pour Federer n'a pas tenu au gré du temps à la somme des paradoxes qui constitue, chez lui, un tout étrange.
Il fut ainsi longtemps le patron incontesté. L'ogre absolu. Tous derrière et lui, devant. Quand il s'est approprié le record du nombre de titres en Grand Chelem, tout le monde a ainsi imaginé que ce serait, sinon pour toujours, en tout cas pour quelques générations. Mais quand il a pris sa retraite en 2022, il n'en était déjà plus le détenteur. Il est même devenu "seulement" le troisième homme en la matière, derrière Novak Djokovic et Rafael Nadal. Une inversion de la hiérarchie historique (on n'osera dire des valeurs) qui a humanisé celui qui, jadis, avait pourtant "créé un monstre", selon sa propre expression. Tout comme certains de ses échecs.
Federer a énormément gagné dans sa vie de champion et quand on remporte 20 titres du Grand Chelem, on est d'abord défini par ses victoires. Mais le Suisse a connu son lot de cruauté. Il en a bavé, lui aussi. Notamment face à ses deux camarades de jeu au sommet. Djokovic et Nadal lui ont infligé des défaites épouvantables. Le premier l'a battu trois fois en Grand Chelem en sauvant des balles de match. Deux fois en demie de l'US Open puis en finale de Wimbledon, en 2019. Pour Nadal, les finales de Wimbledon en 2008 et de l'Open d'Australie en 2009 ont laissé des cicatrices presque aussi béantes. "Mon dieu, ça me tue", avait craqué et pleuré Federer à Melbourne en 2009, trouvant du réconfort auprès de son grand rival.
C'est une journée que je ne pourrai jamais oublier
Puis il y a Rome. Pile 20 ans derrière nous depuis ce jeudi (Vraiment ? 20 ans ?). Là aussi, il n'avait manqué qu'un seul point au Suisse. Ce n'était pas une finale de Grand Chelem, seulement un Masters 1000, mais cet échec-là a laissé lui aussi une trace indélébile. Un match à la fois inoubliable pour ce qu'il fut en lui-même, et pour l'impact, tout sauf neutre, dans la relation entre les deux champions. Sa grandeur a aussi paradoxalement enterré l'idée que l'on puisse revivre de tels moments ailleurs que dans un tournoi du Grand Chelem.
Tout a changé depuis. Nadal et Federer ne sont plus là. Le Foro Italico a évolué, lui aussi. Le central, joliment modernisé, a perdu ce petit côté "Bombonera" dans son atmosphère, que son architecture d'alors permettait. Se replonger dans les images, c'est mesurer que 20 années sont passées.
Qu'on ne s'y trompe pas : tennistiquement, le match en lui-même n'a pas pris une ride. Cinq sets. Cinq heures. Et cinq minutes. "C'est une journée que je ne pourrai jamais oublier, a confié en 2016, pour le 10e anniversaire, Sergio Palmieri, alors directeur du tournoi romain. L'intensité de ce match était réellement invraisemblable." Le New York Times verra quelques années plus tard dans ce Fedel romain "le big bang de notre univers tennistique tel que nous le connaissons aujourd'hui". "Nous avons joué l’un contre l’autre à de nombreuses reprises sur une courte période. C’était une époque où nous nous rencontrions beaucoup en finale et Rome fut la meilleure, avec celle de Wimbledon en 2008". Ces mots-ci sont de Roger Federer. Ces deux finales, il les a pourtant perdues.
Le Bâlois est alors l'incontestable numéro un mondial depuis plus de deux ans. Il domine tout le temps, tout le monde, partout. Sauf Rafael Nadal. Ils n'ont encore joué que cinq fois l'un contre l'autre, mais cela a suffi pour comprendre que ce jeune espagnol deviendrait son Némésis. Son empêcheur de tourner en rond. Même sur dur, il l'a déjà battu et lui pose des problèmes. Mais sur terre, chacun le pressent, l'équation pourrait devenir insoluble. Dans son autobiographie, parue dans son édition initiale en 2011, Nadal avait bien résumé la chose : "Ce n'est même pas une question de tactique. C'est juste que je joue le coup qui est le plus facile pour moi et lui celui qui est le plus difficile pour lui". Autrement dit, le grand coup droit dégoulinant de top spin du gaucher de Manacor vient percuter le revers à une main du droitier de Bâle. Dis ainsi, cela n'a l'air de rien, mais cela résume tout. Un combat inégal. Presque injuste.
Cette finale aurait-elle pu tout changer ?
En ce printemps 2006, Roger Federer est pourtant encore convaincu de pouvoir mater le matador, y compris sur sa surface fétiche. Battu en finale à Monte-Carlo au mois d'avril, en quatre sets (6-2, 6-7, 6-3, 7-6), il se veut optimiste en arrivant à Rome : "Je me rapproche. J'ai du mal à expliquer pourquoi je perds contre lui, mais je me rapproche. Je dois être plus agressif." Le 14 mai, il sera plus proche encore. Mais battu. Encore. Où, quand et comment perd-on un match de plus de cinq heures ? Partout et nulle part. Sur ces deux balles de match non converties, bien sûr.
"Nous avons eu des occasions l'un et l'autre, nous en avons manqué l'un et l'autre, mais la seule chose qui compte, c'est de savoir qui est le dernier à en manquer une", synthétisera "Rodgeur" après la bataille. À raison. Il aurait pu compter deux sets d'avance. Vainqueur du premier acte au jeu décisif, il mène 4-2 dans le tie-break du deuxième set, mais finit par le perdre. Nadal, lui, aurait pu plier cette histoire en quatre sets, comme à Monte-Carlo. Alors qu'il mène deux manches à une, il a des opportunités de break au début de la quatrième. En vain. 7-6 Federer. 7-6 Nadal. 6-3 Nadal. 6-2 Federer. Nous y voilà. Le jeune Ibère avait déjà joué et gagné une finale épique à Rome un an plus tôt, contre Guillermo Coria. Un sommet, déjà. Il n'a pas encore 20 piges qu'il distribue les chefs-d'œuvre sur terre comme Jésus multiplie les pains.
Federer a mis en accord ses actes et ses paroles. Suivant son intention et les préceptes de son entraîneur d'alors, l'Australien Tony Roche, il se montre d'une agressivité sans limite. Jamais simple à faire sur terre, surtout contre Nadal, mais il n'y a pas d'autre chemin pour lui. Il monte 84 fois au filet sur ces cinq heures, sortant vainqueur plus de trois fois sur quatre (64). A 4-3, 15-15 dans l'ultime acte, (où le Suisse avait breaké le premier pour mener 4-1), les deux hommes se retrouvent même simultanément au filet. Après une longue passe d'arme du fond, le dialogue touche au sublime : amortie, contre-amortie, lob, volée haut de revers, demi-volée puis, pour mettre un terme à la discussion, petit passing joué par le Suisse depuis le carré de service et victorieusement glissé long de ligne.
C'est le point du jour, de la semaine et peut-être même de l'année. Un des plus iconiques de leur rivalité encore naissante. On sent alors Federer proche de porter l'estocade et le coup de grâce, mais avec Nadal, il faut gagner le match à quatre ou cinq reprises. Une fois ne suffit pas. Cet homme a plusieurs vies sur le court. Sur terre, elles semblent même illimitées.
Celui qui ne compte encore qu'un seul titre à Roland-Garros va se relever de ce point pour sauver son jeu de service, comme il sauvera le dernier de la rencontre, à 6-5 contre lui. C'est là que Federer bénéficie de ces deux balles de match, deux balles de titre, deux balles de victoire contre Nadal sur terre battue dans un match en trois sets gagnants. Là, il a failli. Deux fautes en coup droit. Il concèdera un excès de précipitation. Mais il sait aussi qu'avec l'animal en face, il doit et il faut en mettre sans cesse encore plus. Alors parfois, plus, c'est trop.
Nadal se relève de tout. Il se redressera une dernière fois dans le tie-break, où Federer mène 5-3 avant de céder les quatre derniers points du match. Roger Federer s'est encore rapproché. Son tour et son jour viendront, se dit-on. Mais plus jamais il ne s'approchera d'un tel exploit. Plus jamais. Par la suite, d'autres finales tutoieront, égaleront, voire surpasseront ce duel-ci. Celles de Wimbledon en 2007 et 2008. Celle de Melbourne en 2009 ou en 2017. Cela restera en revanche leur sommet terrien. Après quoi Nadal se hissera trop haut pour que Federer puisse espérer lui chatouiller les mollets. Ce match constitue donc, déjà, un point de rupture, avec une dimension définitive, au moins pour ce qui est de la terre battue.
S'il avait gagné un point de plus ce jour-là dans le dernier jeu du match, l'histoire des "Fedal" aurait-elle été bouleversée ? L'Helvète serait en tout cas devenu le tout premier vainqueur de Nadal sur terre battue en trois sets gagnants. Rien que ça... Même à l'issue de la carrière de l'Espagnol, cette confrérie-là était si ténue qu'on comptait ses adeptes sur les doigts d'une seule main (Robin Söderling, Novak Djokovic, Alexander Zverev). Quatre défaites en 141 matches dans ce contexte sur terre. Alors, oui, peut-être cela aurait-il modifié un rapport de forces qui demandait encore à s'ancrer dans des certitudes.
Au point, par exemple, de transformer l'issue de la finale de Roland-Garros en 2006, voire en 2007 ? Certains en doutent. Mats Wilander, à qui nous avions un jour posé la question, n'y croit guère, pour une raison : "Nadal n'avait pas encore 20 ans, il allait encore faire évoluer son jeu, y compris sur sa surface favorite et Federer, même s'il avait gagné à Rome, se serait sans doute heurté à des difficultés trop complexes, en tout cas à Roland-Garros." De toute façon, comme le disait si bien un certain Rafael N, "dans le tennis, il n'y a pas de 'si'. Il y a la réalité, des victoires et des défaites. C'est tout."
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Comme presque toujours sur terre battue, Nadal aura le dernier mot.
Crédit: Getty Images
Tension et réchauffement climatique
Laissons donc la fiction et les hypothèses pour revenir à la réalité des faits. Si la finale de Rome demeure unique, au-delà de sa qualité, c'est aussi parce qu'elle fut un point de tension important entre eux, comme il n'y en avait jamais eu et comme il n'y en aurait plus par la suite. Ce jour-là, Federer n'a pas supporté le coaching pas toujours discret (et alors interdit) de Toni Nadal à destination de son neveu. "Tout va bien, Toni ?", a lancé le Suisse à l'adresse du tonton coach dans le troisième set, au moment où le match commençait à lui glisser entre les doigts. Dans ses mots, il fallait entendre : "Ça va Toni, on ne te dérange pas ? Ça ne te pose pas de problèmes de faire ce que tu fais alors que tu sais que c'est interdit ?"
Conséquence, la poignée de mains ne sera pas particulièrement chaleureuse. Mais Federer avait simplement du mal à masquer sa frustration. Et celle-ci ne prenait pas sa source dans le pseudo-coaching, mais dans le jeu du neveu. Il y aura même des mots plutôt désagréables. Roger va évoquer le côté "unidimensionnel" du tennis de Rafael. Ce dernier répondra que Federer "doit apprendre à être un gentleman même quand il perd, et pas seulement quand il gagne". "Si mon oncle n'a pas reçu d'avertissement, c'est qu'il respectait le règlement, plaide Rafa. S'il m'avait vraiment donné des conseils, il aurait été averti. Il m'encourageait simplement en disant 'Vamos !' 'Venga !' 'Con fuerza !'".
Associated Press publie dans la foulée un article en s'interrogeant sur l'avenir de cette rivalité. Peut-elle tourner au vinaigre ? "Certains acteurs du monde sportif et médiatique ne verraient pas d'un mauvais œil une certaine animosité entre les deux", va jusqu'à évoquer l'agence de presse américaine. En réalité, aucun des deux n'avait envie que leur relation sur et en dehors du court puisse dégénérer. Ils ne seraient pas Ali et Frazier. Pas même McEnroe et Connors. Ils seraient Roger et Rafa, séparés par tant de choses, mais unis par un profond respect commun. Il confinera presque à une forme d'amitié, voire d'affection, qui atteindra un Everest émotionnel le jour du départ de Federer à la retraite avec les larmes communes de Londres en 2022, et ces mains posées l'une sur l'autre.
Le réchauffement climatique allait intervenir huit jours plus tard, le 22 mai, à Barcelone, à l'occasion des Laureus Awards. Forfaits à Hambourg, ils ne se sont pas vus depuis Rome. Les voilà réunis lors d'une cérémonie où Federer est honoré en tant que sportif de l'année et Nadal comme la révélation. Sur scène, l'un a applaudi l'autre, et inversement. "Puis, a raconté Federer, nous nous sommes retrouvés ensemble à la même table, avec la princesse d'Espagne, et nous avons compris tous les deux que cette histoire n'était pas très grave." Alors, ils sont passés à autre chose et la glace a fondu pour de bon.
Adieu les 5 sets
Cette finale romaine a marqué la 53e victoire consécutive de Rafael Nadal sur terre battue. Il avait choisi son jour et son moment pour égaler un record vieux de près de 30 ans, celui de Guillermo Vilas, qu'il porterait au-delà des… 80 succès. C'est Roger Federer en personne qui y mettrait fin un an plus tard, à Hambourg, allant même jusqu'à lui coller un 6-0 phénoménal dans le dernier set. Le troisième. Car voilà le "mais". Ce n'était plus que du format en deux sets gagnants. Qu'ils plaident coupables, tous les deux. La faute à leur grandeur commune.
Dans la foulée du joyau de la capitale italienne, Federer et Nadal ont en effet annoncé leur forfait pour le Masters 1000 de Hambourg. À tour de rôle, ils se sont tout de même présentés sur le court au public allemand pour annoncer la (mauvaise) nouvelle et présenter leurs excuses. Tous deux sont acclamés. La foule, certes déçue, tient à remercier les deux héros pour le monument de Rome. Mais en coulisses, l'ATP digère mal. Elle y pense déjà depuis un petit moment, mais cette fois, c'est décidé : elle va jeter aux oubliettes le "best of 5". Dès 2007, ce sera fini pour les 1000 et en 2008 pour le Masters.
C'est aussi cela, ce match de Rome : le souvenir d'un paradis perdu, d'une autre époque, celle où le mythe tennistique n'était pas réservé au seul Grand Chelem. Bien ou mal, à chacun de juger, mais le chef-d'oeuvre du Foro Italico demeure ainsi l'ultime vestige d'une époque à jamais enfouie dans le passé. Une autre raison de le chérir, vingt ans après.
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