Retraite - Le loup et l'agneau, ou les deux Nadal

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Aucun grand champion ne ressemble à un autre. Ni sur le court ni en dehors. Mais Rafael Nadal restera peut-être le plus unique de tous les spécimens rares. Par sa combinaison si spéciale d'une férocité hors normes sur le terrain capable de céder la place à un jeune homme tranquille une fois sa cape de "luchador" retirée. Rafael Nadal était deux.

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Avant lui, juste avant lui, il y eut Roger Federer. Après, juste après, est arrivé Novak Djokovic. Rafael Nadal est indissociable du trio le plus extravagant de l'histoire du tennis tout en étant un personnage et un joueur à part. C'est aussi vrai de ses deux acolytes de monstres, bien évidemment. Pourtant, et même si tout ceci est purement subjectif, s'il fallait choisir une incarnation du mot "unique" dans la galaxie des champions qui ont peuplé le tennis, c'est peut-être vers Rafael Nadal que j'irais spontanément.
Le joueur l'était. Le personnage aussi. Le mariage des deux tout autant. C'est d'ailleurs lui qui fascine le plus. Comme si l'un et l'autre émanaient de deux entités différentes et pourtant parfaitement complémentaires. Sur le court, il y a ce qu'une personne montre et ce qu'elle dégage. Nadal dégageait quelque chose. De fort. De puissant. De différent. De rare. Une forme d'animalité. Une présence physique, comme un acteur qui boufferait la caméra. Ça ne s'explique pas, ça ne s'apprend pas. C'est ou ce n'est pas. Chez lui, c'était.
Cette impression-là fut immédiate. Comme une évidence. Même à 15-16 ans, quand on a commencé à le voir débarquer sur le circuit principal, malgré un air encore poupin et une certaine timidité dans l'expression, il transpirait de lui ce côté guerrier animal, comme un prédateur prêt à flairer l'odeur de la moindre goutte de sang pour fondre sur sa proie. Une absence de pitié. Il lui fallait vous dévorer. Sa façon à lui de vous respecter.
C'est épuisant avant même de rentrer sur le court
Tout ceci est évidemment métaphorique, mais le tennis est un combat. La boxe sans le sang, selon l'expression si célèbre et si juste du journaliste américain Bud Collins. Pas sûr que quelqu'un l'ait mieux incarné que Nadal dans l'histoire de ce sport. S'il pouvait détruire, il détruisait. Je me souviens de son huitième de finale à Roland-Garros en 2012 contre Juan Monaco. L'Argentin avait mené 2-1 en début de match avant que Nadal ne claque les… 17 jeux suivant pour s'imposer 6-2, 6-0, 6-0 en 1h46. Monaco était un de ses meilleurs amis sur le circuit. Mais il l'a déchiqueté. Mis en pièce. Il n'allait pas lui faire cadeau d'un jeu ou d'un point de consolation. Oui, sa façon à lui de respecter l'adversaire, l'ami, le jeu.
C'est ce qui m'a toujours le plus frappé chez Nadal. Jamais il ne disparaissait. Pas même l'espace d'un point. En tout cas dans l'engagement, la détermination, le combat. Même Djokovic peut s'évaporer. Connaitre un trou d'air. Cela ne dure jamais plus longtemps que quelques points, deux ou trois jeux au plus. Le fruit d'une frustration passagère, d'un besoin de libérer la cocotte-minute. Le temps de se regrouper. Mais cela lui arrive. Nadal, jamais.
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Avant la finale de Roland-Garros en 2018, Dominic Thiem avait joliment résumé la chose. "Il joue chaque point comme si c'était une balle de match." L'engagement ultime. "Il ne vous offre jamais un instant de répit et c'est épuisant avant même de rentrer sur le court, parce que vous savez que, quoi qu'il arrive, quelle que soit sa situation au score, il ne baissera pas d'intensité dans l'engagement. Il peut jouer plus ou moins bien, commettre plus ou moins de fautes, mais il va mettre 100% de lui-même dans chaque frappe", avait ajouté l'Autrichien.
C'est en cela que défier Nadal, a fortiori sur terre battue, mais pas seulement, réclamait un effort, physique et psychologique, différent de toutes les autres équations proposées sur le circuit, même par les plus grands. Et le Majorquin a fait ça pendant 20 ans. Son corps a parfois pu lui demander une pause, jusqu'à réclamer aujourd'hui l'arrêt définitif, mais son esprit, jamais. Pendant plus de deux décennies, son goût du combat, de la compétition, son envie d'en découdre ne s'est jamais altéré et cela, c'est totalement unique. Jamais un coup de mou dans la détermination. Ou alors il n'en a jamais rien montré.
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El Luchador

L'ADN du champion Nadal tient là. Oui, il est un joueur exceptionnel. Bien sûr que oui et ce fut de plus en plus vrai au fil des années et des armes qui venaient se greffer sans cesse davantage à son arsenal de départ. Oui, physiquement, il était un phénomène. Mais in fine, ce qui l'a isolé des autres, de ses contemporains comme de ses ainés les plus glorieux, c'est une attitude. Il n'est ni le premier ni le dernier guerrier de l'histoire du tennis mais Nadal, "El Luchador" (le combattant), a élevé cette notion à des hauteurs différentes.
"Son attitude était incroyable, nous avait confié Mats Wilander à propos du Nadal de 2005, celui de 19 ans, qui débarquait à Roland-Garros pour soulever la première de ses 14 coupes des Mousquetaires. Il se battait comme un lion sur chaque balle. Il fallait vraiment s'arracher pour gagner le moindre point contre lui. Pour être honnête, je ne pensais pas qu'il gagnerait le tournoi au début de la quinzaine. Mais au fur et à mesure, je me suis dit qu'il allait le faire, en raison de ce qu’il dégageait. C'était un animal. Il n'avait pas peur et n'était pas timide. J'ai compris qu'on tenait un spécimen différent. Il avait l'air d'un vrai grand champion, déjà."
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Rafael Nadal en 2005 lors de son 1er tour à Roland-Garros

Crédit: Getty Images

Mais ce qui est extraordinaire chez lui, ajoutant à la fascination de cette férocité, c'est son double affable. Celui qui reprend le dessus hors des courts. Nadal a vraiment un côté Dr Banner / Hulk. Ou Jekyll and Hyde, si vous préférez. Il était deux. Chez lui, tout est question d'éducation. Et c'est finalement la même qui génère ces deux facettes. Celle du combattant impitoyable et celle du type s'efforçant d'être respectueux de tous.
Comme nous tous, il a ses défauts. Il n'est pas un saint. Parmi les péchés véniels, nous autres, journalistes, avons parfois subi un certain conformisme dans sa communication (je le soupçonne de ne pas avoir beaucoup aimé les médias !), même s'il pouvait se montrer incisif et intéressant quand il l'avait décidé. Puis, s'il n'a jamais dit de mal d'un adversaire, il avait parfois du mal à encenser celui qui venait de le battre. Le manque d'habitude, sûrement. Dans ce domaine, Djokovic, dont on a pu à juste titre critiquer certains comportements sur le court, a souvent été plus classe que lui.
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Mais la classe humaine de Nadal se niche ailleurs et dépasse le cadre du court, des conférences de presse ou du tennis. Il respecte les autres et pas en fonction de leur statut. Je l'ai vu attendre et tenir la porte à une employée qui tenait un chariot de nettoyage dans les entrailles de Bercy. Il n'a sûrement pas été le seul à faire ça, mais c'est le seul que j'ai vu.
Je me suis trouvé ridicule
Mon anecdote préférée sur Nadal, c'est lui qui l'a racontée dans la première version de son autobiographie, parue en 2012. Elle le résume bien. C'était en 2008. Nadal vient de remporter son quatrième Roland-Garros. Il a envie d'un coup de folie. Il dit à son père qu'il aimerait s'acheter une grosse voiture de sport. Une Ferrari, une Lamborghini, je ne me souviens plus. Peu importe. Sebastian, le papa, lui dit que s'il gagne Wimbledon, il pourra se l'acheter. Rien que ça, c'est savoureux. Nadal a 22 ans, un compte en banque surchargé, mais il est en quête de l'assentiment paternel.
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Ce Wimbledon, il va le gagner, et comme il faut, via une finale de légende au crépuscule contre Roger Federer. Alors, bénéfice collatéral, il se paie son bolide. Son petit plaisir. L'engin va croupir dans le garage et Rafa va vite le revendre. "Je me suis trouvé ridicule", dit-il à propos de ce signe extérieur de luxe, de richesse, de puissance, de tout ce qu'on voudra. Ce n'était pas lui. Alors il s'en est débarrassé. Il ne voulait pas devenir un autre.
Un champion, si exposé, si ciblé, n'est rien sans un entourage de qualité. Il ne durera pas. Si Federer, Djokovic et Nadal ont eu une longévité aussi exceptionnelle, c'est parce que, autour d'eux, les proches, la famille, ont été un soutien, pas une nuisance. C'est peut-être cliché mais, dans le cas de Nadal, ses parents, son oncle Toni, tonton, formateur en entraîneur, ont fait en sorte de façonner la personne la plus digne possible.
Comme quoi on peut être un chien enragé sur le court et un gentil en dehors. "Il y a deux Rafa, avait expliqué Benito Perez Barbadillo, alias Titin qui a pris en charge la communication de l'Espagnol à partir de 2006. Sur le court, c’est comme un animal, il paraît très dur. En dehors, vous pouvez demander à n’importe qui : il est adorable, humble, normal."
Passion. Engagement. Détermination. Férocité. Fidélité. Respect. Une forme d'exemplarité, aussi. Celle qui fait qu'il n'a jamais cassé une raquette de toute sa carrière. Ce sport qui rend dingue n'a jamais eu de prise sur les principes de son éducation. Il y a deux Nadal. Les deux s'assemblent et se ressemblent, en dépit des apparences. Une chose est sûre : Rafael Nadal était deux. Mais il n'y en avait pas deux comme lui.

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