Roland-Garros | Carlos Alcaraz - Jannik Sinner | Le jour où l'Italie a détesté Sinner

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Septembre 2023. Alors qu'il vient de refuser sa sélection en Coupe Davis avec l'Italie, Jannik Sinner, qui deviendra le premier numéro un mondial transalpin de l'histoire lundi, se voit critiqué par une bonne partie de la presse de son pays, dont La Gazzetta dello Sport, le premier quotidien sportif. La suite de l'histoire a fini par apaiser les choses. Inévitablement.

Jannik Sinner

Crédit: Getty Images

Il fut un temps où Jannik Sinner ne faisait pas l'unanimité en Italie. Un temps révolu, évidemment, à l'aube de son avènement en tant que numéro un mondial du classement ATP, qui sera officialisé lundi. Si, aujourd'hui, le demi-finaliste de Roland-Garros monopolise les Unes des quotidiens transalpins, sportifs comme généralistes, chose pas vraiment évidente au pays du Calcio, la belle histoire a connu une grosse zone de turbulences. Presque une rupture.
C'était il y a moins d'un an, pas vraiment une vie. Et puisque rien ne peut disparaître aux temps du monde moderne, deux clics et tout se retrouve. Une archive, une trace et voilà que les bisbilles refont surface. Comme cette Une du magazine "SportWeek", qui paraît avec La Gazzetta dello Sport chaque week-end, en septembre 2023 : "Caso Nazionale". Soit littéralement "Cas National", avec un Jannik Sinner à la moue dubitative en fond. La raison du litige ? Un refus. Un "non" à la sélection italienne de Coupe Davis. Et refuser le bleu azzurro en Italie est synonyme de crime de lèse-majesté.
"Voilà pourquoi le numéro un de notre tennis s'est trompé en refusant la sélection, est-il écrit en Une. Les grands champions du passé, de Pietrangeli à Panatta, expliquent pourquoi le maillot 'azzurro' ne peut pas refuser." Boum. Un message limpide, une prise de position publique aux allures de grande réprimende. Lorsqu'on feuillette les colonnes du magazine du plus grand quotidien sportif transalpin, les attaques se cumulent. Un florilège : "Jannik a-t-il une vague idée de combien d'enfants, accidentellement italiens, voient en lui un modèle ?" ; "Si Jannik demandait pardon, pas aux Italiens, mais à lui-même, ce serait comme remporter Roland-Garros et Wimbledon" ; "Devenir le héros d'un pays, même si tu ne le sens pas viscéralement comme le tien, ce n'est pas seulement une perte de temps, mais cela peut devenir une monnaie d'échange qui transite du cœur aux poches" ; "Si tu n'es pas pris par l'amour de la patrie, tu dois au moins te faire envahir par l'envie de vivre avec tes coéquipiers une histoire commune, avec possiblement une belle fin". Le tout après deux éditos publiés dans le journal la semaine précédente, dont un intitulé : "Le maillot azzurro et la Coupe Davis méritent plus de respect."
Si le quotidien aux pages roses se montre si dur, c'est surtout qu'il ne digère pas ce refus, le quatrième de la part de Sinner depuis 2019. "En gros, il s'agit d'une relation compliquée, et son dernier refus lui a coûté des critiques très féroces de la part de ceux qui ont toujours versé du sang et des larmes pour la Coupe Davis", écrivait la Gazzetta en septembre dernier. Recordman en la matière avec 164 sélections, Nicola Pietrangeli se montrait encore plus sévère : "Celui qui refuse de venir pour aller jouer un autre tournoi devrait être suspendu. Si tu n'es pas fier de jouer pour ton pays et que tu fais un faux certificat médical, c'est une question de conscience." Adriano Panatta, d'ordinaire plus mesuré, lui emboîtait le pas : "Il faut rappeler que Sinner avait également refusé les JO (à Tokyo en 2021, ndlr). La fatigue ? Chaque joueur de tennis est comme une entreprise, la partie sentimentale n'existe presque plus."
Au moment de refuser la sélection olympique en 2021, Sinner s'était justifié en invoquant son parcours individuel et le besoin de se concentrer sur sa carrière après avoir "connu des difficultés lors des derniers tournois". Le président du comité olympique national italien, Giovanni Malagò, regrettait ce choix et annonçait "ne pas le partager" en tant "que patriote". Bref, la relation a toujours été tumultueuse entre l'enfant des Dolomites, né à quelques kilomètres de la frontière autrichienne, dans la station de sports d'hiver de Sesto Pusteria, et sa sélection. Jusqu'à la rentrée 2023, donc, et son ultime absence à Bologne lors de la confrontation face au Canada. "Une erreur de calcul, la sélection reste le meilleur moyen d'entrer dans l'histoire", réagissait le Corriere della Sera, quotidien généraliste le plus lu du pays.

Et Sinner devint Sinner...

"Son refus de jouer les JO était vécu comme un vrai scandale en Italie, se remémorait Ivan Ljubicic cette semaine. Quand il n'a pas joué la Coupe Davis en septembre, La Gazzetta s'est montrée très négative, mais c'était son choix. Puis il a gagné cette compétition (Sinner et l'Italie ont remporté la Coupe Davis deux mois plus tard, en novembre 2023, 47 ans après la dernière fois). Et l'Open d'Australie. Et il va devenir numéro un mondial." Et tout a changé autour de lui. L'humeur, l'ambiance et l'atmosphère. Sinner devint Sinner, tout simplement. Au point que son nom a sérieusement été envisagé par les instances pour devenir le porte-drapeau de l'Italie aux prochains JO de Paris, avant finalement de se fier au champion olympique 2021 de saut en hauteur Gianmarco Tamberi et la fleurettiste Arianna Errigo.
Si le temps ferme toutes les blessures, quelques cicatrices de cette querelle demeurent. Notamment du côté des tifosi de Sinner, ceux de la première heure, qui ne manquent jamais une occasion de ressortir cette fameuse Une sur les réseaux sociaux, réclamant des excuses de la part du quotidien après sa campagne médiatique. "Qu'est-ce que nous avons fait de mal, exactement ? Nous avons simplement déploré le fait que le meilleur joueur italien refuse de rejoindre sa sélection, ce qui était préjudiciable alors que cette dernière était en difficulté. Nous aurions fait la même chose pour n'importe quel autre sportif, l'interêt national prime toujours sur celui individuel. Et cela a finalement porté ses fruits avec cette victoire historique en Coupe Davis", nous indique un journaliste de La Gazzetta dello Sport, qui préfère garder l'anonymat. Il prédit, au passage, des centaines de "Unes" sur Sinner, "d'ores et déjà considéré comme l'un des plus grands sportifs de l'histoire de l'Italie", dans les prochaines années. Mais cette fois, ce ne sera plus vraiment pour le gronder.
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