Roland-Garros 2026 - "Une bouffée d’air pour un peuple épuisé" : comment l'Ukraine vit le parcours de ses championnes à Roland
Par Glenn Ceillier
Publié 02/06/2026 à 00:21 GMT+2
Elina Svitolina et Marta Kostyuk vont jouer ce mardi un quart de finale 100% ukrainien à Roland-Garros. Un match forcément particulier alors que leur pays résiste à l'invasion de la Russie depuis 2022 maintenant. Igor Grachov, journaliste ukrainien qui travaille pour le site Champion.com.ua, nous raconte comment le pays vit cela malgré l'invasion russe.
Elina Svitolina à Roland-Garros 2026
Crédit: Getty Images
Elina Svitolina (7e mondiale) et Marta Kostyuk (15e) vont se retrouver en quarts de finale entre Ukrainiennes à Roland-Garros. Elles étaient même quatre Ukrainiennes en 16es avec Oleksandra Oliynykova. Comment l’Ukraine vit le parcours de ses représentantes à Roland-Garros ?
I.G. : Chaque grande victoire remportée sous le drapeau ukrainien sur la scène internationale est vécue comme une source d’inspiration, un regain d’énergie, une fierté nationale, ou simplement comme une bouffée d’air frais pour un peuple épuisé mais qui continue de résister. Qu’il s’agisse des victoires d’Oleksandr Usyk en boxe, du récent succès de l’équipe nationale de football ou encore des qualifications d’Elina Svitolina et Marta Kostyuk pour les quarts de finale de Roland-Garros, chaque bonne nouvelle a aujourd’hui une valeur particulière pour les Ukrainiens. Dans le contexte actuel, toute nouvelle positive est perçue comme une véritable récompense.
Comment expliquer le succès des joueuses ukrainiennes sur la planète tennis actuellement ?
I.G. : Je vais répondre sans détour. Selon moi, ce succès n’est pas le résultat d’un travail structurel de la fédération ou des académies locales. Je ne pense pas non plus qu’il soit directement lié à la guerre. La présence de sept Ukrainiennes dans le Top 100 mondial est avant tout le fruit de leur travail personnel. Chacune a suivi son propre chemin, souvent semé d’obstacles. Mais si je devais résumer leur réussite en un mot, ce serait : le caractère.
Prenons Elina Svitolina. J’ai réalisé ma première interview avec elle lorsqu’elle a remporté Roland-Garros juniors. À l’époque, la presse écrite existait encore en Ukraine. J’ai également réalisé son premier entretien après sa toute première victoire dans le tableau principal à Paris. Quinze ans plus tard, nous nous retrouvons toujours ici, à Roland-Garros, pour parler de ses succès. J’ai assisté à plus de 90 % de ses matches en Grand Chelem. L’an dernier, j’estimais déjà qu’elle jouait le meilleur tennis de sa carrière. Cette saison, elle me paraît encore plus forte. À mes yeux, elle est aujourd’hui la principale candidate à une place en finale dans sa moitié de tableau. Et cette finale lui serait presque due.
Vous les suivez au quotidien, comment vivent-elles la guerre et comment parviennent-elles à la gérer pour être performantes ?
I.G. : La grand-mère d’Elina vit toujours à Odessa. Toute la famille de Marta est restée à Kiev. La guerre fait partie de leur quotidien émotionnel. Cependant, les deux joueuses vivent respectivement en Suisse et à Monaco. Elles ont appris à compartimenter leurs émotions lorsqu’elles entrent sur le court, surtout après plus de quatre années de guerre. Le cas d’Alexandra Oliynykova est différent. C’est même un phénomène à part.
Alors que Daria Snigur, pourtant très attachée à Kiev, a fini par s’installer à Varsovie après plusieurs tentatives d’entraînement sous les bombardements, Oliynykova continue de vivre et de s’entraîner dans la capitale ukrainienne. Son père sert actuellement dans les forces armées ukrainiennes. Son compagnon également. Elle apporte une voix nouvelle dans le débat sur la guerre et sur la présence des joueurs russes et biélorusses dans le tennis international. Son discours est frontal, direct, sans filtre. Et c’est précisément ce qui attire l’attention. Ce sont ses interventions en conférence de presse qui ont provoqué un intérêt inédit autour du tennis en Ukraine ces derniers jours. Les médias ukrainiens ont enregistré des audiences record sur les réseaux sociaux, tant en nombre de vues qu’en volume de discussions.
Je me souviens d’une phrase qu’elle m’a dite lors d’un interview après son match du deuxième tour. En substance : "Le résultat sportif m’importe moins que le fait qu’une injustice soit aujourd’hui acceptée comme normale lorsqu’il est question de la participation des sportifs russes et biélorusses." Ses prises de parole sont uniques. Parfois déroutantes. Mais elles expriment une conviction profonde que je comprends et que je partage largement.
Comment expliquez-vous que les joueurs et joueuses de tennis prennent-ils plus souvent la parole sur ces sujets que d'autres sportifs ?
I.G. : D’abord parce que de nombreuses fédérations sportives ont adopté une position plus ferme que le tennis en excluant les représentants des pays agresseurs de leurs compétitions. Le tennis possède aussi une particularité. Chaque année, il offre quatre rendez-vous planétaires : les tournois du Grand Chelem. Quatre événements où le monde entier du sport se retrouve au même endroit et où l’attention médiatique est maximale. Dans beaucoup d’autres disciplines, une telle exposition n’existe qu’une ou deux fois par an, parfois moins. C’est pourquoi la voix d’un joueur ou d’une joueuse de tennis porte souvent plus loin.
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Marta Kostyuk se qualifie pour le 2e tour de Roland-Garros
Crédit: Getty Images
A quel point sont-elles suivies et populaires en Ukraine dans le contexte actuel ?
I.G. : Elles occupent une place importante dans le débat public. Depuis le début de la guerre, Elina Svitolina, Marta Kostyuk et Lesia Tsurenko ont été parmi les figures les plus actives pour défendre leurs convictions et rappeler la réalité de la guerre menée contre l’Ukraine. Concernant Marta Kostyuk et Elina Svitolina, leur statut dépasse d'ailleurs largement le cadre du tennis. Elles figurent parmi les personnalités sportives les plus populaires du pays. Les Ukrainiens les apprécient autant pour leurs résultats que pour la clarté de leurs positions depuis le début de l’invasion russe.
Aujourd’hui, Alexandra Oliynykova apporte elle une nouvelle énergie à ce combat. Son impact médiatique me rappelle, dans un autre contexte, celui du skeletoneur Vladyslav Heraskevych lors des Jeux Olympiques d’hiver, lorsqu’il avait attiré l’attention du monde entier sur la situation de son pays. Il faut également rappeler que certaines grandes figures du tennis ukrainien ont choisi de s’engager directement dans la défense du pays.
Oleksandr Dolgopolov a par exemple suivi une formation militaire en Turquie avant de rejoindre les forces armées ukrainiennes. Sergiy Stakhovsky, lui, a pris une position très claire dès les premiers jours de l’invasion et est immédiatement rentré pour défendre son pays et sa famille. Ces parcours inspirent un immense respect et une véritable fierté.
Que représente aujourd’hui une victoire ukrainienne sur la scène internationale ?
I.G. : Chaque fois que le drapeau ukrainien est hissé et que l’hymne national retentit lors d’un événement international, c’est un rappel adressé au monde. Un rappel que l’Ukraine existe. Que la guerre continue. Et que, malgré la baisse progressive de l’attention médiatique internationale - ce qui est humain et compréhensible après plusieurs années de conflit - la réalité, elle, n’a pas disparu. Je le constate même dans mon entourage. Certains de mes proches en Ukraine ne descendent plus systématiquement dans les abris lors des alertes aériennes. Non pas parce qu'ils se sentent en sécurité, mais simplement parce qu’ils sont épuisés par des années de guerre.
Ce succès peut-il provoquer un boom du tennis en Ukraine ?
I.G. : Sans aucun doute. Après la présence assurée d’une Ukrainienne en demi-finale de Roland-Garros, des milliers d’enfants auront envie de prendre une raquette. Mais je crains que cet élan ne soit que temporaire. Le principal obstacle reste le manque d’infrastructures, le coût élevé de la pratique et certaines réalités de la vie ukrainienne qui sont parfois difficiles à imaginer pour un observateur étranger. Jouer au tennis en Ukraine représente un investissement comparable à celui qu’un Français devrait consentir pour pratiquer régulièrement le golf ou le polo. C’est ce qui me frappe le plus après douze années passées en France. En Ukraine, trouver un court libre est souvent à la fois compliqué et coûteux, simplement parce qu’il n’y en a pas assez. C’est tout le paradoxe du tennis ukrainien. Nous produisons des joueurs et des joueuses de très haut niveau, mais dans un environnement qui reste loin des standards des grandes nations du tennis.
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