Roland-Garros | 8e de finale | "Pour avoir un tel coup droit, Joao Fonseca a libéré son esprit avant de libérer son bras"
Par Cyrille Pomero
Mis à jour 02/06/2026 à 09:40 GMT+2
Impossible de le réduire à son seul coup droit. Il n’empêche. Joao Fonseca fascine par la fulgurance de cette arme absolue, qui sera encore sa meilleure mardi soir face à Jakub Mensik, en 8e de finale de Roland-Garros. Plus qu’une prouesse technique, une vraie philosophie de vie. Son leitmotiv ? Jouer. Avec un rapport au risque très singulier et cultivé dès l’enfance.
Escudé : "Fonseca est en train de se surprendre en prenant conscience de toutes ses capacités"
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Si vous cherchez Joao Fonseca dans une fête foraine, ne vous embêtez pas à perdre votre temps à la pêche aux canards, au chamboule-tout ou sur les manèges à sensation. Foncez plutôt directement à la "punching machine" où les gros bras et les petits nerveux, qui sont parfois les mêmes, font généralement la queue pour déverser leur testostérone et défoncer le ballon de frappe en espérant que leur patronyme s’affiche en haut du tableau scintillant. Oui, le Brésilien y sera. Non pas pour la frime. Juste parce que lâcher le bras et s’amuser sont ses raisons d’exister.
Avec ses joues pouponnes, ses billes rondes et ses tifs en pétard à la "Tom Sawyer", Joao Fonseca n’a pas franchement le profil du démolisseur effrayant. Son gabarit (1m88, 81 kg) n’est pas non plus celui d’un déménageur de piano sur un circuit où les crevettes se font de plus en plus rares. Et pourtant, il envoie. Du lourd, de partout, souvent. Sans trop se poser des questions, comme s’il était à l’entraînement. Les résultats ne suivent pas constamment, son début de saison a été plus que poussif (1er tour à l’Open d’Australie, premier quart en avril sur le Rolex Masters Monte Carlo) mais la ligne de conduite ne s’écarte jamais de certains principes. Ebouriffant à 19 ans. En guise de récompense, un premier quart en Majeur, ce soir, sur le Chatrier…
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Joao Fonseca à Roland Garros en 2026
Crédit: Getty Images
Bien sûr, on pourrait vous livrer un cours de biomécanique sur son coup droit – du moins, essayer – et poser sereinement en ces lignes que le carré de l’hypoténuse, divisé par l’angle d’alignement des épaules et la force des appuis par temps de pluie, permet de comprendre que le transfert du corps associé à la position de l’index sur le grip facilite le rendu de puissance. Vous suivez ? Mal de crâne assuré. L’approche scientifique n’est évidemment pas à dénigrer et a forcément aidé le Carioca, raccord avec son temps, à optimiser sa qualité de frappe. Mais l’essentiel, l’essence même, semble tellement loin de cette approche chiffrée…
Parfois, je deviens fou. Mais tenter, aller chercher les coups gagnants, ce sont mes basiques depuis tout jeune
C’est d’ailleurs ce qu’il a confirmé dimanche soir, après son succès sur Casper Ruud alors qu’il avait failli décapiter Jannik Sinner à Indian Wells, en mars dernier, avec un coup droit mesuré à 192 km/h : "Chaque personne a sa propre personnalité, sa propre force. La mienne, c’est de jouer de manière agressive, de tenter, d’aller chercher les coups gagnants. Je n’ai pas toujours la même constance, mais ce sont mes basiques depuis tout jeune. Et j’essaie toujours d’être moi-même en me concentrant sur les points et non sur leurs conséquences. Parfois, je deviens fou. Parfois, la balle va dans le filet. Parfois, je perds. Mais je reste fidèle à cette philosophie qui m’a propulsé à ce niveau".
Dans un registre complètement différent, avec sa patte gauche flamboyante, son coup droit en avançant et ses revers prise "pince à sucre", Henri Leconte en connaissait un rayon en matière d’étude de rapport distancié au ratio bénéfices / risques. Il est scotché par ce que produit Fonseca aujourd’hui : "Joao a un coup droit avec une technicité et une qualité de frappe différentes des autres, hors normes même. Il a un relâché, une espèce de fouetté qui permet d'accélérer la balle à une vitesse folle. Alcaraz c'est tout en puissance. Joao, c'est vraiment en relâchement, avec beaucoup de souplesse dans le bras et le poignet. On ne sait pas du tout quand ça va partir."
Ce qui le rend unique, selon le consultant TNT Sports sur ce tournoi, finaliste à Roland-Garros en 1988 : "Gaël (Monfils) ou Del Potro, quand il avait le temps de poser sa grande préparation, ils pouvaient aussi te mettre des ogives. Courier aussi en mode "base ball", Sampras avec son coude tiré, Becker et Fernando Gonzalez avaient la même capacité, en force aussi. Alcaraz, c’est plus académique. Fonseca, il a une agilité, une liberté de frappe que n'a pas Alcaraz. On tend presque vers le squash avec son élasticité. Il peut faire des coups qui n'existent pas. Qui ne sont pas dans les codes. Il n'a peur de rien, c'est ce qui fait la différence. Il n’y a pas de retenue. Joao, c’est un joueur". Au sens profond du terme.
Qu'est-ce qui fait que le bras vive comme ça ? Il y a une forme d'abandon pour atteindre cela
Champion du monde juniors en 2023, Joao Fonseca s’est révélé au grand monde en février 2024, en assommant notamment Arthur Fils à coups de gifles à Rio (ATP 500), avant de remporter les Next Gen ATP Finals de fin d’année. Le Brésilien a ensuite créé la sensation en battant Andrey Rublev à l'Open d'Australie 2025, saison où il a décroché ses deux premiers titres (Buenos Aires et Bâle), les seuls à ce jour. Derrière, l’emballement, les comparaisons. Une chape de plomb : "On attendait de moi que je devienne un Roger Federer du jour au lendemain. C’était fou. Ça ne marche pas comme ça. Il m'arrivait de perdre patience quand je ratais un point important. Mais je n’ai pas changé ma façon de jouer. J’ai préféré rester courageux".
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Joao Fonseca à Roland Garros en 2026
Crédit: Getty Images
Joao Fonseca a toutefois fait évoluer son tennis, il a amené de la variété, des amortis, une nouvelle qualité de défense. Il ne joue pas avec des œillères et sa seule massue. Il a des plans B et C. Mais quand il a le choix entre prendre sa chance et tempérer, il n’hésite pas. Henri Leconte est bluffé : "Fonseca a créé un nouveau tennis, comme Guga à l’époque. Au Brésil, en fin de compte, ce sont des joueurs de balle. Pas des cartésiens."
Ce sens de la création touche aussi beaucoup Ronan Lafaix, ancien entraîneur de Stéphane Robert, qui a aussi notamment accompagné Gilles Simon et Corentin Moutet sur la préparation mentale : "Pour moi, c'est de l'art. Il y a une forme d'harmonie, de violence, il y a un peu une dualité et c’est ce que je trouve beau. Ce n’est pas son coup droit en lui-même qui m'intéresse, c'est l'harmonie entre le corps et l'esprit. Qu'est-ce qui fait que le bras vive comme ça ? Il y a une forme d'abandon pour atteindre cela. Tout part de la philosophie, de l’état d’esprit. Est-ce que je vais jouer ou est-ce que je ne vais pas jouer ? Pour laisser un bras libre comme ça, il faut que la tête soit libre. Et c'est là que Fonseca m'impressionne."
L’auteur de "Joue" (auto édition), spécialiste de la préparation mentale intégrée, poursuit : "Pour moi, un champion, c'est quelqu'un qui crée le monde. Alcaraz a créé quelque chose, avec ses variations, avec son sourire aussi. Sinner a créé presque le joueur ultime pour un enseignant avec sa capacité à couper les trajectoires des deux côtés. Fonseca a encore inventé autre chose. En fait, est-ce que le monde de demain ne pourrait pas être un monde où il n’y aurait plus de points importants ? D’ailleurs, en tennis, qu'est-ce qu'il y a d'important ? Qu’est-ce qu’il y a de grave ? Rater ou ne pas jouer ? Alcaraz est déjà dans cet univers, Mensik aussi. J'ai l'impression que ces joueurs-là sont revenus à l’essence du tennis, à savoir que c’est un jeu".
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Joao Fonseca à Roland Garros en 2026
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Un t-shirt avec écrit "Joueur" dessus pour que Gilles Simon ne l’oublie pas
Tout est question de culture, d’éducation, d’environnement. Le coup droit de Fonseca prend sa source dans un anachronisme, une soif de plaisir qui va au-delà de son talent, des heures de panier, de la répartition du poids sur sa raquette, de la nature et de la tension de son cordage, du renforcement de ses fibres musculaires et même des études de biomécanique. Ce rapport singulier au risque n’est pas forcément conseillé dans les clubs, surtout en France. Il peut parfois déclencher la sidération voire le mépris ponctuel.
Souvenir de Julien Varlet (135e en 2003), qui œuvre sur le tournoi pour Canal Plus International : "En 1992, on va faire les qualifs de Roland à Montrouge avec Seb’ Grosjean. On voit un mec sur un court qui frappe comme un sourd et en met partout et surtout pas beaucoup dedans. On s’étonne. Ce gars, c’était Tommy Haas, qui est devenu n°2 mondial en 2002. Une autre fois, je me retrouve à Tampere (Finlande) ; même scène, deux gars tapent sur tout et n’importe quoi : Joachim Johansson (9e en 2005) et Robin Soderling (finaliste de Roland-Garros en 2009 et 2010). Lâcher le bras, ça ne s’apprend pas sur le tard et encore moins à 5-4, 30/40 !"
Longtemps décrié pour ses fautes grossières et ses marges réduites, Henri Leconte a grandi dans un cadre qui ne tolérait pas beaucoup les excès. Il l’a fissuré par ses croyances personnelles. Elles l’ont mené jusqu’au 5e rang mondial en 1986 : "Jeune, je mettais des sacoches partout. C’est plus facile de frapper, de mettre des mites dans les bâches et d’apprendre ensuite à contrôler plutôt que le contraire. Une fois que ton cerveau est conditionné, c’est fini. Un mec qui est habitué toute sa vie à mettre la balle dans le terrain, le jour où tu lui dis "lâche le bras", il n'y arrive pas. Rafa, à l'entraînement, il tapait à 140%. Il mettait des sacoches. Parfois, ce n'était même pas dans le terrain. Mais ce n'est pas grave. Il frappait. En match, il s’adaptait, modérait. Il a pris le problème dans le bon sens."
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Henri Leconte à Roland-Garros en 1988
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Une anecdote appuyée par le vécu de Ronan Lafaix : "Dans l’école russe ou tchèque des années 80, faire une faute, ce n’était pas grave. Nous en France, une faute, c'est très grave. Quand j’accompagnais Gilles Simon, on avait créé un t-shirt avec Jan De Witt, un t-shirt où il y avait écrit "Joueur" dessus. Et dès que Gilles ne jouait plus, ne tentait plus, on le mettait. Pour qu'il le voie et se souvienne. Cet éternel "mettre la balle dans le court", chamboule tout le rapport au jeu. Fonseca, lui, est au-dessus de ça. Il joue dans le sens créer et s'amuser."
La technique, elle est déjà psychologique avant d'être physique
Evidemment, une telle vitesse de bras, comparable à celle d’un puncheur en boxe ou d’un golfeur capable de faire chanter son drive au-delà des 300 mètres, suscite plus que la curiosité. Le coup droit de Joao Fonseca va être étudié, détaillé, analysé dans l’espoir d’être recopié, d’y trouver une nouveauté technique ou physiologique possible à enseigner. Erreur pour Henri Leconte : "Tu ne peux pas copier un truc qui n'est pas académique. Le feu dans le bras, ça ne s’explique pas."
Voie sans issue confirmée par Ronan Lafaix : "J'en parle dans un précédent ouvrage ("T'es un champion qui s'ignore"). Pour moi, la technique, elle vient de l'intérieur. Alors qu’on a plutôt tendance en France à la voir de l'extérieur. La technique, elle est déjà psychologique avant d'être physique, sur la position des pieds ou des épaules. En Espagne, ils sont beaucoup plus libres que nous là-dessus. En Italie, c'est pareil. Leur DTN a dit : En 1 le mental, en 2 le physique, en 3 la technique. Du coup, aller copier Joao, c’est une hérésie. Il est capable de balancer long de ligne en coup droit alors qu’il défend. Et ça, c’est interdit normalement, c'est un truc qu'il ne faut pas faire dans la science du jeu. Lui, il le fait, il gagne. Les Data, ça ne marche pas dans le tennis, parce que les mecs, aujourd'hui, ils créent tout le temps. Donc, tu veux copier quoi ?"
Le Brésilien a un temps d’avance car il a adapté son mode de jeu à sa personnalité, estime Henri Leconte : "Dans les années 80, t'allais voir un psy, tu passais pour un malade. Seulement, pour savoir quel tennis pratiquer, il faut déjà s’accepter soi-même, savoir qui l’on est vraiment, comment on fonctionne. Il faut accepter sa propre personnalité pour pouvoir évoluer. Et Fonseca est en plein là-dedans". Se connaître ne signifie pas ignorer l’adversité. Et c’est aussi une force du Brésilien sur ce Roland-Garros, complète Ronan Lafaix : "Son talent en coup droit est aussi de pouvoir ajuster son intensité. Ruud joue à une vitesse de 6/10, Djoko à 8/10 et Sinner à 10/10. Joao, en coup droit, il est capable de monter à 18/10 à l’entraînement, en ne mettant que deux balles dans le court, mais tout le monde s’en fout, c’est la démarche qui est intéressante. Contre Ruud, qui défend quand même moins que les deux autres cités, il n’a pas eu besoin de trop forcer. Il est resté sur du 8/10. C’était suffisant". Pour gagner et impressionner.
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