Après Indian Wells, Miami, Monte-Carlo et Madrid, revivez tout au long de la semaine les moments forts de l’histoire du tournoi de Rome, qui aurait dû se tenir du 11 au 17 mai.
Non, la carrière de Yannick Noah ne s’est pas arrêtée le 5 juin 1983. Ce jour-là, il succédait à Marcel Bernard, dernier lauréat français du simple messieurs de Roland-Garros en 1946. En atteignant son rêve, il mettait ainsi un terme à 37 ans de disette. Mais ce qu’il ne pouvait alors pas soupçonner, c’est que 37 ans après, aucun autre de ses compatriotes ne l’aurait effacé des tablettes. La date est donc restée indélébile aussi bien pour l’histoire tennis tricolore que pour son dernier héros, éternellement associé à cet événement marquant.
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Tant et si bien que l’on a tendance parfois à résumer le CV tennistique du bonhomme à ce grand, certes, mais unique accomplissement. Un raccourci d’autant plus injuste que si Noah n’a pu rééditer son exploit ou même jouer une autre finale en Grand Chelem, il a quand même ajouté neuf lignes à son palmarès après cette fameuse saison 1983. Ce serait aussi un peu vite oublier qu’il a terminé six saisons d’affilée dans le top 10 mondial de 1982 à 1987. Et c’est à Rome, encore sur terre battue donc, qu’il a donné un nouveau souffle à son aventure personnelle en ce mois de mai 1985.

"Cela me fait autant plaisir que quand j'avais dix-huit ans"

Car les inconditionnels de notre Yannick national le savent, après l’ivresse de la victoire sur l’ocre de la Porte d’Auteuil, le blues a rapidement guetté l’animal. Mal à l’aise avec sa soudaine notoriété, cherchant du sens à sa nouvelle vie de champion en Majeur, Noah confiait sa détresse quelques mois plus tard, le 6 décembre 1983, devant une presse ébahie qui rebaptisait alors la séquence de "conférence de stress". "Je marche la nuit dans les rues de Paris et, à 5 heures du matin, je me retrouve sur un pont à regarder la flotte, en train de me demander si je ne vais pas sauter", dévoilait-il notamment, désemparé.

Depuis Noah en 1983

Crédit: Panoramic

Impossible alors pour Noah, exilé à New York pour retrouver un certain anonymat, de se concentrer totalement sur le tennis. Cette fêlure mentale a inévitablement des répercussions sur le court. En 1984, après cinq premiers mois sans le moindre trophée, il s’incline en quart de finale de Roland-Garros contre Mats Wilander qu’il avait battu en finale un an plus tôt. Victime d’une pubalgie et contraint à l’abandon dans la foulée au Queen’s, il met six mois à s’en remettre après avoir consulté une quinzaine de spécialistes.
Après avoir repris difficilement à Toulouse en novembre, l’année 1985 représente un réel défi, mais il a retrouvé une certaine fraîcheur mentale. "Faire un come-back, c'est ce qu'il y a de plus difficile pour un sportif. En restant inactif, on perd beaucoup au niveau des sensations, de l'organisation et de la motivation sur chaque point. Lorsqu'on reprend, les automatismes n'existent plus, il faut penser à tout. Il y a six mois, j'ai dû reprendre le tennis par l'ABC : préparation, bien regarder la balle, placement, etc. J'ai dû refaire toutes mes gammes. J'ai vraiment repris très bas, mais, quand je gagne un match aujourd'hui, cela me fait autant plaisir que quand j'avais dix-huit ou dix-neuf ans", estime-t-il au printemps.

1985, année de la révélation pour Mecir

Hésitant comme attendu en début d’année, Noah quitte le top 20 mondial pour la première fois depuis quatre saisons quand il débarque en Italie. Mais il est prêt physiquement. Et sa victoire en huitième de finale sur le Suédois Anders Jarryd (6-1, 7-5), alors numéro 6 mondial, fait office de déclic. L’Argentin José Luis Clerc sur le même score, puis le tout jeune Boris Becker (6-3, 6-3), alors 53e à 17 ans, passent à la moulinette Noah en quart et en demie. Contre l’Allemand, le Français composte donc son billet pour la finale à Rome pour la deuxième fois en cinq ans, qui plus est le jour de son vingt-cinquième anniversaire.
Trop vert en 1980, il avait subi la loi du maître argentin de l’ocre Guillermo Vilas (6-0, 6-4, 6-4). Mais cette fois, l’expérience est de son côté. Ce 19 mai 1985, son adversaire pour le titre, le Tchécoslovaque (c’était le terme utilisé à l’époque, on dirait "Slovaque" aujourd’hui) Miloslav Mecir fête, lui, ses 21 printemps. Un sacré signe du destin d’autant que cette saison consacre son explosion au plus haut niveau. Il vient tout juste de décrocher son premier titre à Hambourg deux semaines auparavant et reste sur 13 victoires en 14 matches. Dans le lot, il s’est offert le luxe de se payer deux fois d’affilée en Allemagne et en Italie Wilander, très nettement.

Miloslav Mecir en 1985

Crédit: Getty Images

Malgré son mètre quatre-vingt-onze, Mecir se déplace à merveille sur ocre et possède un remarquable toucher de balle. La jeunesse n’est donc pas un handicap pour celui que l’on surnommera bientôt "le chat" : il a bien des atouts dans son jeu, dont un revers à deux mains de toute beauté, et reste un mystère pour Noah qui ne l’a jamais affronté. Le Français décide donc de tester son adversaire à l’échange en cassant le rythme avec son slice en début de match. Tactique payante puisqu’il fait le break d’entrée et enchaîne les passings millimétrés surtout côté revers, domaine de son jeu qu’il a amélioré les mois précédents de l’aveu même de son coach Patrice Hagelauer.

Poussé par le public, Noah renoue le fil de son tennis d'attaque

S’il concède la première manche (6-3), Mecir prend toutefois ses marques peu à peu à l’échange. Sa science des angles et de la géométrie du court lui permet de renverser la dynamique dans le deuxième acte sur le même score (6-3, 3-6), profitant de la passivité adverse. La finale tient ses promesses et pour aller la chercher, Noah doit changer quelque chose. A 2 jeux partout dans le troisième set, il prend son destin en main. Il retourne d’abord long et bombé pour agresser le Tchécoslovaque dès la deuxième frappe de balle, puis il utilise carrément le chip-and-charge (sur terre battue) pour le prendre à la gorge. Et son audace paie, il enchaîne quatre jeux pour reprendre les commandes (6-3, 3-6, 6-2).
Grâce à ses qualités athlétiques, le Français prend le plus souvent le dessus lors d’échanges spectaculaires au filet et il n’hésite pas à plonger. Le public italien, qui le soutenait déjà majoritairement, s’enflamme. Des "Noah ! Noah !" descendent des tribunes. Et lorsqu’il fait le break à 4-4 dans le quatrième set pour servir pour le titre, l’ambiance monte encore d’un cran. Mais Mecir ne veut pas mourir. Et d’un enchaînement subtil retour dans les pieds puis lob gagnant, il refait son retard. Finalement, Noah donne un dernier coup de reins dans le tie-break pour l’emporter 7 points à 4 (6-3, 3-6, 6-2, 7-6) après 3h05 d’un beau duel.
Plus entreprenant, il s’est précipité une dernière fois vers l’avant et a vu le passing adverse sortir largement. A genoux, les bras en "V", c’est l’extase pour celui qui retrouve ainsi les bonnes "vibes" expérimentées quasiment deux ans auparavant du côté de la Porte d'Auteuil. Ça y est, Noah est de retour. Et c’est tout le tennis français qui revit avec lui. Dans la foulée, lors de la Coupe du monde des nations à Düsseldorf en Allemagne, Henri Leconte se permet ainsi de battre successivement Ivan Lendl, numéro 2 mondial, et Wilander, numéro 4. Avant Roland, tous les espoirs sont à nouveau permis.

A Roland, Leconte lui barrera la route

"Il faudra, bien sûr, compter sur McEnroe et Lendl, sur les Suédois ou sur le Tchécoslovaque Mecir, qui accumule les bons résultats depuis le début de l'année, mais il faudra aussi compter sur moi", avance un Noah requinqué et impatient d’en découdre sur la terre battue parisienne. Mais après un énorme combat contre José Luis Clerc au 3e tour, il sera sorti dès les huitièmes de finale à Paris par… Leconte au bout des cinq sets (6-3, 6-4, 6-7, 4-6, 6-1). Cette désillusion ne l’empêchera pas de finir fort l’année avec des titres à Washington et Toulouse et un quart de finale à l’US Open.
Il terminera d’ailleurs 1985 dans le top 10 mondial (7e), comme un certain Miloslav Mecir qui remportera ses duels suivants face au Français (en demi-finale sur abandon à Miami en 1987 et en finale d’Indian Wells 1989). En 1986, Noah, titré encore deux fois, atteindra même la 3e place mondiale, le plus haut classement de sa carrière. Preuve que si le plus grand souvenir de sa vie de joueur de tennis était derrière lui, il avait encore de belles réserves. Et ce magnifique triomphe romain n’était pas le moindre de ses faits d’armes.
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