Une belle gueule, une bonne com', un certain sens du spectacle et surtout un palmarès déjà aiguisé : à 22 ans, le Britannique Alfie Hewett a tout pour devenir une égérie du tennis en fauteuil. Avait tout, devrait-on écrire ? Car le vainqueur de Roland-Garros et du Masters 2017, finaliste ce week-end de l'US Open et par ailleurs devenu n°1 mondial début 2018 – il est désormais n°3 -, pourrait bien être à l'aube de sa dernière saison. Motif : il serait trop valide, ou du moins pas assez handicapé, au regard des nouveaux critères édictés par la Fédération internationale (ITF), pressée en ce sens par le Comité international paralympique (IPC).

Cette vaste opération de "triage" du personnel en fauteuil, menée au nom d'une professionnalisation constante de la discipline et donc d'un nécessaire renforcement de son cadre éthique, est en train de semer la discorde dans le monde du Paralympisme, jusqu'alors plus réputé pour ses belles histoires que pour ses polémiques. Une campagne qui ne vise pas que le tennis-fauteuil, d'ailleurs. Mais disons que le tennis-fauteuil est particulièrement dans le viseur depuis les Jeux de Rio 2016, après lesquels l'IPC a souhaité remettre de l'ordre dans la maison.

Tennis
Hambourg - Agut qualifié pour les quarts
IL Y A 5 HEURES

Alfie Hewett

Crédit: Getty Images

Deux "reproches" lui sont adressés : le manque de variété dans les catégories, puisqu'il n'en existe que deux (Open et Quad, pour les joueurs atteints d'un handicap aux membres supérieurs en plus des membres inférieurs), contrairement à des sports comme l'athlétisme ou la natation qui distribuent des médailles paralympiques à profusion ; et, surtout, une éligibilité basée sur la totale confiance des joueurs, exempts de véritables vérifications médicales.

"Pendant plusieurs mois, ça a été une lutte terrible, nous étions à deux doigts de quitter le milieu paralympique, rapporte Jean-Pierre Limborg, élu à la FFT chargé du tennis-fauteuil, également membre de la commission "wheelchair" à l'ITF. L'IPC nous réclamait d'établir trois ou quatre divisions, ce qui nous paraissait ingérable. Finalement, l'arrangement a été de mettre en place d'ici les Jeux de Tokyo un nouveau système de classification, basé sur l'établissement de critères minimums de handicap et un passage obligatoire devant une commission d'experts médicaux."

Du rêve de footballeur à la chaise roulante

Et c'est après ce passage qu'Alfie Hewett – citons aussi la Néerlandaise Marjolein Buis, n°4 mondiale - s'est vu signifier, fin 2019, qu'il ne répondait pas aux nouveaux critères minimums. La fin d'un monde pour ce jeune homme atteint, durant son enfance, de la maladie de Legg-Calvé-Perthes, une pathologie entraînant une nécrose progressive de la hanche et du fémur, diagnostiquée dans son cas à l'âge de 8 ans.

Alors qu'il se rêvait footballeur, Alfie a donc dû passer sa jeunesse en chaise roulante. Il a rebondi en embrassant une carrière de tennisman en fauteuil, avec le brio que l'on sait. Mais "problème", si c'en est un : il a peu à peu recouvré ses facultés physiques, au point d'être désormais très peu handicapé dans la vie de tous les jours. Aujourd'hui, il est quasiment libre, Alfie. Il y en a même qui disent qu'ils l'ont vu courir...

Une excellente nouvelle pour lui bien sûr, mais qui est venue jeter un pavé dans la mare. "Alfieest très favorisé par rapport à d'autres handicapés, notamment ceux qui n'ont pas de ceinture abdominale, déplore Fabrice Chargelegue, capitaine des équipes de France masculines. Lui a tous les muscles, tous les appuis, il n'est jamais déséquilibré, il peut se retourner, s'étirer vers le haut ou sur les côtés sans problème. Et comme il a quand même une grande expérience du fauteuil, contrairement à des accidentés qui s'y sont mis plus tard, c'est un véritable avion de chasse. Voilà comment il gagne, alors que tennistiquement, il est loin derrière d'autres."

Alfie Hewett (à gauche) après sa finale perdue à l'US Open contre Shingo Kunieda.

Crédit: Getty Images

"Un gros problème d'éthique"

Pour Fabrice Chargelegue, Alfie est le "fruit" d'une vaste campagne britannique de recrutement auprès de joueurs dotés du plus petit handicap possible. Et ce dans le but de briller lors des Jeux Paralympiques. Mission réussie puisque le joueur a ramené deux médailles d'argent des Jeux de Rio 2016. Pas très Coubertin tout ça. Mais ne soyons pas dupes. Voilà un moment que l'esprit noble et désintéressé du tennis handisports a perdu de sa force face à l'envol des prize-money – un total de 350 000 dollars à l'US Open cette année.

"Des gamins comme Alfie, j'en ai vu passer pas mal, reprend Chargelegue. Et tous jouent "debout" aujourd'hui. Peut-être que nous, en France, avons fait preuve de naïveté. Le problème est que si, demain, il n'y a que des Alfie Hewett, il n'y a plus aucun handicapé lourd sur le circuit. Clairement, il prend la place d'un autre. Cela pose un gros problème d'éthique, même si Alfie n'est en rien responsable de tout ça."

Ce dernier, lui, crie au scandale et réfute tout avantage. "Sur une chaise, mes jambes ne me servent à rien. Dans le top 10, il y a beaucoup de handicaps différents et tout le monde bat tout le monde, déplorait-il récemment dans la presse britannique. Cette décision fait qu'on me pointe du doigt comme si j'étais un fraudeur. Ils n'ont aucune idée des moments par lesquels je suis passé. La vie a placé un monstre sur mon chemin. Je m'en suis sorti grâce au tennis-fauteuil. Et aujourd'hui, on veut me priver de ma passion alors que je n'ai commis aucune faute."

Le combat de Stéphane Houdet

Un véritable cas de conscience qui pose en filigrane le débat sur le degré d'accessibilité au tennis-fauteuil. L'un des vieux rêves du n°1 français Stéphane Houdet serait d'ouvrir la discipline à tout le monde, valide ou pas, pour développer la discipline et la tirer vers le haut. "Mais le frein vient du monde paralympique, qui a peur de perdre tous ses avantages, fustige l'ancien n°1 mondial. Le milieu reste en effet rétif à cette idée, rappelant que le tennis-fauteuil a été créé par et pour ceux qui n'ont pas la capacité physique de jouer debout, du moins à un certain niveau.

Un débat intéressant qui ne fait toutefois pas avancer le schmilblick d'Alfie Hewett. Dont le sort n'est, en réalité, pas encore tranché. Car en 2020, rappelons qu'un empêcheur de tourner en rond nommé Covid-19 est venu reporter d'un an les Jeux de Tokyo, emmenant à décaler d'autant de temps la période probatoire des joueurs en suspens comme Alfie.

"Et l'ITF, qui est entièrement gouvernée par des Anglais, compte profiter de ce délai pour revoir les critères minimums de handicap, sourit Jean-Pierre Limborg, pointant du doigt le lobbying de l'instance pour sauver le joueur vedette du Royaume. Pour cela, elle a mandaté deux Universités qui feront connaître après les Jeux de 2021 les nouveaux critères. Ceux-ci se voudront sans doute plus inclusifs. Quoi qu'il en soit, Alfie devra repasser devant les "classifiers" médicaux. Donc en aucun cas il ne peut dire aujourd'hui qu'il est exclu. C'est de l'intox."

Le sujet est extrêmement sensible autant qu'il est subjectif. Le n°1 mondial de la catégorie Quad, l'Australien Dylan Alcott, véritable star dans son pays, suscite lui-même parfois la suspicion au motif que son handicap déclaré à l'épaule serait minime. Mais difficile de toucher à un champion aussi charismatique. Etablir des règles, c'est aussi forcément provoquer des injustices. Et briser des rêves. Or, ce sont bien les deux dernières choses que l'on souhaite infliger à des sportifs déjà durement éprouvés par la vie.

Alfie Hewett lors de l'US Open 2017.

Crédit: Getty Images

Tennis
Hambourg - Tsitsipas réussit son entrée
IL Y A 5 HEURES
Tennis
Wozniacki : "Parfois, la maladie prend le dessus, mais le plus souvent, je réussis à la dominer"
IL Y A 5 HEURES