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Legends' Voice - Comment James Bond a sauvé Marion Bartoli à Wimbledon
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Publié 22/06/2022 à 14:24 GMT+2
LEGENDS' VOICE – A l'aube de Wimbledon, tournoi qui a marqué sa carrière puisqu'elle y a joué sa première finale majeure et décroché le titre suprême, Marion Bartoli s'est confiée à Eurosport dans Legends' Voice. Dans cette première partie, la petite fille de Retournac évoque ses rêves d'enfant à son ambition de championne, jusqu'à l'édition 2007, si spéciale pour elle.
Legends Voice Marion Bartoli
Crédit: Quentin Guichard
"Pour moi, Wimbledon a toujours été un rêve. Petite, j'enchainais Roland-Garros et Wimbledon à la télé, je regardais tous les matches et je voyais Pete Sampras gagner le tournoi quasiment chaque année. J'ai rêvé d'être comme lui, de soulever le plateau en or sur le central, devant la box royale. C'étaient des images qui me faisaient rêver, de me dire qu'en partant de Retournac en Haute-Loire j'aurais peut-être la chance de prendre mon sac de raquettes et d'emprunter un jour ce fameux couloir qui t'amène jusqu'au Centre Court, avec la phrase de Kipling, etc. C'était un immense rêve qui me paraissait totalement inaccessible.
La première fois que je suis venue à Wimbledon, c'était pour les juniors. De mémoire, c'était en 2001. J'étais avec mes yeux émerveillés d'enfant qui découvrait tout ce monde que je n'avais vu qu'à la télévision. A l'époque, je faisais aussi la sparring-partner de Julie Halard et Ayi Sugiyama, qui jouaient en double ensemble. Julie m'avait invitée le dimanche à faire un barbecue chez elle. Son mari avait mis feu au jardin de la maison qu'ils louaient. Il y avait une espèce de vigne rampante qui grimpait sur le mur. On discutait et, d'un coup, on voit la vigne qui prend feu. Arnaud (Decugis) avait un tout petit peu abîmé le jardin de la maison qu'ils louaient ! (rires).
Je découvrais tout ça, y compris les maisons que les principaux joueurs louaient. En tant que simple téléspectateur, ce n'était pas un détail que l'on connaissait. Je me disais qu'un jour, j'aurais peut-être les moyens aussi de louer une maison. Quand tu es junior et que tu ne gagnes pas ta vie, on te loge à Roehampton, le site des qualifications et du logement des juniors, dans des dortoirs. Tu arrivais le matin à Wimbledon en minibus. Tu intégrais un peu le Graal. Tu montrais ton accréditation, tu pouvais jouer le tournoi juniors sur les vrais courts de Wimbledon. Puis le soir, tu retournais dans ton dortoir à Roehampton. Donc ce monde était à la fois très proche et très loin. C'était un sentiment très particulier. Assez rapidement, j'ai eu la chance de jouer le tableau principal sans passer par les qualifications. Là, tu as vraiment l'impression de faire partie de l'élite du tennis mondial.
En 2007, l'année de ma première finale, j'avais de l'ambition. J'avais été capable de battre de grosses têtes de série à Wimbledon. J'avais sorti Chanda Rubin, qui était top 10 mondial quand je l'avais battue. Puis j'étais sur une bonne lancée. J'ai fait huitième de finale à Roland pour la première fois, j'avais enchaîné demie à Birmingham, en battant Hantuchova, je perds sur Sharapova. Je refais demie à Eastbourne, je perds sur Justine Henin. Donc je sens que mon jeu se met en place et j'ai de la confiance. Mais j'ai aussi un tableau très compliqué avec Flavia Pennetta dès le premier tour. Une joueuse redoutable sur gazon, qui jouait très à plat. Il faut que je me remette très vite dedans parce que je perds contre Justine le vendredi à Eastbourne, je fais le voyage en voiture le samedi, le dimanche tu prends tes repères et dès le lundi tu attaques puisque j'étais programmée ce jour-là.
Je me souviens qu'à l'époque, j'étais sponsorisée par Nike. Je vais à la maison Nike pour récupérer ma dotation et je croise Nicolas Barthes et Phil Knight, le fondateur de Nike. On discute un peu, il me demande comment je me sens. Je lui dis que j'ai bien joué, j'ai gagné des bons matches mais j'ai un tableau hyper compliqué. Phil me dit 'Ecoute, je reste jusqu'à la fin du tournoi, donc j'espère te voir le jour de la finale.'
Tout s'est bien goupillé pendant ce Wimb'. Quand il fallait finir avant la pluie, je finissais avant la pluie, quand j'étais sur un match un peu tendu et que j'avais besoin d'une coupure, la pluie tombait pour que je puisse récupérer ou avoir un petit conseil tactique. C'était l'alignement des planètes. La météo était catastrophique. C'est l'année où Nadal et Soderling ont joué leur match en quatre ou cinq jours.Moi, j'affronte Jankovic, qui m'avait battue en huitième à Roland, et nous sommes programmées juste après eux.
On doit jouer le samedi. Match annulé. Le lundi, ils avancent d'une heure. 11 heures du matin. On a fini à 19h. Et une heure après, je joue un double, que je gagne ! On jouait trois jeux, interruption de 40 minutes. On jouait deux jeux, interruption de 30 minutes. Je gagne en trois sets, à l'arrache, mais à force d'avancer, d'y aller au culot sur une surface qui me convenait mieux que la terre, j'ai fini par remporter ce match.
J'enquille dès le mardi. A l'époque, je n'avais pas les moyens de me prendre une maison à Wimbledon. Donc j'étais logée à Croydon, à plus d'une heure de là. J'étais à l'hôtel, au Hilton. On l'avait choisi parce qu'il y avait une grande salle de gym juste à côté de l'hôtel. Je ne venais pas m'échauffer sur le site le matin. Je faisais juste une séance de deux heures à la salle de gym, je me changeais et je venais à Wimbledon. Je ne faisais aucun échauffement tennistique.
J'arrive pour jouer Michaela Krajicek, la nièce de Richard, en quarts. Premier set, je perds 6-3. La pluie tombe. On va au vestiaire et là, je m'écroule, je dors pendant une heure et demie tellement j'étais épuisée de la journée de la veille. Je n'en pouvais plus. Je me suis réveillée, on a repris le match et ça allait mieux. J'ai gagné 6-3, 6-2 je crois derrière pour me qualifier pour ma première demi-finale, contre Justine Henin.
Justine, c'est l'immense favorite. Elle a presque tout gagné cette année-là. Elle n'a plus perdu un match jusqu'à la fin de l'année après. Elle venait de battre Serena. Mes chances sont minimes. C'est ma première sur le Centre Court. Je suis extrêmement impressionnée. A Wimbledon, il y a cette particularité des deux vestiaires séparés. Tu as le vestiaire du haut qui est pour les 16 premières têtes de série ou anciennes gagnantes du tournoi. C'est à part. Tu as une dame qui est là, qui peut te faire ta laverie en moins de 45 minutes, repassée, séchée si tu as eu une interruption par la pluie. Chacune a une baignoire pour se faire couler un bain après un match. Tu as ton physio particulier. C'est un vestiaire de luxe, tu te sens extrêmement privilégiée.
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Les mots de Kipling, les photos des légendes, le poids du lieu. Tout Wimbledon.
Crédit: Getty Images
Puis tu as le vestiaire du bas, pour toutes les autres. Ce n'est pas le même traitement. Là, c'est chacun pour soi et Dieu pour tous. Bien sûr, Justine, numéro un mondiale, est en haut. Moi, en bas. Je me souviens de la juge-arbitre qui vient me chercher pour me dire 'C'est à toi'. Je prends mon sac et, pour la première fois de ma vie, je passe dans ce fameux couloir avec la galerie des trophées, qui sont tous bien mis en valeur. Le tableau avec le palmarès. Martina Navratilova. Serena Wiliams. Steffi Graf. Pete Sampras. Tous ces immenses champions qui ont marqué ce tournoi magique. Il y a la fameuse phrase de Kipling.
Là, je vois en vrai le film que je me suis fait en rêve depuis toute petite des milliers de fois. Je suis dans mon rêve. Mais pour la première fois, c'est vrai. Je veux juste ne pas être ridicule, sortir de là en ayant fait mon match. Avec mon papa, on a essayé de le traiter le plus possible comme un match normal. Ne pas trop en parler à l'avance. Rester dans la routine, ne pas changer les temps d'échauffement. Beaucoup de gens nous demandaient des tickets pour le match, pour être dans ma box. On avait tout refusé, justement pour le traiter le plus simplement possible.
Mais c'était une erreur. Je me suis pris en pleine face ce que tout ça représentait pendant le premier set. J'avais tellement voulu mettre tout ça de côté que, quand je suis rentrée sur le terrain, que j'ai vu l'ovation du public, la box royale pour la première fois, je n'arrivais plus à respirer. Vraiment.
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Marion Bartoli, tombeuse de Justine Hénin à Wimbledon en 2007.
Crédit: Imago
Puis il y a eu un clin d'œil du destin. Je savais qu'en box royale il y avait des invités prestigieux. Depuis toute petite, je suis une grande fan de tous les films de James Bond et, ce jour-là, Pierce Brosnan est invité dans la box royale. Il avait assisté à la première demi-finale, celle de Venus, puis il était sorti pour se rafraîchir. Le temps qu'il revienne, j'avais perdu un set. Et je le vois qui vient s'asseoir au premier rang, à côté du président du All England Club. Je me dis soit je commence à avoir des visions et ça commence à être compliqué, soit c'est vraiment lui. Je me rappelle très bien m'être dit 'Compte le nombre de balles que tu as dans la main'. Je compte, et je relève la tête. Il était toujours là. C'était bien lui.
Pour arriver à me détacher de l'évènement, je me suis mise à moins penser à ça, et juste à jouer pour Pierce Brosnan pour qu'il ait une bonne impression de moi. Je me disais 'Tu fais ce que tu veux Marion, mais tu dois rester au moins une heure et demie de plus sur ce court pour que Pierce Brosnan te voit jouer au moins deux heures. Il n'est pas question de continuer comme ça.' James Bond m'a sauvé, voilà. Mais ça m'a libérée, moi la petite fille venant de Retournac, du poids de tout ça, du court central, de mon rêve de petite fille. Je jouais juste pour quelqu'un qui représentait beaucoup pour moi-même s'il n'était pas du monde du tennis.
Après, on est à 5-5 dans le deuxième set et Justine est à 15-40 sur mon service. Si elle me breake, elle sert pour le match et c'est compliqué. Mais au moins j'avais la sensation de faire mon match. J'arrive à sauver ces deux balles de break et derrière, je ne sais pas ce qu'il s'est passé, mais je me suis mise d'un coup à jouer le meilleur tennis de ma vie. Tout ce que je tentais, je le réussissais. C'était irréel. J'étais dans la fameuse zone. L'état de grâce. Je suis passée du noir au blanc en 45 minutes. Je mets 7 jeux de suite à Justine qui archi-dominait le tennis féminin pour mener 5-0 dans le troisième. Je gagne 6-1, je tombe à genoux sur le central. Je me dis 'Je l'ai fait'. J'ai très rarement retrouvé ce sentiment de plénitude.
La finale a été très difficile parce qu'on avait fini le vendredi soir et que j'affrontais Venus dès le samedi à 14h. Je n'aime pas dire que le résultat aurait été différent. Ça ne sert à rien de refaire le match en se disant que s'il y avait eu un jour de plus, j'aurais gagné. Elle était plus forte que moi. Elle servait mieux, elle retournait, la meilleure a gagné. Je n'ai aucun souci avec ça.
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Wimbleodn, finale 2007 : Venus Williams et Marion Bartoli.
Crédit: Imago
La seule chose, c'est que je n'ai pas eu le temps de préparer cette finale et de l'apprécier. Le vendredi soir, j'ai fait toute la presse, je suis rentrée à l'hôtel à minuit. Le temps que l'adrénaline retombe, j'ai dû m'endormir à trois heures et demie du matin. J'étais dans une machine à laver. Je me suis réveillée, il y avait le match le plus important de ma vie et je n'avais pas le temps de le préparer.
Cette finale, d'un certain côté, c'était comme une fête. L'accomplissement d'une vie de travail alors que pas forcément grand-monde n'y avait cru dans le tennis français. Tout le monde a les images en tête de mon papa qui tombe dans les bras de Richard Williams. Mais c'était frustrant.
J'ai mis un an et demi à récupérer de cette défaite. Ça m'a détruit. Puis entre le statut qui change, les attentes… 2008 a été une saison galère de chez galère. Je n'avais plus aucune énergie, je n'arrivais pas à me lever avec le même enthousiasme. Ce serait aujourd'hui, on parlerait de "mental health". A l'époque, on ne parlait pas de ces choses-là. C'était dur parce que tu sais qu'il va falloir tout recommencer à zéro alors que tu n'étais qu'à un match du rêve de ta vie. J'allais attendre six ans pour ça."
A SUIVRE : Jeudi, la seconde partie du Legends' Voice de Marion Bartoli, consacrée à sa victoire en 2013 et à sa victoire cotre Serena Williams deux ans plus tôt.
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