Avant toute chose, précisons que tout va bien. Harmony Tan, qui a déclaré forfait hier en double au lendemain de sa victoire historique face à Serena Williams au super-tie break du 3e set – forfait qui a d'ailleurs eu le don d'agacer sa partenaire, l’Allemande Tamara Korpatsch -, devrait être tout à fait apte à jouer son 2e tour ce jeudi face à l'Espagnole Sara Sorribes Tormo. Elle souffrait en réalité de crampes aux mollets qu'elle ne voulait pas prendre le risque d'aggraver, pour ne pas passer en l'espace de quelques heures du rêve fou au cauchemar absolu.
Si l'on entend le courroux de Korpatsch, c'eut été dommage, en effet, de devoir jeter l'éponge au moment précis où la Française touche enfin du doigt, à 24 ans, ce moment tant attendu où, en quelque sorte, elle fait son accession dans le grand monde du tennis féminin. Chose dont elle n'était peut-être pas tout à fait persuadée d'être capable, jusqu'à ce Wimbledon 2022.
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Il faut dire qu'Harmony part de loin. Plus précisément d'Asie : son père, ingénieur en informatique chez Oracle, est un Chinois du Cambodge, où il est né ; sa mère, elle, est née au Viêt Nam avant de débarquer en France après la chute de Saïgon en 1975, puis d'embrasser une carrière de journaliste qui l'a menée notamment aux pages saumon du Figaro Economie, à RFI et à la co-rédaction en chef du… Chef, un magazine de gastronomie.
Bref, chez les Tan, il était culturellement assez peu question de tennis, voire pas du tout. "Nous ne sommes pas une famille de tradition sportive mais je voulais que mes enfants en fassent pour ne pas qu'ils restent toute la journée devant la télé, raconte depuis Wimbledon la maman d'Harmony, Lizqueen, qui supervise désormais la carrière de sa fille. C'est comme ça qu'Harmony a fait de la gym, du judo, du golf et du tennis, qu'elle a commencé à Neuilly-sur-Marne. Et puis, un jour, à l'occasion d'une journée de détection, elle a été repérée par le club de Nogent qui m'a proposé des entraînements gratuits. Voilà, je me suis fait piéger par le mot "gratuit" (rires) !"
Les prédispositions d'Harmony ont fait le reste : dans ses premières années, elle gagne à peu près tous les tournois auxquels elle participe dans sa Ligue d'Ile-de-France. Son talent crève les yeux, si bien qu'à huit ans, ses parents l'envoient faire un stage de huit jours dans l'académie de Nick Bolletieri, en Floride. Juste pour voir. "Ça nous a coûté une blinde, 350 dollars les 15 minutes, juste pour avoir l'avis de Nick !", en rigole aujourd'hui (mais moins à l'époque) Mme Tan. Heureusement, l'avis de Nick est favorable, tout comme le sera deux ans plus tard celui de Melanie Molitor, la maman de Martina Hingis. Les experts sont formels : oui, la "petite" a le potentiel pour devenir, un jour, une joueuse professionnelle.

Harmony Tan

Crédit: Getty Images

Une chute de deux étages en guise de déclic

Pour que la famille achève définitivement de s'en convaincre, il faudra un accident de la vie, qui aurait pu virer au drame. Alors en classe de cinquième au Collège Sainte-Thérèse de Champigny-sur-Marne, la jeune Harmony fait une vilaine chute de deux étages dans un escalier de l'école. Les pompiers sont appelés. La maman aussi, évidemment : "Je l'ai retrouvée dans le camion des pompiers, elle était là, avec sa minerve, et la première chose qu'elle m'a dite en me voyant, c'est : 'Maman, est-ce que je pourrai rejouer au tennis ?' Ce jour-là, j'ai compris qu'elle voulait vraiment en faire sa vie."
Mais de la coupe aux lèvres, il y a un pas. Harmony a beau avoir le talent et la flamme, elle tarde à avoir le physique de l'emploi. Sa croissance tardive et son jeu atypique à maturation lente l'éloignent rapidement des meilleures Françaises de sa promotion 97 – parmi lesquelles Fiona Ferro – et lui ferment la porte des projets fédéraux. La famille va devoir alors se mettre en quatre et se saigner financièrement pour la soutenir dans son projet, avec pour seule condition qu'elle s'assure un plan B. Ce que la joueuse fera en passant son Bac S puis en étant admissible à la filière de Sciences Po Paris réservée aux joueurs de haut niveau.
Elle n'aura pas le temps d'en suivre les cours. Car c'est le moment précis où la carrière d'Harmony, qui a préféré se lancer très tôt sur le circuit pro – premier tournoi ITF à 14 ans – plutôt que de s'attarder chez les juniors, commence à prendre son envol. Et ce en grande partie grâce à l'aide providentielle de Nathalie Tauziat, qu'elle a sollicitée pour la coacher à distance. Avec les conseils réguliers de l'ancienne finaliste de Wimbledon (en 1998), Harmony passe de la 500e place mondiale au top 100, qu'elle atteint en avril dernier juste avant d'honorer une première sélection en Billie Jean King Cup contre l'Italie, en remplacement de Clara Burel, blessée.
"Jusqu'à présent, on fonctionnait le plus souvent par téléphone, Nathalie étant basée à Biarritz et par ailleurs très investie aussi auprès des joueuses canadiennes, raconte encore Lizqueen Tan. On est arrivées comme ça jusqu'aux portes du top 100 mais là, on s'est dit que pour aller chercher encore plus haut, on allait avoir besoin d'une aide supplémentaire. Car le cap est important."
C'est ainsi qu'Harmony va démarcher elle-même Sam Sumyk, l'entraîneur français connu pour avoir notamment emmené Vera Zvonareva, Victoria Azarenka et Garbiñe Muguruza jusqu'à leurs plus grands faits d'arme. Le Breton, basé aux Etats-Unis, est séduit par le projet et attaque la saison 2022 au chevet d'Harmony, qu'il accompagne en Amérique du Sud, puis sur la tournée américaine et enfin lors de la saison sur terre battue, jusqu'à Roland-Garros. Pour des raisons personnelles, il n'est pas présent à Wimbledon, où Tauziat, en revanche, a fait le déplacement.
Avec Sumyk, Harmony possède au moins une passion commune : celle du surf, qu'elle a beaucoup pratiqué dans son adolescence avant de se calmer au fur et à mesure de sa progression tennistique. Idem d'ailleurs pour le piano, qu'elle a pratiqué durant huit ans au Conservatoire de Neuilly-sur-Marne en passant même des concours de niveau national.
Le surf/le piano, Tauziat/Sumyk… Des associations a priori improbables mais qui fonctionnent finalement très bien et qui en disent long sur le côté "multifacettes" d'Harmony Tan. Lequel s'exprime également dans son tennis, varié et créatif, dénué de coups très forts mais déstabilisants, quoi qu'il en soit à l'encontre des canons du tennis féminin moderne, essentiellement basé sur la puissance, du moins ces dernières années, au creux de la génération dans laquelle Harmony a grandi.
Bref, cette dernière s'est construite un peu envers et contre tout. Mais semble désormais mûre pour prendre définitivement son envol, au sens premier du terme puisqu'elle s'apprête à quitter le nid parental pour emménager dans un appartement qu'elle vient d'acheter, dans le 5e arrondissement de Paris. Les 78 000 livres (environ 90 000 euros) de prize-money promis pour sa victoire sur Serena – son troisième succès en Grand Chelem après également un succès contre Alizé Cornet à Roland-Garros en 2021 et contre Yulia Putintseva à l'Open d'Australie cette année – tomberont à pic pour la soutenir dans cet investissement. Ça n'a pas été un long fleuve tranquille mais tout est en harmonie, désormais, dans sa vie comme dans sa carrière.

Harmony Tan

Crédit: Getty Images

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