DR

Coupe du monde 2014 - A Sao Paulo, la peinture murale de Paulo Ito a fait du bruit

Ce cri muet qui n’en finit plus de résonner

Le 11/06/2014 à 23:19

En un mois, une peinture murale d’une rare puissance évocatrice est devenue le symbole du rejet de la Coupe du monde par une partie du peuple brésilien.

Son nom ne vous dit sans doute rien. Mais peut-être avez-vous découvert, sur internet ou même à la télé, sa dernière œuvre. Un enfant. Dans sa main, un couteau et une fourchette. Dans son assiette, un énorme ballon de football. L’enfant pleure. On l’entend presque hurler, même. Il a faim et tout ce que le Brésil a à lui offrir, c’est cette Coupe du monde au centre de toutes les attentions mais aussi de toutes les contestations. Paulo Ito, jeune artiste de rue brésilien, a touché au plus juste avec cette œuvre qui a le mérite, en une image, de dire beaucoup de choses et d’exprimer un sentiment très largement répandu. Depuis, elle a généré un colossal intérêt, offrant à son auteur une notoriété inattendue.

C’est le 10 mai dernier que Paulo a peint ce dessin sur le mur d’une école, dans le quartier Pompeia, légèrement à l’ouest du centre-ville de Sao Paulo. "Initialement, nous explique-t-il, mon idée était de trouver un immeuble qui pourrait être bien visible pendant le Mondial, mais je n’ai pas réussi à trouver ce que je cherchais." Le 10 mai, à 6h30 du matin, il se met donc au travail. Neuf heures et demie plus tard, il a achevé sa peinture murale. Le lendemain, elle est postée sur internet. Le buzz est immédiat. Sur Facebook, 25.000 partages en une semaine. Depuis, ça n’a pas désenflé. L’œuvre se propage. Sa force, c’est son universalité. Elle parle à chacun, libérée de la barrière de la langue. La supériorité de l’image sur les mots.

L'ariste brésilien Paulo Ito

L'ariste brésilien Paulo ItoEurosport

Ce sont surtout les médias étrangers qui le sollicitent

Le sujet lui tenait à cœur, lui qui ne se considère pas comme un fana de football. "J’aime bien le foot mais je ne le suis pas vraiment au quotidien", dit-il. Il avait d’ailleurs déjà dessiné sur ce thème ("j’en ai fait trois autres", précise-t-il), pointant un regard critique sur "l’industrie" du football, comme ce "Futebobo".

Mais cette fois, son timing était parfait. Depuis 14 ans qu’il peint dans la rue, jamais Paulo Ito n’avait vu une de ses œuvres connaitre une telle renommée. "Dans ces proportions en tout cas, c’est la première fois, admet-il. Alors oui, je suis surpris de voir les répercussions." Preuve qu’il a mis dans le mille. Qu’il a touché là où ça fait mal. Même si, paradoxalement, l’essentiel des sollicitations médiatiques proviennent de l’étranger. Il est contacté depuis l’Europe, les Etats-Unis et même le Japon, suite à son œuvre. Mais au Brésil, pas grand-chose "à part un site internet". 

Nec spe, nec metu

De toute façon, Ito demeure très distant de cette notoriété. Il n’en reste pas moins que cette peinture fait office de figure de proue, d’icône de la contestation. L’artiste pauliste le concède même s’il demeure assez détaché. "Oui, c’est devenu une sorte de symbole. Ce symbole va sans doute s’éteindre avec la Coupe du monde. Mais je vais continuer à travailler." Sur ses deux avants bras, un tatouage en deux parties, qui se répondent : nec spe, nec metu. "Cela veut dire ‘sans espoir ni crainte’. Je n’ai jamais eu d’espoir avec mon travail", assure-t-il. Sa soudaine notoriété ne change donc rien à son approche de l’art tel qu’il le pratique. Seul le regard que portent les autres s’en trouve modifié. Mais il ne peut ignorer que cette image a rassemblé le ressenti, et le ressentiment, d’une grande partie de l’opinion brésilienne.

Au Brésil, on manifeste sa frustration et sa colère de diverses manières. Certains font grève. D’autres défilent. Une minorité, plus radicale, est prête à la violence. Paulo Ito, lui, s’est exprimé à travers l’art. Sa façon à lui de hurler. "J’aimerai que les gens puissent manifester massivement et pacifiquement pendant la Coupe du monde. Je ne sais pas si ce sera le cas. Mais ce qui est sûr, c’est qu’on a vraiment besoin d’une réforme du système politique car, droite ou gauche, rien ne change", regrette-t-il. Comme tant d’autres, Paulo pousse un cri de colère, qui s’exprime à travers celui de ce gamin noir. Un cri muet, figé sur ce mur de l’école de la rua Padre Chico de Sao Paulo. Pourtant, il n’en finit pas de résonner, jusqu’à l’autre bout de la planète.

Paulo Ito sera l'invité de Guillaume Di Grazia dans l'émission Copacabana Live, jeudi, sur Eurosport.

0
0