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Didier Rey et le football corse : "A Bastia la passion, à Ajaccio la vision"
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Publié 18/10/2012 à 18:57 GMT+2
Didier Rey, historien et spécialiste du football corse, nous explique la genèse qui fait aujourd'hui de Bastia et d'Ajaccio deux clubs opposés mais pas ennemis.
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Crédit: Eurosport
Ajaccio AC - Sporting Bastia est-il le derby historique de Corse?
Didier Rey: Non. Sur les quarante années écoulées, il y a du avoir à peine une dizaine de match seulement entre Bastia et Ajaccio en première division (16, NDLR). Le derby historique de Corse, il se disputait en amateur et c'était Bastia face au Gazelec, l'autre club d'Ajaccio. Un club qui a été quatre fois champion de France amateur (1963, 65, 66, 68) et qui a représenté le vrai club populaire. L'autre concurrent du Sporting, c'était le CAB dans les années 30-40. Depuis dix ans, les choses ont un peu changé car l'ACA est revenu au premier plan.
En quoi les deux villes s'opposent-elles?
D.R: D'un côté vous avez Bastia qui a longtemps été le centre intellectuel de la Corse, tournée vers l'Italie notamment dans le domaine industriel. Ajaccio n'a du sa promotion qu'au Bonapartisme et à son statut de chef lieu du département unique en 1975. C'est plutôt une ville administrative, d'un sud de la Corse aristocratique. Voilà la représentation de ces deux cités. Il y a toujours eu cette opposition qui a pu prendre des cotés politiques et qui a parfois pris des aspects sportifs.
On a coutume de dire que le public est plus passionné à Bastia et plus spectateur à Ajaccio. Est-ce vrai?
D.R: Oui, Bastia est le grand club de football de la Corse. Il est resté très longtemps au plus haut niveau, il a eu une dimension européenne avec la finale de la Coupe de l'UEFA en 1978. Les meilleures années du club ont aussi coïncidé avec les périodes de mutation parfois très violentes de la Corse des années 70-80. Donc, il y a vraiment une identification très forte. Le club de Bastia, c'était la Corse en fait.
Et Ajaccio?
D.R: L'ACA était monté en D1 en 1967 mais a été rétrogradé dès 1973 avant de s'effondrer pour se retrouver en DH. Il n'est revenu chez les pros qu'à la toute fin des années 90. Il n'y a donc pas le même passé, ni le même attachement. Pour simplifier, on aurait du côté de Bastia l'histoire et la passion. D'ailleurs, il y a des groupes de supporters ajacciens du Sporting. L'inverse n'existe pas. Et du côté d'Ajaccio, on a la structuration, la vision dans le long terme (un nouveau stade est prévu en 2013, NDLR) sans l'élément historique passionnel.
Les relations entre les deux clubs sont plutôt cordiales aujourd'hui. Mais y a-t-il eu des années difficiles?
D.R: Oui, mais le contexte était différent. La Corse des années 60-70 n'est pas celle des années 2010. A tous les points de vue. Dans les années 60, on était dans la vieille opposition Nord-Sud et là les rencontres étaient chaudes et compliquées aussi bien sur le terrain que sur les tribunes. A l'ancienne si on veut. Les relations étaient parfois faites de coups fourrés entre les deux clubs. Depuis, elles ont beaucoup changé. La Corse a changé et la catastrophe de Furiani a marqué les esprits. Elle a apaisé beaucoup de choses. Par exemple, l'année suivant la catastrophe, Bastia a pratiquement joué tous ses matches du calendrier aller à Ajaccio, dans le stade du Gazelec. En période de crise, il y a cohésion.
Est-ce aussi le cas chez les supporters?
D.R: Ça dépend des catégories d'âge. Chez les gens qui ont 40-50 ans et ont grandi dans la Corse des grandes mutations, il y aura ce sentiment identitaire, la possibilité de se rapprocher. Maintenant ce n'est pas évident avec la logique des ultras et on peut avoir des supporters qui se réjouissent d'une défaite de l'autre camp et vice-versa. Cette mouvance ultra n'a pas plus d'une vingtaine d'années en Corse. Je me souviens d'une banderole exhibée à Bastia pour un derby en 2004 ou 2005 avec l'inscription: "Ajacciens, bienvenue en Corse". Les supporters bastais les identifiaient à des Corses francisés.
Si les deux clubs corses ne sont pas des ennemis, en ont-ils? Marseille? Nice?
D.R: Avec l'OM, il y a eu des oppositions dures mais parce que Marseille était une ville "corse" avec des insulaires considérés comme des traitres car ils supportaient l'OM. Même chose pour Paris. Mais Nice non. C'est une création de ces vingt dernières années. Si on pouvait symboliquement le marquer, ce sera le quart de finale de Coupe de France en 1992. Bastia l'emporte 1-0 à Nice et les supporters corses mettent à sac une partie de la ville. Nice, c'est une tradition inventée comme les clasicos entre le PSG et l'OM."
Didier Rey est Docteur en histoire et maitre de conférences à l'Université de Corse. Il est également l'auteur de plusieurs ouvrages: "Football en Mediterrannée Occidentale de 1900 à 1975" (éditions Alain Piazzola), "Sports et Société en Corse des années 1860 à 1945 et des années 1945 à nos jours" (éditions Albiana).
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