Ligue 1 - Enquête : à qui appartiennent les clubs ?

Enquête : à qui appartient la L1?
Par Eurosport

Le 14/08/2013 à 14:59

Ils perdent de l'argent. Leur mercato est frileux. Leurs motivations, incertaines. Au fond, qui sont-ils ? Voici notre enquête sur les propriétaires de la L1.

Vous avez entendu ces messages très souvent, ces derniers temps. "Ils" subissent la crise. "Ils" n'investissent plus sur le marché des transferts. "Ils" cherchent à revendre leur club. "Ils" regrettent les décisions fiscales du gouvernement, "ils" aimeraient que le PSG et Monaco investissent davantage en France et surtout "ils" veulent que l'ASM ait les mêmes règles fiscales qu'eux. "Ils", ce sont les propriétaires des clubs de L1. Leurs visages, pour la plupart, sont connus. Les raisons de leur présence dans le foot, ce milieu tellement moins rationnel que leur environnement professionnel classique, beaucoup moins. L'arrivée d'actionnaires surpuissants de type QSI et Rybolovlev a été pour les actionnaires de L1 une mini-révolution.

A qui appartient la L1 ? Que font-ils tous ici, à la tête de clubs professionnels, ces entreprises si peu rentables, si coûteuses sur le plan financier et plus encore sur le plan nerveux ? Nous avons mené l'enquête. Entre le fonds d'investissement souverain du Qatar et les entrepreneurs locaux qui possèdent l'En Avant Guingamp, il n'y a qu'une chose en commun : une passion pour le foot sans laquelle ils auraient fui tous ces ennuis. Le reste, nous vous proposons de le découvrir. Voici comment se "répartit" la population des propriétaires des clubs de L1.

. LES MILLIARDAIRES

Qu’on se le dise, Paris et Monaco ne sont pas les seuls à disposer d’un propriétaire riche à milliards. Mieux, ce ne sont même pas les plus riches ! C'est Rennes qui truste les premières places en Ligue 1. En Bretagne, où il a progressivement racheté le Stade Rennais à la municipalité à partir 1998, François Pinault est de loin l’actionnaire le plus opulent du football français avec une fortune estimée par le magazine Forbes à 11.3 milliards d’euros. Soit la troisième fortune de France. L'OM n'est pas en reste avec Margarita Louis-Dreyfus. A Marseille, où ils sont arrivés en 1997, la veuve de RLD et ses enfants sont assis sur 4.5 milliards. La quatrième propriétaire d'un club de football la plus riche du monde d'après le magazine américain (qui oublie curieusement la famille Pinault de son classement). De quoi faire réfléchir ceux qui s’émerveillent de la manne financière des Parisiens et des Monégasques. De son côté, si l’émir du Qatar, Tamim bin Hamad al-Thani, disposerait de “seulement” 1.5 milliards d’euros sur son compte en banque selon Forbes, le PSG s'appuie sur la puissance du fonds d'investissement souverain du Qatar (QSI) qui détiendrait 64 milliards d'actifs. Quant au propriétaire russe de l’ASM, Dmitry Rybolovlev, sa fortune est tout de même estimée à 6.8 milliards.

Pourquoi sont-ils là ? : S’ils sont unis par leurs colossales fortunes, ces quatre propriétaires répondent à des logiques différentes. Au PSG et à Monaco, "les nouveaux entrants sont pour l’instant dans des logiques d’investissement, nous explique Luc Dayan, spécialiste des restructurations de clubs. Ils perdent de l’argent dans l’exploitation de leurs clubs avec des stratégies très ambitieuses". Derrière tout ça, QSI et Rybolovlev ont des objectifs d’image voire de "marketting politique", analyse Frédéric Bolotny, économiste du sport : "Les Qataris sont là pour gagner une légitimité. C’est un tout petit pays qui a décidé de rentrer dans la cour des grands au niveau international en utilisant le seul média universel qui pouvait lui permettre de faire ça en quelques années. Il n’y a avait pas beaucoup de clubs libres à ce moment-là".

Pourquoi Rennes et l’OM ne font-ils pas la même chose ? "Ils n’ont pas envie de perdre de l’argent, rétorque-t-il. Louis-Dreyfus a perdu 200 millions d’euros à Marseille. Aujourd’hui, l’OM est totalement redressé financièrement, c’est beaucoup plus sain. A Rennes, un actionnaire comme Pinault ne peut pas se permettre de perdre trop d’argent dans le football vis-à-vis de ses entreprises". L’ancien président de Kering (ex-Pinault-Printemps-La Redoute) explique d’ailleurs qu’il n’a pas la même démarche "que celle de monsieur Abramovich à Chelsea" : "Il s'agit d'une question de passion. C'est presque du mécénat. Nous n'avons pas acheté le club en nous disant ''dans cinq ou dix ans, nous sortirons de l'affaire". Ça ne fonctionne pas de la sorte. Nous construisons ce club. Nous voulons le pérenniser”.

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. LES GRANDS GROUPES

Environ la moitié des clubs de Ligue 1 se reposent sur la puissance financière de grands groupes. Parmi eux, Bordeaux et Sochaux sont les exemples les plus marquants. M6 est propriétaire des Girondins depuis 1999 lorsque le groupe média a racheté le club pour 12 millions d’euros. A Sochaux, la situation est un peu différente puisque Peugeot, qui détient 99 % du club, en est le propriétaire fondateur. En 1928, Jean-Pierre Peugeot avait créé le FCSM pour offrir un spectacle aux ouvriers. Enfin, le LOSC et l’OL peuvent entrer dans cette catégorie mais présentent un statut un peu particulier. "Ce sont un mix entre deux modèles, explique Luc Dayan. Ils ont à la fois la surface financière de groupes importants et ce sont en même temps des personnes physiques (Jean-Michel Aulas à Lyon et Michel Seydoux à Lille, ndlr) qui ont décidé de construire leur club et de les placer dans des tailles économiques importantes, ce qui leur fait prendre parfois des risques. Mais ils sont capables de les assumer".

Pourquoi sont-ils là ? : Ce sont pour la plupart des actionnaires "historiques". "Ils sont arrivés il y a environ dix ans à l’époque où on imaginait que les clubs de football pourraient se transformer en entreprises de spectacles avec des logiques économiques et avoir une plus forte indépendance vis-à-vis de la LFP, notamment pour les droits TV", se souvient Dayan. "A cette époque, on parlait d’une privatisation des droits du foot comme ça se faisait en Espagne", renchérit Frédéric Bolotny qui souligne que "M6 se fait traiter de radin depuis dix ans alors que, quand ils se sont positionnés à Bordeaux, c’était dans une stratégie d’intégration verticale (pour maîtriser d'autres branches de son activité, ndlr)". Certains sont donc partis, comme Canal + au PSG. Les autres pourraient les imiter. Régulièrement, on annonce que M6 chercherait un repreneur. "Le club ne doit pas être un centre de pertes significatif pour le groupe, a déjà eu l’occasion de faire savoir Nicolas de Tavernost. Nous ne serons pas le mécène des Girondins". Idem à Lille où Michel Seydoux, arrivé en 2004, veut se désengager. Quant à Lyon, Jean-Michel Aulas a déjà évoqué son désir d’attirer de nouveaux investisseurs.

Dans cette dernière catégorie, on retrouve les nombreux clubs qui ont une forte attache locale ou régionale. Même s’il dispose d’une belle fortune estimée à 85 millions d’euros et de son groupe de traitement de déchets, Louis Nicollin reste une figure de Montpellier. A Valenciennes, Jean-Raymond Legrand, chef d’entreprise dans la boulangerie, est le nouveau patron du VAFC depuis 2011 avec 95.82 % des parts. Les autres clubs sont aux mains de multiples actionnaires fortement ancrés dans le tissu économique local. C’est par exemple le cas de Jean-Pierre Rivère, promoteur immobilier à Nice, ou de Jean-Pierre Caillot, patron d’une entreprise de transport dans la région de Reims. La palme revient à Guingamp dont 62 % du capital est détenu par 84 actionnaires, dont de nombreux chefs d’entreprises locales. Une situation unique en Ligue 1.

Pourquoi sont-ils là ? : Ces actionnaires visent une rentabilité indirecte via un investissement qui s’intègre dans une publicité locale ou régionale. "L’exemple, c’est Nicollin, illustre Frédéric Bolotny. Au départ, la passion y était pour beaucoup. Puis il a utilisé son club comme outil de relation publique vis-à-vis des collectivités locales qui sont ses principaux clients. A chaque fois qu’il s’est implanté dans un club (MHSC, Montpellier Hérault Rugby Club en 2009, Paris Basket Racing en 2000, Paris Handball en 2002, ndlr), il a eu des marchés. On est sur de la complémentarité avec d’autres activités". Membre de la DNACG de rugby, après avoir siégé à la DNCG de la Ligue de football de 2001 à 2008, il fait le parallèle avec un autre cas de l’ovalie : "Quand on me parle d’Alain Affelou comme un mécène (à Bayonne, ndlr), je veux bien mais son nom, c’est sa marque. Il peut difficilement avoir une meilleure visibilité".

. LES ENTREPRENEURS

Une nouvelle génération de propriétaires est arrivée ces dernières années. Des hommes d’affaires venus du monde de l’entreprise. Ils s’appellent Loïc Féry à Lorient (2009), Olivier Sadran à Toulouse (2001), Bernard Caïazzo et Roland Romeyer à Saint-Etienne (2005), Waldemar Kita à Nantes (2007) ou encore Esfandiar Bakhtiar à Evian-Thonon-Gaillard (où Danone est simple partenaire). Des businessmen, sans nécessairement d'attache locale (à l'exception de Toulouse et Saint-Etienne), qui sont venus rompre avec la tradition des investisseurs du cru. Pour la plupart, ils sont actionnaires uniques ou largement majoritaires (100 % pour Féry, 85 % pour Sadran, 100 % pour Caïazzo et Romeyer ou 96 % pour Kita). "Ce sont des patrons de PME qui ont gagné un peu d’argent, qui sont rentrés à des conditions financières pas très élevées et qui gèrent leurs clubs de la façon la plus équilibrée possible car ils n’ont pas forcément les moyens de compenser des pertes abyssales chaque année", décrit Luc Dayan.

Pourquoi sont-ils là ? : "Pour eux, l’objectif est de ne pas perdre d’argent, d’essayer d’équilibrer les comptes et, éventuellement, gagner un peu de sous", résume encore Dayan. Ce sont donc souvent des clubs rentables qui figurent en milieu de tableau .Pour cela, Frédéric Bolotny explique qu’"ils ont su apporter certaines recettes du milieu de l’entreprise mais en s’adaptant très intelligemment à leur secteur". L’économiste cite en exemple Loïc Féry qui a instauré à Lorient une part variable dans les salaires des joueurs en fonction des résultats. "C’est un mode de rémunération très intelligent, confirme-t-il. Il est complètement adapté à l’incertitude financière du sport". Le président des Merlus nous a confirmé son ambition de "viser une place dans la première partie de tableau avec un budget équilibré. C’est une entreprise qui vise la pérennité". Derrière les poids lourds du championnat, c'est sans doute le modèle qui représente l'avenir en Ligue 1. Peut-être pas le plus ambitieux mais le plus viable pour exister dans le paysage du football français.

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