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Derrière l'affaire Luzenac, une question : A quoi sert le National ?

Derrière l'affaire Luzenac, une question : A quoi sert le National ?

Le 11/08/2014 à 18:19

Derrière l’interminable feuilleton de la montée (ou non) de Luzenac en Ligue 2 se planque l’irrésolue problématique de la viabilité pour les clubs de National. Un championnat coincé entre pros et amateurs et qui cristallise les différends existants entre la Ligue et la Fédé.

Il y a encore quelques semaines, le Luzenac Ariège Pyrénées était un modèle pour le monde amateur. Aujourd’hui, les instances du foot français ont décidé d’en faire un exemple. Un message adressé aux amateurs. Une formation issue d’un petit village de 500 habitants, devenue porte-drapeau du ballon rond au royaume de l’ovalie, ayant bondi jusqu’aux portes de la L2. Le LAP est allé vite. Sûrement trop, pour un club aux installations encore vétustes et pour une Ligue qui s’empresse d’assurer le maintien à Châteauroux sans vouloir imaginer qu’elle pourrait se retrouver en sureffectif. Les événements s’enchaînent. DNCG, CNOSF, re-DNCG, Tribunal administratif, re-re-DNCG.

Le Conseil d’Administration de la LFP finit par trancher, vendredi dernier "à l’unanimité des 24 membres présents ou représentés" (y compris les syndicats UNFP et UNECATEF, donc), et "refuse l’accession en Ligue 2 de Luzenac AP car ce club ne dispose pas d’un stade répondant aux normes réglementaires de sécurité". Le LAP ne peut accéder au monde pro parce qu’il ne dispose pas d’un stade aux normes mais ne peut disposer d’un stade aux normes (Ernest -Wallon après travaux) qu’une fois le statut pro approuvé. Les Isards en deviennent chèvre. La question "à quoi sert le National ?" n'a jamais été aussi fumante. Loin du compte et du conte de Cendrillon, Luzenac, 21e roue du carrosse, victime d'une guerre entre pros et amateurs du foot, n’est qu’un "bâtard" comme la plupart des autres clubs de National qui, les yeux rivés sur la dépouille des Ariégeois, s’inquiètent sur leur avenir.

Pas viable économiquement

C’est en 1997 que la "famille" du foot français a opté pour une troisième division à poule unique, nommée National. Les équipes réserves des clubs professionnels n’y sont pas admises et le National devient une compétition où amateurs promus de CFA et pros relégués de L2 se côtoient. Ces derniers ont la possibilité de préserver ce statut au cours des deux saisons suivant leur descente. En 2013, et dans un souci d’optimiser la viabilité économique du National, le nombre de ses participants a été réduit de 20 à 18. Cette saison, le budget moyen avoisine les 2,5 millions d’euros ; c’est quatre fois moins qu’en L2.

Et pourtant, le National, comme son nom l’indique, doit faire face aux mêmes contraintes que les pros. Les frais de fonctionnement et de déplacements se multiplient à l’échelle nationale. Mais les revenus, eux, restent limités. La question de sa professionnalisation revient, sans cesse. Ce championnat semi-pro ou mi-amateur dont l’organisation revient à la FFF se heurte à une imperméable LFP, pas franchement excitée à l’idée de devoir répartir ses droits télé. Une montée de Luzenac en L2 aurait supposé une saison à 21 clubs et donc une part de plus à distribuer. Plus qu’un casse-tête, un crève-cœur, une bourse percée. Alors imaginez s’ils étaient 18 de plus…

"Un but inavoué : un championnat fermé à 40 clubs professionnels"

La durée de présence maximale d’un club en National depuis 1997 est en moyenne de 2,84 saisons. Le Paris FC qui enquille sa neuvième pige de rang est presque une exception. Sa longévité, il l’a doit aussi aux désistements de ses adversaires (repêché en 2013 et profitant des points de pénalités infligés par la DNCG à Besançon en 2012 pour se maintenir). En 17 ans, une vingtaine de rétrogradations, dépôts de bilan ou abandons ont été prononcés. L’année dernière, Boulogne avait émis l’hypothèse devant le DNCG de renoncer à la deuxième année de son statut pro afin de résilier l’ensemble de ses contrats et de limiter ses coûts.

Sous la pression des supporters, des joueurs et de la Ligue (une telle demande aurait entraîné une interdiction de monter sur deux ans), l’USBCO a fait machine arrière. Cet été, Carquefou (8e en 2014) a même décidé de se renvoyer en DH. Michel Auray, son président, sentence : "Les turbulences actuelles du National semblent malheureusement nous donner raison et, en adéquation avec mon ressenti des réunions à la LFP (1 fois par saison), porteuses sans cesse de contraintes supplémentaires, sans dérogation possible, alors qu'il faudrait encourager et aider les clubs qui montent, sans délais supplémentaires. Tout ceci ayant un but inavoué : faire un jour un championnat fermé à 40 clubs professionnels".

Pas assez d’exigences ?

Avec une affluence moyenne d’un peu plus de 2200 spectateurs, le National obtient son meilleur score depuis au moins cinq ans. Des chiffres largement gonflés par les nombreux fidèles de la Meinau. Mais le prix moyen par spectateur est de moins de 6,70 euros en 2013-2014, soit une baisse de 25% en cinq ans. Vous l’aurez compris, les recettes billetteries  restent limitées (moins de 2 900 000 euros). Si l’affluence moyenne est quatre fois moins importante qu’en Ligue 2, les recettes liées à la billetterie sont carrément dix fois moins importantes qu’au niveau supérieur ! Pas sûr que le CA Bastia et Istres, dernier et antépénultième au classement des tribunes de L2 la saison dernière, fassent remonter les stats. Ces deux clubs, relégués en National, y seront les deux seuls pros cette saison. C’est un de moins qu’il y a un an et le plus petit total de ces dernières années.

Seuls un tiers (Istres, CA Bastia, Amiens, Red Star, Boulogne, Strasbourg) des actuels pensionnaires de la "D3" ont joui de ce statut depuis 1997. Il faut dire que de plus en plus d’équipes en font l’impasse. Démontés par la DNCG, Sedan, Le Mans ou Grenoble ont été balancés directement dans les bas-fonds. Des morts prématurés couvés par de si belles enceintes... Aujourd’hui, seuls Strasbourg, Istres, Amiens, Boulogne et le Paris FC (Charléty) pourraient éventuellement disposer (après contrôle de la LFP) de stades répondant aux normes de la Ligue pour la L2. La moitié des constructions de National ont une capacité de moins de 5000 places. Il y a deux ans, la Fédé, consciente des difficultés des clubs amateurs, avait décidé de revoir ses exigences à la baisse. Et aujourd’hui, elle doit faire face aux remontrances et requêtes de plus en plus prononcées de la Ligue. Le CA Bastia avait été "sauvé", il y a un an, par Furiani mais si Colomiers ou Avranches avaient la trop bonne idée de trop gagner, ils connaitraient la même destinée que Luzenac.

Red Star - Luzenac, en février dernier, devant des tribunes vides.

Red Star - Luzenac, en février dernier, devant des tribunes vides.Panoramic

Pas autorisés à former

Selon l’article 101 de la charte du football professionnel, "pour être titulaire d’un centre de formation, un club doit remplir les conditions suivantes : être autorisé à utiliser des joueurs professionnels". En d’autres termes, un club qui milite en National (depuis plus de deux ans pour un relégué de L2) ne peut posséder une académie. Voilà comment des formations aux moyens déjà limités se retrouvent priver d’un outil pouvant les sauver. Professionnel depuis 1991, Amiens a bien demandé une dérogation en vue de maintenir son statut cette saison, pour une année supplémentaire. La LFP a accepté mais pas le Comité exécutif de la Fédé. Les Picards ont ainsi vu filer une bonne partie de leurs jeunes. Strasbourg a récemment connu cette saignée et son retour au niveau National ne l’autorise pas à relancer son centre de formation. Des jeunes qui, souvent, peinent à rebondir et viennent enrichir les rangs des chômeurs de l’UNFP.

Joueurs et entraîneurs "bâtards"

En National, les clubs non-professionnels que la FFF a baptisé « indépendants » peuvent proposer un contrat fédéral à leurs joueurs. Leur rémunération se calcule en points (révisés cette saison à 14, 25€ par point) calculés en fonction de la carrière du footballeur (minimum de 130 points). Le tout supervisé par la DNCG. Un statut qui n’octroie pas à ces signataires autant d’avantages (retraite, minimal salarial) qu’aux pros. Le National est un melting-pot de revanchards, de recalés des centre de formations, d’amateurs surdoués, d’anciens pros en quête de plaisir et de sensations.

Chez les entraîneurs, se dégage une catégorie encore trop marginalisée par les "élites". Plus de la moitié des techniciens de l’édition 2014-2015 n’a pas eu de carrière professionnelle en tant que joueur. En L2, tous l’ont été. La corporation des coaches peine à s’ouvrir à des Damien Ott (Colmar), prof d’EPS dans "le civil", des Hervé Della Maggiore (Bourg-Péronnas), patron d’une boîte de BTP, des hommes au parcours atypiques, sinueux, voire chaotiques mais dont la sensibilité, l’expérience et le regard pourraient apporter un vent de fraicheur à une France des entraîneurs dont les représentants sont essentiellement d’anciens pros.

Une étape enrichissante

Le National reste une étape fondatrice pour ceux qui n'y sont que de passage. Sur les 36 différents promus depuis sa création (1997), 20 clubs évoluent aujourd’hui à un échelon supérieur et 22 ont le statut professionnel. Un joli "taux de réussite" (66, 66%) obtenu grâce à des joueurs aux succès parfois insoupçonnables. Parmi les mondialistes de l’équipe de France présents au Brésil, trois sont passés par le National : Koscielny (Tours, 2007-2008), Valbuena (Libourne, 2004-2006) et Giroud (Tours, 2007-2008). Ribéry (Boulogne et Brest, 2001-2004) aurait pu y figurer, lui aussi. Ce championnat a révélé d’autres internationaux comme Savidan, Carrière, Clichy, Fanni, Gignac… La preuve que cet univers semi-pro laisse une pleine place au rêve. Mais le passage d’un monde à l’autre n’a rien d’évident. Y compris dans la coulisse. L’officialisation du prêt d’un joueur d’un club professionnel à un club de National peut prendre plusieurs jours. Parce que la fédé et la ligue n’utilisent pas le même logiciel de traitement. Un détail (de plus) qui illustre le fossé séparant les deux organismes et dans lequel les dépouilles s’amoncellent…

Nicolas VILAS : Commentateur du championnat portugais sur Ma Chaine Sport, Nicolas Vilas ne manque pas de promouvoir "sa" Liga via bloGolo.fr ou sur les ondes de RMC. Débats, analyses, interviews, il vit sa passion pour le "futebol" avec le sourire. Et tente, autant que possible, de le transmettre...

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