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L'oeil de Roland : Vivre ce 10e sacre de Nadal, un privilège unique

L'oeil de Roland : Du privilège d'avoir vécu ça

Le 11/06/2017 à 21:00Mis à jour Le 11/06/2017 à 23:06

ROLAND-GARROS 2017 – Pour la première fois de l'histoire du tennis, un joueur totalise donc 10 trophées dans un même tournoi du Grand Chelem. C'est d'autant plus extraordinaire que cela se produit dans le plus exigeant de tous. Rafael Nadal, Señor Decima, nous a fait ce privilège. Car c'en est un d'avoir vécu ça.

On reproche parfois, pardon, souvent, aux journalistes leur manque d'objectivité. C'est à mon sens une erreur. Ou en tout cas un malentendu. L'objectivité, ce n'est pas l'absence de sentiments, ou de préférence. Dans le domaine sportif, se cache derrière chaque journaliste un passionné. On ne choisit pas ce métier si on n'aime pas profondément le sport. On ne couvre pas des évènements tels que Roland-Garros des années durant sans avoir le tennis dans les tripes. La passion ne fait jamais l'économie des sentiments. Ce serait absurde. La subjectivité n'est pas l'ennemie de l'objectivité. Le manque d'objectivité, en l'occurrence, ne tient pas tant à l'affichage de ces sentiments, qu'à la capacité à ne pas laisser son devoir d'analyse submergés par ceux-ci.

Ce préalable posé, et même si la démarche agacera peut-être certains, ce n'est donc pas tant comme membre de la rédaction d'Eurosport.fr que je voudrais évoquer le sacre de Rafael Nadal que comme simple amoureux de ce sport. La raison pour laquelle on se met à soutenir un champion ou une équipe tient parfois à peu de choses. Pourquoi certains d'entre nous adorent Federer, d'autres Nadal, d'autres Djokovic ? C'est une alchimie mystérieuse. De mon enfance à aujourd'hui, j'ai pour ma part admiré des joueurs aux profils techniques et aux personnalités aussi disparates qu'Ivan Lendl, Jim Courier, Martina Hingis ou Roger Federer. Le lien vous semblera improbable et vous aurez raison. Je ne me l'explique pas moi-même. Le cœur a ses raisons...

Rafael Nadal

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Parce que j'ai très tôt aimé Federer, dès son plus jeune âge, j'ai savouré sa montée en puissance et sa prise de pouvoir. L'émergence de Rafael Nadal, de fait, a contrarié grandement la carrière du Suisse. Tout en étant fasciné par ce phénomène, tout en saluant ses accomplissements, je l'ai un peu maudit, c'est vrai, Rafa. Surtout du côté de la Porte d'Auteuil. Il fut même un temps où ses prouesses terriennes me lassaient franchement. Je repense à tout ça en souriant d'autant plus avec le recul que sa suprématie d'hier a permis d'assister, dimanche, à cette 10e consécration parisienne que, pour tout dire, je suis très heureux d'avoir vécue. Je l'espérais même.

Si Rafael Nadal n'est pas le joueur que j'ai le plus aimé dans ma vie d'observateur du tennis (et j'englobe là aussi bien l'enfant, le fan, le passionné que le journaliste qui ne forment au fond qu'une seule et même entité), je crois pouvoir dire aujourd'hui que je n'ai jamais autant admiré un champion, qu'il fût d'hier ou d'aujourd'hui. J'ai toujours adoré son jeu qui, à sa manière, est unique, et la façon dont il l'a fait évoluer (on pourrait parler de ce service, presque anodin à ses débuts, devenu aujourd'hui une arme trop sous-estimée).

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Et puis, cette personnalité… Je voyais en lui le meilleur de Connors (la grinta, le sens du combat, le mental) sans le côté détestable du personnage. Nadal est un garçon poli, bien élevé, simple, totalement hermétique à tout forme d'arrogance. Bref, c'est difficile de ne pas l'admirer, à défaut de l'aimer. On n'est pas obligé d'être un sale con pour être un grand champion, même si l'un n'empêche pas toujours l'autre.

Le plus grand compétiteur de l'histoire

Mais c'est son parcours qui renforce l'adhésion à sa personne. Je vais livrer un autre aveu, au début de sa carrière, j'étais convaincu que Nadal ne durerait pas. Non qu'il n'était qu'un feu de paille. Non, il avait trop de talent et de tempérament pour ça. Il avait tout pour se bâtir un palmarès titanesque. Mais je l'imaginais s'éteindre physiquement à l'approche de la trentaine, victime de l'exigence de son style. Ce n'était pas totalement faux. Nadal a payé son tribut. Son corps a lâché à plusieurs reprises. Mais à chaque fois, il s'est relevé, pour revenir sur les cimes du tennis mondial. A trois reprises, au moins, il a été durablement freiné. En 2009, en 2012 et l'an dernier. Le poids des ans rend à chaque fois plus incertain sa faculté à surmonter ces aléas. Mais c'est un tel compétiteur...

Oui, Nadal est à mes yeux le plus grand compétiteur de l'histoire du tennis et pour cela, on ne peut que s'incliner devant lui. Patrick Mouratoglou m'a dit un jour que, selon lui, Federer nourrissait un amour total pour le tennis et Nadal pour la compétition. Je pense qu'il a raison. Bien sûr, cela ne veut pas dire que le premier n'a pas le goût du combat et le second celui de son sport. Mais la sève qui les irrigue a une couleur différente. Celle de Nadal lui permet de se relever, encore et toujours. Elle lui a permis de se hisser tout en haut dès ses 19 ans, et d'y revenir une fois encore ce 11 juin.

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J'aurais applaudi des deux mains un sacre de Stan Wawrinka. Vraiment. J'aurais salué son avancée un peu plus loin dans la galaxie des très grands où, de toute façon, il a déjà pris place. J'aurais beaucoup aimé assister à la consécration d'un Ostapenko au masculin dans cette quinzaine. J'aimerais voir un membre de la génération 90, un Dimitrov, un Thiem ou un Zverev mettre enfin la main sur un trophée majuscule. Mais au bout du compte, on se rend compte que Nadal est toujours tout seul sur sa terre. En tout cas quand il est à ce niveau-là. Et j'ai envie de dire tant mieux car, sans souhaiter le moindre mal aux autres, il est formidable de le voir avec ce 10e titre à Paris. C'est formidable en soi, mais ça l'est davantage encore parce que cela survient après trois années de disette, de galères parfois, de doutes souvent.

Il n'avait pas "besoin" de cette decima. Il était déjà le plus grand terrien de l'histoire et si certains veulent le considérer comme le plus grand tout court, ils auront des arguments à faire valoir. Mais le symbole est fort. C'est une vraie page d'histoire qui vient de s'écrire. C'est un privilège de l'avoir vécue, comme c'est un privilège de traverser cette époque absolument unique, où trois champions cumulent 45 titres du Grand Chelem depuis 14 ans. Je comprends que cela puisse engendrer une forme de lassitude. J'ai du mal à ne pas trouver ça extraordinaire. Plutôt que de geindre sur ce que ces champions-là prennent aux autres, savourons plutôt ce qu'ils donnent à leur discipline.

Un jour, quelqu'un dépassera probablement le record actuel de Federer en Grand Chelem, quand bien même il l'améliorerait encore d'ici sa retraite. Gagner 20 majeurs, peut-être au-delà, cela me semble crédible. Mais s'imposer 10 fois à Roland-Garros, voilà un accomplissement totalement ahurissant quand on connait le degré d'exigence du jeu sur terre battue. Jamais je n'aurais cru le voir un jour. Je doute de le revoir. Rafael Nadal, lui, pense que c'est possible. "Si je l'ai fait, quelqu'un d'autre pourra sans doute le réaliser à nouveau car je ne me considère pas comme quelqu'un de spécial", avait-il dit avant la finale. Le pire, c'est qu'il le pense. Mais au fond, Rafa a raison. Il n'est pas spécial. Il est unique.

Rafael Nadal tient sa decima

Rafael Nadal tient sa decimaGetty Images

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