Athlétisme

Duplantis, déjà un athlète générationnel ?

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Federer - Phelps - Duplantis - Bolt - Bubka

Crédits Eurosport

ParSimon Farvacque
09/04/2020 à 21:23 | Mis à jour 23/04/2020 à 17:57

Armand Duplantis, 20 ans, est la nouvelle star de la perche, dont il détient le record du monde (6,18m). Record qu’il paraît en mesure d’améliorer dans un futur proche, mais qui pourrait dépendre de facteurs extrinsèques. Dans la première partie de notre dossier, on se penche sur le talent et les accomplissements de "Mondo". Suffisent-ils à faire de lui un sportif qui traversera les époques ?

"Des Federer, des Nadal, des Djokovic, des Bolt, des Duplantis ou des Bubka, on n’en rencontre pas tous les ans non plus (…) comme Phelps en natation." La phrase est de Stéphane Caristan. On vous laisse chercher l’intrus. Bingo : Armand Duplantis et sa courte carrière au plus haut niveau y figure déjà en compagnie de sportifs qui ont pérennisé leur excellence sur le long terme. Mais si l’ex-recordman d’Europe du 110 mètres haies s’aventure à inclure le perchiste de 20 ans dans une telle caste, ce n’est pas pour rien. "Mondo", c’est deux records du monde successifs cet hiver.

Caristan, "bien content d’avoir été le contemporain de certains de ces athlètes", modère son éloge : "Bubka était dans son univers, avec plus de 30 records du monde (35, en plein air et en indoor confondus, ndlr), il était avant-gardiste, c’était un phénomène dans son genre (…) comme semble l’être Duplantis aujourd’hui." Mais il reste dithyrambique au sujet du prodige suédois, non seulement impressionné par ce qu’il a montré durant cette saison en salle, "carrément bluffé" par son saut à 6,18m le 15 février à Glasgow, mais aussi par ce "qu’(il) sai(t) de lui depuis pas mal de temps maintenant."

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Gérald Baudouin, entraîneur national de la perche à l’INSEP, est un peu plus mesuré : "Comparable à Phelps, Bolt and co. ? On les a starifiés parce qu’ils ont fait des performances exceptionnelles, mais aussi sur la durée. Duplantis n’a que 20 ans, on peut penser qu’il va s’inscrire dans la durée… mais pour l’instant ce n’est pas le cas. Après, c’est vrai qu’en athlétisme, on en a besoin (d’une nouvelle star, ndlr), c’est peut-être aussi pour cela que ça va plus vite." Même si on peut déjà parler de talent conjugué avec succès à moyen terme, "Mondo" ayant décroché son premier titre majeur à l’été 2018 : champion d’Europe grâce à un saut à 6,05m, dans le stade olympique de Berlin, à seulement 18 ans.

Armand Duplantis, champion d'Europe 2018 du saut à la perche à Berlin

Crédits Getty Images

Les Jeux ne sont pas faits…

"Il a sauté très, très haut il y a deux ans, poursuit Baudouin. Maintenant il faut voir ce qu’il va faire cette année – on ne sait pas comment ça va se goupiller avec le coronavirus – et surtout l’an prochain. Je pense qu’il pourra passer dans cette catégorie-là aux Jeux, en 2021." Le tout sans le physique de déménageur qui caractérisait les meilleurs perchistes, à la fin du siècle dernier notamment. "Duplantis, physiquement, ne semble pas aussi fort que pouvait l’être Sergueï Bubka, il compense par une vitesse exceptionnelle et une technique peut-être encore plus exceptionnelle que celle de Bubka", estime Caristan.

Armand Duplantis dégage une impression d’aisance saisissante. Sa courbe de progression est quasiment linéaire. Il n’a pas réussi à faire mieux que 6 mètres en extérieur en 2019, mais sa médaille d’argent mondiale, acquise à Doha l’été dernier, a fait office de palier tout aussi significatif. Même si cette deuxième place - décrochée avec la casquette de favori - rappelle qu'il "n'est pas imbattable en championnat", comme l'a relevé Renaud Lavillenie mercredi à notre micro, sa course au sommet reste limpide, et de longue date. "On parlait de Duplantis en cadets, bien avant qu’on en parle à la télévision (…) il était en avance sur son âge, raconte Stéphane Caristan. On voyait bien que c’était un phénomène."

Armand Duplantis, à Doha en 2019

Crédits Getty Images

"Le sport, ce n’est pas des maths"

Son destin était-il tout tracé ? "Le sport, ce n’est pas des maths, coupe court Caristan. 1+1, cela ne fait pas toujours 2. Il y a des gens qui en juniors sont très, très forts… ils vont faire de la musculation, puis d’un seul coup, on s’aperçoit qu’ils sont moins forts parce qu’ils ont pris de la masse, et que leur rapport poids-puissance n’est plus le même. Les données ne sont plus les mêmes et on est sur un profil d’athlète différent. C’est la richesse et la complexité du sport." Duplantis échappe pour l’instant à l’écueil de la transformation morphologique pénalisante. Son style et son modèle sont deux atouts pour ne pas tomber dans ce piège.

C’est "ce qu’il faisait, mais aussi son histoire : fan de perche, avec un sautoir dans son jardin comme Lavillenie" qui inspire confiance à Caristan quant à l’avenir doré de Duplantis. Ce dernier assume la carte de la filiation, entre l’ex-recordman du monde et lui. "Je suis tombé amoureux de sa manière de sauter, j’étais fan de Renaud (Lavillenie) et c’est devenu un grand frère", disait-il en 2018. Un rôle de grand-frère que le champion olympique 2012 continue de prendre à cœur, avec une touche d’humour.

Le 23 février dernier, Lavillenie "recevait" Duplantis à Clermont-Ferrand, pour le All Star Perche. La victoire est revenue au Suédois, fort d’un saut à 6,01m. Mais le record du monde lui a donc, cette fois, résisté. "J’ai donné quelques conseils à ‘Mondo’ mais j’avais surtout peur de prendre 30 centimètres dans la figure. Là, ce n’est que 7 centimètres et franchement, ça fait du bien !" a déclaré, goguenard, l'ancien patron de la perche, 2e du concours avec 5,94m. La nature des conseils ? "Il m’a éclairé sur quelques détails", s’est contenté de répondre Duplantis. L'élève a dépassé le maître sans (uniquement) l'imiter. "Il a tendance à se rapprocher plus de moi que des perchistes massifs (…) mais il a eu l’intelligence de ne pas faire du copier-coller. Il a fait au mieux par rapport à ses propres qualités", nous a confié Lavillenie au sujet de son jeune rival.

Renaud Lavillenie et Armand Duplantis au All Star Perche à Clermont

Crédits Getty Images

Pleinement recordman ?

Les deux hommes ne partagent pas seulement la caractéristique d’avoir des gabarits modestes (1,81m pour le Suédois, 1,77m pour le Français) pour leur discipline, à l’aune de son passé. Les deux denriers détenteurs du record du monde du saut à la perche le sont avec l’astérisque "indoor." Ils le sont donc de manière absolue. La fédération internationale d’athlétisme n’opérant plus de distinction entre les compétitions en intérieur et en extérieur, dans l’établissement des marques de référence depuis 1998. Une mesure non-rétroactive qui a eu des conséquences pour la première fois en 2000, lorsque Stacy Dragila a porté le record du monde féminin de saut à la perche à 4,61m, puis 4,62m, grâce à des sauts réalisés en salle.

Voici pour les faits. Mais la mesure ne fait toujours pas l’unanimité. "Pour moi, il devrait y avoir un record du monde en salle et un record du monde en plein air, tranche Gérald Baudouin. Les dirigeants, quand ils regardent un saut en plein air ou en salle, ils se disent : ‘C’est la même chose, c’est la même perche.’ Quand on est perchiste, on sait que ce n’est pas la même chose. Ce ne sont pas les mêmes efforts, pas du tout les mêmes contraintes." Il ajoute : "On voit que les trois derniers records ont été faits en salle (par Lavillenie, 6,16m en 2014, et donc Duplantis, 6,17m puis 6,18m en 2020, ndlr)".

Sauter en salle, c’est du confort

A quel point le toit est précieux pour les perchistes ? "Sauter en salle, c’est du confort, résume Baudouin. Vous savez que vous avez des conditions identiques d’un saut à l’autre. Vous n’avez pas d’aide mais vous n’allez pas avoir une rafale qui va vous perturber dans votre précision de course, vous perturber dans votre placement, votre alignement au décollage, et cela joue en termes d’engagement."

Cette moindre difficulté s’illustre selon lui par l’absence de sauts "mangés par le temps" : "Vous avez une minute pour sauter, à partir du moment où on vous appelle. En salle, cela ne pose aucun problème. Parce qu’en 20 secondes vous pouvez vous préparer, faire votre routine et y aller." En revanche… "En plein air, quand vous êtes en bout de piste et que vous avez un vent tourbillonnant, un vent de face, qui passe de côté, en rafales, vous attendez le meilleur moment pour pouvoir y aller (…) On voit beaucoup d’essais qui sont mangés par cette attente (…) et parfois l’athlète s’élance et ne saute pas."

Armand Duplantis, le 23 février 2020 à Clermont

Crédits Getty Images

"En extérieur, cela peut être plus facile" avance Lavillenie

Renaud Lavillenie concède que "ce sont deux choses différentes" mais "(il) considère que la performance, qu’elle soit faite en salle ou en extérieur, est forte tout le temps." Effacer Bubka des tablettes en plein air n'aurait ainsi pas eu plus de valeur à ses yeux : "En salle, c’est l’exploitation optimale de ce que l’on est capable de faire parce que les conditions météorologiques ne nous aident en rien (...) En extérieur, cela peut être plus facile...quand on a deux mètres de vent régulier dans le dos, ça aide à aller plus vite." Un argument à relativiser, d'après Baudouin : "On peut toujours dire qu’en plein air, vous pouvez avoir l’aide du vent pour arriver un petit peu plus vite… OK, sur le principe. A part qu’à la perche, c’est plus compliqué de se servir de cet avantage-là par rapport aux duretés et aux réglages de perche."

  • 2e partie : Course au centimètre, conséquences et… révolution ?
  • 3e partie : Quête de l’équation parfaite et fantasme du surhomme

L’entraîneur national ne remet cependant pas en cause le statut de référence de Duplantis, ni de son prédécesseur : "Il peut se dire - comme Renaud (Lavillenie) avant lui - qu’il est le perchiste qui a sauté le plus haut au monde, que ce soit en plein air ou en salle." Mais il persiste et signe : "Pour moi, Sergueï Bubka a toujours le record du monde en plein air puisqu’il y a fait 6,14m." Contre 6,05m pour Renaud Lavillenie et Armand Duplantis. A "Mondo" d’y remédier. C’est une case de plus qu’il lui reste à cocher, pour ne plus faire figure d’intrus dans la fameuse liste de sportifs dont il semble en mesure de partager un jour le pedigree.

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