Et dire que c'est lui qui dit merci... "Merci pour ce voyage", a conclu Martin Fourcade dans sa lettre d'adieu, vendredi soir. Des remerciements, d'anonymes ou de champions, il en a reçu quelques-uns en écho, depuis cette annonce dont on dira qu'elle était redoutée autant qu'attendue. Ils témoignent de son palmarès. De sa place. De son impact. De sa personnalité, aussi.

Dès les Jeux de Pyeongchang, en 2018, il avait annoncé que Pékin et 2022 seraient trop loin pour lui. Le plus probable était donc que le bout de son chemin de champion se situe à mi-chemin de cette Olympiade. Maître de son destin et de ses choix, Fourcade l'aura été jusqu'au bout.

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C'est un des plus grands champions français de tous les temps, tout sports confondus, qui a tiré sa révérence samedi, à Kontiolahti. En vainqueur. Une dernière fois. Je ne sais pas si Martin Fourcade y a pensé, mais le symbole est beau et le compte est bon : il y a 10 ans jour pour jour, le 14 mars 2010, c'est là, en Finlande, qu'il avait signé la toute première victoire de sa carrière. 82 autres ont suivi, forgeant un palmarès que même lui n'aurait osé effleurer en rêve il y a un peu plus d'une décennie, quand le surdoué de Font-Romeu, encore un brin dilettante avant de devenir un monstre de méticulosité, débarqua en équipe de France.

Martin Fourcade au tir. Lors de la saison 2016-2017, il avait fini avec un taux de réussite de 90%. Son record.

Crédit: Getty Images

Incomparable

Le biathlon demeurait alors un sport relativement confidentiel dans l'esprit français. Il avait ses afficionados. Une base de plus en plus large, parce que la France n'avait pas attendu Martin Fourcade pour générer des biathlètes d'envergure. Pardon d'avance pour celles et ceux que je laisse ici de côté, mais des pionnières d'Albertville (Coco Niogret, Anne Briand et Véronique Claudel) au héros de Turin Vincent Defrasne, en passant par Sandrine Bailly et évidemment Raphaël Poirée, grand leader et grand champion, un presque Fourcade avant l'heure, le biathlon tricolore a constamment joué dans la cour des grands, même en des temps où il ne passionnait que quelques énergumènes devant Eurosport.

Mais Fourcade, ce fut autre chose. Incomparable. On peut aligner les chiffres et les statistiques, à la fois éloquents et tellement réducteurs : 83 victoires, sept sacres consécutifs au classement général de la Coupe du monde, 33 globes de cristal, 13 titres de champion du monde. Dans l'histoire du biathlon, il y a Bjoerndalen, lui, (ou lui et Bjoerndalen, comme vous voudrez) et tous les autres. Dans l'histoire du sport français, ils ne sont pas non plus bien nombreux à pouvoir le regarder dans les yeux, encore moins de haut, à l'échelle du temps.

Parce que Fourcade a eu la bonne idée de briller aussi sur l'indispensable scène olympique. Avec ses cinq titres et ses sept médailles, le Catalan est le champion le plus médaillé et le plus couronné de l'histoire olympique tricolore. Ce fut la cerise sur son gâteau. Il n'avait pas besoin de ça pour être un grand, un très grand, même si ça ne gâte pas sa carte de visite, mais pour acquérir un statut a priori incompatible avec la relative confidentialité de sa discipline, l'écho olympique lui était indispensable.

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Il laisse le biathlon sur une forme de piédestal

Sans jamais se croire plus grand ou plus important que son sport, il l'a rendu plus grand et plus important. Peu de champions en France ont à ce point donné un coup d'accélérateur à la notoriété et à la popularité de leur sport. Ce n'est peut-être pas la plus grande victoire de Martin Fourcade, mais son legs le plus essentiel : il laisse le biathlon sur une forme de piédestal.

Le plus rassurant est peut-être de se dire qu'il part au meilleur moment. Pour lui, mais pas que. Même si un huitième gros globe en forme d'apothéose lui a échappé au profit de ce Johannes Boe qui a tout du digne héritier, il range skis et carabine, sinon au sommet de son expression, en tout cas sur une note très positive. Après son hiver 2018-2019 si pénible pour lui, il s'est retrouvé au cours de cette saison des adieux qui ne disait pas son nom jusqu'à ce vendredi 13.

Sensations, plaisir et résultats, il n'a rien manqué ces derniers mois et on l'imagine plus serein de tirer le rideau aujourd'hui que s'il n'avait accompli le grand saut voilà un an. Et à défaut de grand huit cristallin, cet ultime hiver lui a permis de combler son dernier manque avec ce titre mondial en relais. On ne l'avait jamais vu aussi ému. Si un tel champion, par essence, a toujours pour moteur une forme d'égoïsme, revendiquée dans son cas, il a appris à aimer les bonheurs collectifs et n'a jamais raté une occasion d'entraîner tout ce qu'il pouvait dans son sillage.

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Le professionnalisme avec un supplément d'âme

Il part l'esprit tranquille, Martin. Il ne doit rien à personne. C'était sa carrière, ses triomphes, et c'est aujourd'hui sa décision. Mais c'est aussi son sport, et passer le témoin à une équipe plus forte qu'elle ne l'a jamais été doit ajouter à sa sérénité. Quentin Fillon Maillet, Emilien Jacquelin, Simon Desthieux, Fabien Claude. Antonin Guigonnat. Le talent et la densité sont là.

Les trois premiers se sont émancipés de la figure tutélaire ces derniers mois. Pour eux aussi, la transition s'avèrera un peu moins lourde à assumer, parce qu'ils ont percé pour de bon avant que Fourcade ne s'en aille. Si ce dernier laisse évidemment un vide immense, il sera moins pénible à combler collectivement. Tous ensemble, sans que personne n'endosse l'intégralité d'une aussi lourde responsabilité, ils peuvent maintenir le biathlon bleu à flot.

De Martin Fourcade, plus qu'un palmarès, aussi effarant soit-il, on retiendra aussi, et même surtout, une forme de simplicité et de disponibilité, vis-à-vis du public et de nous, médias. Toujours à la bonne distance. On appelle ça du professionnalisme, mais avec un supplément d'âme. Echanger avec lui a toujours été un plaisir et, croyez-moi, on ne dirait pas ça de tout le monde. Il était un formidable client, non par usage de la punchline ou le goût du buzz, mais par la justesse du ton et du propos, la pertinence de son propre regard sur lui-même et sur les choses.

Sa personnalité aidant, il fut aussi un générateur d'émotions. S'il fallait n'en retenir qu'une, ce serait peut-être sa victoire sur la mass start des Jeux de Pyeongchang, ce sprint incertain et libérateur face à Simon Schempp. Ce jour-là, hantés par l'ombre de Svendsen et de Sotchi, nous avons été quelques-uns à hurler, de stress puis de joie, comme des gamins devant l'écran. Tout Fourcade tenait dans ces 18 centièmes et ces 14 centimètres d'écart pour l'or.

"Merci pour ce voyage", a-t-il dit. Il aura été inspirant jusqu'au bout, car, franchement, nous n'avons pas beaucoup mieux à répliquer en guise de conclusion. Merci pour ce voyage, oui, vraiment. Il n'a ressemblé à aucun autre. La neige de Kontiolahti est encore fraiche, la nostalgie est déjà là.

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