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La glisse et ses enjeux : décryptage d'un facteur majeur de la performance

La glisse et ses enjeux : décryptage d'un facteur majeur de la performance

Le 11/03/2020 à 16:50Mis à jour Le 12/03/2020 à 12:48

KONTIOLAHTI - Jeudi lors du sprint, Martin Fourcade et Quentin Fillon Maillet espéreront avoir les armes pour lutter face à Johannes Boe. Ce n'était pas le cas dimanche lors de la mass start de Nove Mesto, faute de bon fartage. Grégoire Deschamps, patron de la glisse française, et Loïs Habert, ancien biathlète, analysent ce camouflet inhabituel et racontent le travail de l'ombre des techniciens.

La performance en biathlon, c'est un iceberg. Un iceberg dont la partie immergée a sauté au visage du grand public, dimanche à Nove Mesto. incapables de suivre le rythme de leurs adversaires à cause d'une glisse défaillante, les biathlètes français y ont vécu une journée galère, lors de la mass start.

Témoin de ce désavantage : la 8e place de Quentin Fillon Maillet, dont le 19/20 n'a pas suffi à battre des adversaires moins rapides que lui cette saison et pourtant auteurs d'un tour de pénalité de plus. Ou encore la performance d'Antonin Guigonnat. Certes en forme moyenne, le vice-champion du monde en titre de la spécialité a terminé 26e… malgré un tir parfait. Tir parfait également réalisé par Emilien Jacquelin, seul à tirer son épingle du jeu (2e) mais qui aurait, peut-être, fait encore mieux, correctement farté.

Notre consultant Loïs Habert, présent sur le circuit de la Coupe du monde entre 2005 et 2012, explique ce qu'une glisse médiocre peut entraîner comme ressenti, établissant une analogie avec le cyclisme. "On a l'impression que tout le monde est en vélo de route et qu'on est en VTT, il faut deux fois plus d'efforts pour aller à la vitesse des autres, estime-t-il. Ce qui fait que dès que cela accélère, d'une part on ne peut pas aller à cette vitesse-là et en plus on a déjà fait l'effort avant, donc on ne peut pas en remettre une couche." De quoi générer une immense "frustration", que Fillon Maillet a eu du mal à cacher dimanche après la course. C'est un fait : Fourcade (14e) et lui ont été pénalisés dans la course au gros globe.

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C'est arrivé, aussi, aux Norvégiens

Grégoire Deschamps, responsable de la cellule glisse du staff des Bleus, ne nie pas l'impact négatif que son équipe de techniciens a eu sur la performance des biathlètes tricolores, avec trois jours de recul : "Les Norvégiens (auteurs d'un gros coup tactique, accélérant dès le premier tour, ndlr) étaient dans la moyenne haute et nous… on n'était même pas dans la moyenne basse. On n'était pas bon, pas dans le coup. Il y avait un bel écart." Mais il a légitimement replacé ce couac dans son contexte, expliquant notamment sa dimension retentissante : "Je crois surtout que c'est une question de format de course. Avec le fait que tous les athlètes soient groupés, on remarque beaucoup plus les écarts de glisse."

"Si on prend par exemple les écarts de l'individuel d'Östersund, poursuit celui qui œuvre dans l'ombre des biathlètes français depuis bientôt quatorze ans, Johannes Boe est à près de 2 minutes (même à 2'21", ndlr), sur un 20 km, d'un Martin [Fourcade]. Mais sur une course en contre-la-montre on s'en rend moins compte, les spectateurs voient moins la différence". Lors de cette épreuve début décembre en Suède, il y avait cinq Français dans le Top 10 des temps de ski. Un seul Norvégien dans le Top 15 (Tarjei Boe). Martin Fourcade, Simon Desthieux, Quentin Fillon Maillet et Emilien Jacquelin avaient pris les quatre premières places de la course. Cette fois, ils avaient été avantagés. "Ils ont été très bons, mais ce jour-là on avait des skis exceptionnels aussi" se félicite le garant de la qualité des spatules tricolores.

Concernant l'aspect visuel de la déconfiture de dimanche, Loïs Habert ne pointe pas seulement du doigt le format : "Tout était réuni. Une neige qui fait des différences (…) humide, très sale, qui change un peu en cours de route (…) Sur des neiges très glacées, tout le monde glisse et on n'en parle jamais. Ensuite, ce qui est assez rare, c'est que le grand écart entre les athlètes s'est fait entre les trois premiers du général. C'est pour ça que cela a été aussi visible." Et d'ajouter, sur le calibre des biathlètes dans le dur : "Si c'était un Letton 45e au général, on ne l'aurait peut-être pas vu."

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"C'était un produit que je ne connaissais pas très bien"

L'église remise au milieu du village quant à l'ampleur de l'erreur des techniciens français, et son caractère rarissime, reste à l'analyser. Dans cette optique, Deschamps ne réfute pas sa responsabilité. "De temps en temps, on est obligé de rentrer des nouveaux produits de fartage, et ça c'était un produit que je ne connaissais pas très bien, concède-t-il. La condition météo a évolué, aussi, avec plus d'humidité, et puis ce produit-là a chuté." Une prise de risque qui peut paraître surprenante, tant l'art de la préparation des skis a évolué vers de la précision extrême.

"A l'époque où je courais, les techniciens étaient un peu des savants fous. Ils tentaient des choses et parfois ils se plantaient, mais il y avait moins de savoir que maintenant", raconte Habert. "Il y a quelques années, c'était quelque chose qui arrivait régulièrement, avant la médiatisation importante du biathlon" abonde Deschamps. Mais il souligne que "la partie technique évolue en permanence." L'expérimenté technicien prône la remise en question permanente : "On n'a pas de certitudes. On essaie d'en avoir le moins possible. On avance… on marche un petit peu sur des œufs en permanence. Notre force c'est de ne pas avoir de certitudes et de faire beaucoup de contrôle. Là où on a de la confiance, c'est dans notre protocole." Un protocole à effectuer à vitesse grand v dimanche dernier.

"Pour six athlètes sur une mass start, il faut une heure et demie de fartage. Et là, il y avait deux heures entre les deux courses. Cela veut dire qu'on a commencé à farter les skis des garçons au milieu de la course des femmes, détaille le référent de la glisse française. Le choix des farts et le choix des skis a dû se faire avant la course femme, c’est-à-dire pratiquement 2h et quart avant le départ." Avec ce timing, les Bleus étaient d'autant plus soumis aux aléas météorologiques : "Plus on s'éloigne (en temps, ndlr), plus le risque est grand que nos choix ne collent pas tout à fait aux conditions de course à l'instant t."

Quentin Fillon Maillet et Martin Fourcade à Nove Mesto

Quentin Fillon Maillet et Martin Fourcade à Nove MestoGetty Images

Ne pas "trop en faire" à Kontiolahti

C'est donc le fartage qui a posé un problème à Nove Mesto. Mais pour être une planche du tonnerre, le ski doit passer plusieurs autres écueils. "Première étape : choisir le bon ski, cela inclut le choix de la semelle et le choix de la structure machine. Puis vient le choix du fart solide, la base. Puis le choix du fart fluoré, le choix du fart liquide et le choix de la structure-main, un dessin que l'on va venir appliquer dessous pour l'évacuation de l'eau, énumère Deschamps. Ce sont les cinq grosses étapes qu'il faut valider pour avoir un ski qui soit bon. S'il y a une étape qui coince vraiment, souvent cela fait des choses moyennes."

"Les techniciens de marque sont là uniquement pour nous aider à choisir les skis, précise celui qui est chargé de chapeauter l'ensemble du processus. Ils n'ont aucun rôle dans la partie fartage." Partie dont l'importance "dépend des conditions" et à laquelle "il ne faut pas se hasarder à attribuer un pourcentage", complète Habert.

Les biathlètes français et leur staff sont arrivés à Kontiolahti ce lundi, pour disputer la pénultième étape de la Coupe du monde. Martin Fourcade, toujours dossard jaune mais virtuellement doublé par Johannes Boe dans la course au gros globe, et Quentin Fillon Maillet vont jouer gros dès jeudi, lors du sprint. D'autant plus qu'une poursuite est prévue en Finlande. Comment le staff technique appréhende-t-il cette opportunité de rebond immédiat teintée de pression ? "Le risque, c'est de vouloir en faire plus, avertit Deschamps. C'est souvent quand on veut trop en faire qu'on se plante. On sait qu'on a un système, quand même, qui est très fiable (…) On sait qu'on a une régularité sur l'ensemble de la saison qui est bonne. Ce serait vraiment surprenant qu'on enchaîne deux, trois mauvaises courses sur des sites différents."

Emilien Jacquelin, champion du monde de la poursuite en battant Johannes Thingnes Boe au sprint

Emilien Jacquelin, champion du monde de la poursuite en battant Johannes Thingnes Boe au sprintGetty Images

Le fluor bientôt prohibé ?

Deschamps garde ainsi confiance en une façon de faire qui marche beaucoup plus qu'elle ne déraille cette saison. "Hier (mardi), on a commencé, cela a l'air très humide. Il a plu toute la journée, relate-t-il. Cela nous oriente un petit peu sur nos choix de skis et nos choix de farts." Le tout avec une vigilance accrue vis-à-vis de ce qu'il se passe dans le ciel : "Après, on va beaucoup contrôler la météo parce que l'on sait qu'on a une météo assez changeante cette semaine. Donc on va devoir être assez réactifs. Sinon, c'est une prise de marque assez habituelle, que l'on fait sur tous les sites."

C'est la saison prochaine qu'un changement majeur pourrait intervenir. "La règlementation fait qu'il y a une molécule de fluor-carbone, C8, qui va être interdite, mais ça c'est une loi européenne, expose le responsable de la glisse des biathlètes hexagonaux. L'IBU, a priori, s'est positionnée en disant qu'elle allait interdire le fluor complètement… mais pour l'instant, on n'a pas d'information officielle." La perspective n'est pas si lointaine, mais elle n'est pas d'actualité. Les techniciens français ont d'abord un grand défi à relever : fournir le travail souterrain nécessaire pour que Martin Fourcade et Quentin Fillon Maillet soient en mesure de s'installer au pinacle de la Coupe du monde.

Martin Fourcade et Quentin Fillon Maillet, "collés" lors de la mass start de Nove Mesto

Martin Fourcade et Quentin Fillon Maillet, "collés" lors de la mass start de Nove MestoGetty Images