Son nom est indissociable de celui de Lance Armstrong, dont il a été le directeur sportif des grandes années et avec qui il a tout vécu, dans la gloire comme dans la déchéance. A 56 ans, l'ancien coureur belge Johan Bruyneel, lui-même ancien double vainqueur d'étape et maillot jaune du Tour de France (en 1993 et 1995), "vit" tant bien que mal la suspension à vie dont il a également fait l'objet, désormais retiré à San Agustin Del Guadalix, au Nord de Madrid, en Espagne.

La passion du cyclisme ne l'a pas quitté. Une certaine foi en l'être humain, si. Il a accepté de revenir sur ces années folles et maudites à la fois, notamment pour dénoncer une hypocrisie ambiante qu'il ne supporte plus. Des extraits de cet entretien figurent dans le Grand Récit que nous avions consacré à Lance Armstrong le mois dernier. Le voici en intégralité.

Les Grands Récits
Lance Armstrong, du super-héros à l'incarnation du mal
26/10/2020 À 23:51

Tout d'abord, êtes-vous toujours en relation avec Lance Armstrong ?

Johan BRUYNEEL : Oui, les rapports entre nous sont toujours restés très bons, malgré les histoires. Avec la distance, on ne se voit pas très souvent mais comme nous faisons des podcasts ensemble, nous sommes en contact presque journalier, au moins par téléphone ou par visio.

Quand on voit ses apparitions publiques aujourd'hui, on a l'impression que Lance a tourné la page, on le sent plus apaisé...

J.B. : Oui, absolument. Le temps a fait son œuvre, comme on dit. En avançant dans la vie, on arrive à se distancier des choses, ou à les voir sous une autre perspective. J'ai eu cette expérience aussi. Après toutes ces histoires, ma vie a beaucoup changé. D'autres choses sont arrivées, qui nécessitent de ne plus rester fâché avec le passé. Le cyclisme reste ma passion. Il y a une forme d'acceptation de ce qui s'est passé. J'assume tout, j'accepte ma responsabilité. La seule chose avec laquelle j'ai toujours un peu plus de mal, c'est que nous, nous avons été lourdement sanctionnés, pendant que d'autres sont toujours là...

Johan Bruyneel

Crédit: AFP

A travers ce côté deux poids, deux mesures que vous soulignez, estimez-vous que les sanctions sont allées trop loin vis-à-vis de Lance ?

J.B. : Oui, je pense que c'est allé trop loin. Il y a un certain discours qui a été martelé et qui a fini par construire une vérité populaire. Le personnage de Lance a été assassiné. Cette diabolisation collective est facile à faire, mais impossible à défaire. C'est dur à encaisser d'autant qu'il y a eu énormément d'hypocrisie. Dopage ou pas, dans toute l'histoire du cyclisme, chaque grand champion a toujours été le meilleur de sa génération. Et Lance ne déroge pas à cette règle. Dites-moi ce qui a changé dans le cyclisme après Lance ? Rien.

Beaucoup de gens disent que si, justement...

J.B. : Oui, c'est vrai, le cyclisme a fini par changer mais plus tard, pas grâce à l'affaire Armstrong. Ce qui a permis de faire avancer les choses, c'est l'évolution des méthodes de détection, l'instauration du passeport biologique, un ensemble de mesures qui ont fait que les possibilités de se doper sont désormais plus difficiles, et pour un avantage moins important. A l'époque où l'EPO a fait son apparition, c'était l'inverse. Les avantages étaient impressionnants et tu ne te faisais pas choper. Pour les coureurs qui n'en avaient pas, c'était limite inutile de prendre le départ. Il y avait une trop grande différence d'intérêt. Ce n'est pas Lance qui a inventé ça. Tout était déjà en place avant lui, et a continué après lui. Soyons honnêtes...

Pourquoi Armstrong mentirait-il encore ? "Parce que c'est dans sa nature"

On a l'impression, pourtant, que Lance Armstrong était au contraire très avance sur son temps...

J.B. : Ce n'est pas vrai. C'est un fantasme. On a dit la même chose pendant le Tour de France sur Pogacar et Roglic. Mais supposons que les Slovènes – je ne pense pas que ce soit le cas – bénéficiaient d'un produit nouveau, indétectable, vous ne croyez quand même pas qu'ils sont les seuls à avoir eu accès à ce produit ? Lance non plus n'était pas le seul. Le problème, c'est que l'USADA a communiqué sur le fait qu'il s'agissait du plus grand système de dopage de l'histoire du sport. Dire ça, c'est nul à chier ! On a vu bien pire, en Russie ou en Allemagne de l'Est.

Lance Armstrong n'avait pas un produit révolutionnaire mais le système que vous aviez mis au point était, paraît-il, très sophistiqué...

J.B. : Encore une fois, Lance n'a pas fait plus que les autres. J'irais même jusqu'à dire qu'il a fait plutôt moins, notamment par rapport aux coureurs qui ont été pris dans l'opération Puerto, avec le Dr Fuentes. Les Mayo, Basso, Ullrich, Hamilton, etc, qui étaient les principaux adversaires d'Armstrong.

Lance Armstrong et Jan Ullrich sur le Tour 2003

Crédit: Getty Images

Comment ça ?

J.B. : Je sais que cela choque un peu quand je dis ça, mais à l'époque, la transfusion sanguine était une opération routinière du dopage dans le sport. La pratique était courante, depuis longtemps. Aux Jeux Olympiques de 1984, toute la sélection américaine pratiquait des transfusions sanguines. Lance était encore à l'ancienne méthode. Il se prélevait du sang, le conservait au frais et se le réinjectait au bout de trois semaines. On ne pouvait pas le garder plus longtemps. Ce n'était donc pas facile à organiser. Fuentes, lui, avait un système de machines qui permettait de conserver le sang plus longtemps. Il procédait aux prélèvements pendant l'hiver et il pouvait en ressortir autant qu'il le voulait, quand il le voulait. Au niveau programmation, c'était beaucoup plus confortable.

Certains qui gueulent aujourd'hui feraient mieux de la fermer

On a aussi reproché à Armstrong l'instauration d'un système mafieux. Par exemple, Floyd Landis l'avait accusé d'avoir versé un pot-de-vin à Hein Verbruggen, le président de l'UCI, pour masquer un contrôle positif à l'EPO pendant le Tour de Suisse 2001...

J.B. : Là encore, c'est un fantasme. D'abord, le contrôle n'était pas positif. Il était douteux, mais n'a jamais été déclaré positif parce qu'il n'y avait pas assez de traces pour qu'il le soit à 100%. Et puis, la donation de Lance n'avait rien avoir avec ça. Il est absolument faux de dire que l'UCI a masqué ce contrôle positif à cause de ça.

Lance avait une bonne relation avec Verbruggen, ça c'est vrai. J'étais présent avec lui, à l'UCI, quand il y a eu cette fameuse conversation entre les deux. Cette année-là, c'est la seule fois qu'il a fait le Tour de Suisse en guise de préparation au Tour de France, parce qu'il y avait un chrono en côte qui l'intéressait. Pour Verbruggen, c'était l'occasion de l'inviter au siège de l'UCI, en Suisse donc (à Aigle, Ndlr). Il voulait lui faire visiter sa dernière création : le centre mondial de cyclisme, dont il était très fier.

C'est vrai que c'était impressionnant. Dans la conversation, Lance lui a dit que tout cela devait coûter beaucoup d'argent. Textuellement, Verbruggen lui a répondu : " Avec tout l'argent que tu gagnes, tu devrais faire une donation à l'UCI, pour nous aider ! " Lance, c'était quand même un businessman, déjà. Alors oui, bien sûr, il s'est dit qu'il valait mieux avoir le président de l'UCI avec lui que contre lui. Donc il a accepté, il a fait cette donation de 125 000 dollars. Mais ça n'avait rien à voir avec un pot-de-vin.

Quid du contrôle positif aux corticoïdes sur le Tour 1999, sur lequel l'UCI a là encore fermé les yeux ?

J.B. : Cette année-là, on a une réunion la veille du Tour avec les coureurs, les organisateurs, les médecins... Remettons les choses dans le contexte : nous sommes l'année d'après l'affaire Festina, en 98. Lors de cette réunion, l'UCI nous annonce qu'à partir de maintenant, la cortisone sera interdite, sauf avec une prescription médicale. Le problème, c'est que Lance avait utilisé de la cortisone deux semaines avant le Tour, lors de la Route du Sud. Or, la cortisone est un produit qui reste longtemps dans l'organisme. Il y avait encore des traces dans ses urines lors de la première semaine du Tour. Mais sur le Tour, il ne l'avait pas déclarée parce qu'il n'en avait pas pris. L'erreur est venue de là. Il a donc dû se justifier. S'il l'avait déclarée directement, personne n'aurait jamais parlé de cette histoire.

Lance Armstrong

Crédit: Getty Images

A vous écouter, il y aurait beaucoup d'imaginaire, beaucoup de fantasme dans la diabolisation d'Armstrong ?

J.B. : Oui. Mais on y aussi contribué, moi le premier. En plus des qualités de Lance, j'ai tout de suite senti sa capacité à impressionner le peloton, par sa personnalité. Je savais que ce serait un atout. J'ai toujours pensé que ce mythe autour de lui, ce charisme, serait un avantage vis-à-vis de ces adversaires. J'y ai donc contribué. Une année, nous faisons une reconnaissance dans l'Alpe d'Huez. Il avait prévu de faire plusieurs montées, mais il n'était pas bien ce jour-là. Il a arrêté au milieu de la deuxième montée.

Un peu plus tard, je rencontre un journaliste du Dauphiné-Libéré, me semble-t-il, qui me demande combien de fois Armstrong avait prévu de faire la montée. Je lui réponds : "au moins quatre ou cinq fois.". Je savais très bien qu'il ne les avait pas faites, finalement. Mais le mec l'a écrit. Ce genre de choses faisait partie de la création du mythe, qui constituait un atout mental sur ses adversaires...

Le problème est que cette construction mystique a fini par se retourner contre lui. Quand Armstrong est tombé, les gens lui sont tombés dessus avec d'autant plus de violence...

J.B. : Ça a été violent, en effet. Je me mets dans le même sac, d'ailleurs. J'ai été traîné dans la boue, j'ai reçu des messages horribles, barbares, des trucs de fou que je ne peux même pas répéter ici. Ça a été extrêmement difficile à vivre. J'ai dû me faire aider psychologiquement pour surmonter cette épreuve. Lance aussi. Personne ne peut imaginer par où on est passé. On a payé un lourd tribut. J'y ai perdu mon mariage. Encore aujourd'hui, c'est compliqué. Vraiment, ça a été très lourd.

Seriez-vous intéressé par un retour dans le milieu du cyclisme ?

J.B. : Dans l'absolu, oui, mais c'est impossible. Je suis suspendu à vie et je ne vois pas qui pourrait revenir sur cette décision. Ce n'est pas la tendance. Il y a au moins deux personnes qui sont les deux grands obstacles à une éventuelle réhabilitation : Christian Prudhomme, le directeur du Tour, et David Lappartient, le président de l'UCI. L'un et l'autre disent qu'ils ne veulent pas entendre parler du nom d'Armstrong. C'est quand même un peu hypocrite. A côté de ça, ils n'hésitent pas à faire des selfies avec d'autres... Mais tout ça, c'est politique. Je ne connais pas Lappartient personnellement mais de ce que j'ai cru comprendre, le cyclisme ne l'intéresse pas plus que ça. C'est surtout un moyen pour arriver à ses fins politiques. C'est un pur politicien, un ambitieux qui aspire je pense à accéder à de hautes positions au Comité Olympique.

David Lappartient, président de l'UCI, le 1er mars 2020

Crédit: Getty Images

Et Lance, serait-il intéressé par un retour ?

J.B. : En fait, ce n'est pas tellement un retour qui nous intéresserait. C'est tout simplement d'être accepté. Ils nous ont pourris jusqu'à un point où l'on est devenu, partout, persona non grata. Il y a beaucoup de personnes avec qui j'ai toujours eu de bonnes relations, mais je sais que si je vais sur une course, ils ne viendront pas faire une photo avec moi. On en est où, là ?

A travers vos dernières interviews, on vous a aussi senti particulièrement remonté contre la France...

J.B. : Je suis remonté contre l'hypocrisie en général. Et c'est vrai que certains en France qui gueulent beaucoup, comme Marc Madiot par exemple, ce n'était pas des saints non plus à l'époque. Vous avez sans doute lu l'attaque que j'ai récemment portée contre lui (Ndlr : dans un entretien à un magazine belge, il racontait que, jeune coureur pro, il avait vu Madiot se planter une seringue dans le bras pendant une course). Ça, c'est véridique ! Quand je vois ça, je me dis que certains qui gueulent aujourd'hui feraient mieux de la fermer... Mais bon, c'est son business. On peut dire qu'il a bien fait puisqu'aujourd'hui, il est toujours là et il a une bonne équipe. Mais moi, je n'oublie rien.

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