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Cyclisme - Racisme et diversité (1/3) : Biniam Girmay, l'arbre qui cache la forêt au sein du peloton
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Publié 03/05/2022 à 10:33 GMT+2
La victoire de Biniam Girmay (Intermarché-Wanty-Gobert Matériaux) sur Gand-Wevelgem l'a prouvé : un coureur peut imposer ses talents au plus haut niveau, quelles que soient ses origines. Mais les obstacles à surmonter restent bien plus importants quand on grandit loin du berceau européen, entre difficultés d'accès au cyclisme et relents de racisme.
Biniam Girmay (Intermarché-Wanty-Gobert Matériaux) a remporté l'édition 2022 de Gand-Wevelgem
Crédit: Getty Images
Cet article est le premier de notre dossier consacré au racisme et à la diversité dans le cyclisme. Voici la suite du programme :
Un mois après avoir conquis le grand monde du cyclisme, sur les routes belges de Gand-Wevelgem, Biniam Girmay a fait son retour sur le sol européen. Le jeune Erythréen, premier coureur noir à remporter une épreuve majeure du calendrier cycliste sur route, participait dimanche à la classique Eschborn-Frankfurt, dont il a pris la 38e place pendant que son équipier d’Intermarché-Wanty-Gobert Matériaux Alexander Kristoff montait sur le podium. Et il a reçu en Allemagne un accueil tonitruant de la part de centaines de fans venus chanter sa gloire à l’arrivée.
"Bini !", "Biniam !", scandaient-ils dans une scène de liesse inédite sur le circuit européen. Le cyclisme est le seul sport qu’on peut suivre sur le pas de sa porte, dit-on souvent, encore faut-il que votre maison se trouve sur le parcours d’une épreuve. Les suiveurs ont donc l’habitude de croiser des supporters qui ont fait de la route. Depuis leurs terres qui respirent le vélo, Bretons et Néerlandais ont une belle réputation de supporters-voyageurs. On connaît également les Sud-Américains, notamment les Colombiens, bercés par les Escarabajos des années 1970 et 1980, rejoints par les Equatoriens dans le sillage de leur champion olympique "Richie" Carapaz. Voilà désormais l’Erythrée et son cher "Bini".
À 22 ans, celui qui s’était déjà distingué par une médaille d’argent lors du dernier Mondial Espoirs est un pionnier, auteur de performances historiques, et une star à part entière. Il est aussi une exception dans des palmarès dont les coureurs africains ont longtemps été absents, surtout lorsqu’ils sont noirs – Les Sud-Africains Daryl Impey, Robbie Hunter, voire le "Kenyan blanc" Chris Froome ont déjà écrit quelques lignes de succès et d’histoire, tandis que la France coloniale avait amené quelques Africains du nord sur le Tour.
À partir de vendredi, Girmay se lancera dans de nouvelles conquêtes sur les routes du Giro, où il devrait être accompagné par deux autres coureurs érythréens : le tout jeune grimpeur Natnael Tesfatsion (Drone Hopper-Androni Giocatolli) et le plus expérimenté Merhawi Kudus (EF Education-EasyPost), qui participe à son septième Grand Tour. Leur compatriote Henok Mulubrhan espérait les rejoindre mais, fraîchement débauché de l’équipe Bike Aid (Continentale, la 3e division mondiale) par la Bardiani-CSF-Faizanè, le champion d’Afrique ne bénéficiait pas du suivi antidopage nécessaire pour participer immédiatement à des épreuves World Tour.
Les Africains se font une place sur les plus grandes courses, et jusque sur le podium, mais, de l’avis de tous les acteurs investis de près ou de loin dans les questions de diversité, il reste du chemin à parcourir pour intégrer pleinement un continent qui accueillera pour la première fois les championnats du monde sur route en 2025, au Rwanda, 104 ans après la naissance de l’événement, à Copenhague. "Un Africain qui gagne une classique belge pour la première fois, ce n’est pas assez", concède Amina Lanaya, directrice générale de l’Union cycliste internationale. "On a besoin d’avoir un sport universel."
Girmay devient alors un superbe étendard, d’autant plus qu’il a été pensionnaire du centre mondial du cyclisme de l’UCI, mais il est le premier à évoquer la difficulté pour lui et les siens à émerger au plus haut niveau cycliste : "Cela demande beaucoup d’investissements de votre part et de celle de vos parents", relevait-il en début d’année auprès de Cycling Tips. "C’est un sport qui coûte cher." Et qui n'est donc pas accessible à tous.
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Un sprint pour l'histoire : comment l'Erythréen Girmay a triomphé
Video credit: Eurosport
Le jeune homme constate également que la pandémie a limité les possibilités d’attirer l’attention occidentale, indispensable pour faire carrière, d’autant plus aujourd’hui que l’équipe Qhubeka a quitté le World Tour pour revenir au niveau Continental, faute de financements. "Je regrette de dire que c’est encore plus difficile pour les coureurs africains aujourd’hui", explique-t-il, avant de lancer un appel : "Si on veut plus de coureurs noirs, les équipes européennes doivent plus regarder le cyclisme africain."
Cyclistes avec frontières
"J’ai fait des rencontres en Afrique qui m’ont beaucoup marqué." Depuis l’ouest de la France, où il a fait naître le Vendée U au début des années 1990 et fait prospérer l’équipe professionnelle qui porte aujourd’hui les couleurs de TotalEnergies, Jean-René Bernaudeau a "toujours voulu aller au Gabon, parce que la Tropicale Amissa Bongo est une course exceptionnelle, qui mélange des équipes internationales et des délégations africaines." Il y a vu des nations structurer leur pratique cycliste, comme l’Erythrée, "qui a une grande culture de vélo de par son histoire italienne", ou le Rwanda, "où Jonathan Boyer a développé un projet sportif exemplaire". Il y a aussi recruté des coureurs comme Natnael Berhane, stagiaire du Vendée U fin 2012 avant de s’illustrer chez les pros. Non sans péripéties.
"Il y a toujours une appréhension quand on voyage avec un Erythréen", explique Bernaudeau. "C’est un pays où les visas sont compliqués à avoir. C’était beaucoup de travail pour la structure, sur un plan administratif, pour faire des demandes, aller à la préfecture… On a eu problèmes à la douane qui l’ont parfois empêché de courir." "La question des visas est un de nos vrais obstacles", abonde Timo Schäfer, dirigeant de l’équipe Bike Aid, une structure allemande consacrée au développement du cyclisme africain. "Il faut respecter des procédures qui peuvent être très lourdes, avec des délais conséquents."
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Lappartient : "J'étais très fier pour l'Afrique lorsque Biniam Girmay a gagné Gand-Wevelgem"
Video credit: Eurosport
Dans le peloton féminin, la formation Canyon//Sram a décidé d’intégrer son équipe de développement au sein de son programme "Diversité et Inclusion". Elle a notamment recruté la Sierraléonaise Fatima Deborah Conteh, qui a écumé les critériums africains en avril, mais attend toujours un visa pour découvrir les compétitions européennes.
La liberté de circulation peut s’opposer à tous, de Richard Carapaz (privé de Tour of Britain en 2019) aux Britanniques affectés par le Brexit. En Chine, autre pépinière supposée, un coureur comme Wang Meiyin a vu sa carrière entravée par les autorités locales, qui préféraient profiter de ses talents à domicile plutôt que de le voir en Europe.
Chocs de culture
Lorsque Girmay s’est envolé pour son pays natal, fin mars, plutôt que de participer au Tour des Flandres dans la foulée de son succès à Wevelgem, certains ont suggéré qu’il pouvait s’agir d’une question de visas. Mais ce retour était prévu de longue date, nous assure son équipe, et l’Erythréen bénéficie d’un visa de travail belge (valable dans l’espace Schengen) jusque fin 2024, et bientôt 2026 après l’annonce de la prolongation de son contrat. Il n’est pas obligé de rentrer au pays, mais il y tient, pour retrouver sa famille à Asmara. Il en profite pour s’entraîner en altitude, à plus de 2 000m au-dessus de la mer et de son domicile européen, à Saint-Marin.
Pour lui comme pour tous les talents du monde entier qui veulent faire carrière, se pose nécessairement la question de l’adaptation à la vie en Europe, où se concentrent les structures de formation, les courses, les équipes, les institutions et les perspectives d’avenir cycliste. Fondateur de l'équipe Bike Aid il y a une dizaine d'années, Schäfer a constaté l’émergence progressive des coureurs africains : "La situation a changé. Au tout début, il était vraiment très rare de voir des Africains en Europe. On était les premiers, avec ceux de l’équipe MTN-Qhubeka à l’époque. Et on voyait que ça pouvait poser des problèmes. Il y avait des coureurs qui ne voulaient pas avoir un Africain à côté d’eux dans le peloton."
Le racisme s’exprime parfois dans l’intimité des bus d’équipe, comme en a témoigné Janez Brajkovic au sujet de son ex-équipier éthiopien Tsgabu Grmay. Il peut aussi œuvrer en public, comme en ont été victimes Kevin Reza, Nacer Bouhanni ou Azzedine Lagab. "Il y a toujours des racistes, ça fait partie de l’histoire de l’humanité", regrette Reza, qui était le seul coureur noir du peloton du Tour de France à l’été 2020, au moment où les questions raciales prenaient une tout autre place dans le sport.
Jeune retraité des pelotons, Reza insiste sur le besoin d’éduquer pour lutter contre le racisme, et espère voir émerger des ambassadeurs de couleur pour attirer les talents les plus divers. "Mon père faisait du vélo, il connaissait les grands champions de la Guadeloupe, un peu moins les champions au niveau professionnel", raconte celui qui a grandi en région parisienne. "Plus récemment, j’ai élargi ma vision, je ne m’arrête pas que sur le cyclisme. J’essaye de regarder ce que font de grandes stars comme LeBron James, ou Lewis Hamilton. C’est intéressant pour tout sportif noir de s’inspirer de leur vécu, même si ce n’est pas la même discipline."
Pour les jeunes Africains et noirs du monde entier qui se prennent de passion pour le vélo, il y a désormais Bini.
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