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John Degenkolb : "La vie, c’est aussi tomber, se relever et continuer à avancer"

Degenkolb : "La vie, c’est aussi tomber, se relever et continuer à avancer"

Le 01/11/2018 à 09:24Mis à jour Le 01/11/2018 à 17:46

Après deux ans et demi de galère, John Degenkolb (Trek-Segafredo) a retrouvé la voie en 2018. L’Allemand, qui s’est constitué l’un des plus beaux palmarès de sa génération, revient sur les épreuves qu’il a traversées et comment elles l’ont transformé.

On le disait perdu. On le voyait comme l’ombre du grand chasseur de classiques qui avait accroché Milan - Sanremo et Paris - Roubaix au printemps 2015, quelques mois avant un terrible accident à l’entraînement suivi de longs mois de galères et de disette. En 2018, John Degenkolb (Trek-Segafredo) s’est décoincé en triomphant à nouveau sur les pavés, lors de la 9e étape du Tour de France. "Probablement l’une des victoires les plus importantes de ma vie", nous explique l’Allemand de 29 ans. Désormais vainqueur sur les trois Grands Tours, en plus d’une sacrée collection de classiques, Degenkolb revient sur l’année où il est redevenu un champion qui compte. Mieux, les difficultés traversées lui ont donné un nouvel appétit pour le succès.

Revenons au début de l’année : vous gagnez dès votre reprise, en Espagne, mais vous enchaînez les difficultés au printemps. Comment vous sentiez-vous ?

John Degenkolb : Ça a été un super départ. Et ensuite, je suis tombé malade à Paris - Nice (bronchite, non partant pour la 6e étape), ce qui était déjà un vrai coup dur qui a eu un énorme impact sur mes performances pour toute la période des classiques. La malchance m’a aussi frappé quand je suis tombé sur Paris - Roubaix et que je me suis blessé au genou. J’ai dû laisser le vélo pendant un assez long moment, presque quatre semaines. J’ai perdu beaucoup de kilomètres. C’était l’une des périodes les plus difficiles de ma carrière. Il a fallu que je continue à croire en moi, j’ai travaillé dur tous les jours pour revenir et au final tout s’est retourné sur le Tour. Ça valait la peine de souffrir et de me battre aussi longtemps.

Racontez-nous cette journée où vous êtes allé chercher la victoire à Roubaix…

J.D. : J’étais plutôt détendu. Je visais cette étape, c’était un objectif pour toute l’équipe. C’était l’étape la plus prestigieuse et aussi la plus folle de ce Tour. Et les classiques sont dans l’identité de l’équipe donc on voulait absolument faire une belle performance ce jour-là. J’étais prêt à tout. On avait deux cartes avec Jasper (Stuyven) et moi. Il a tenté juste avant moi, il a été repris et j’étais dans le groupe suivant, qui est allé jusqu’au bout. Il y a une grande part de chance, bien sûr, mais il fallait aussi être au bon endroit au bon moment. Cette fois ça a parfaitement fonctionné pour moi.

John Degenkolb (Trek) vainqueur de la 9e étape du Tour

John Degenkolb (Trek) vainqueur de la 9e étape du TourGetty Images

Aviez-vous le sentiment que ça pouvait être votre journée, après deux ans et demi de galères ?

J.D. : Pendant la course, j’ai senti que j’avais de bonnes jambes et que je pouvais bien faire. Quand notre groupe est sorti (avec Greg Van Avermaet et Yves Lampaert), c’était plus qu’un sentiment de déjà vu : on était les mêmes gars, sur le même parcours que lorsque j’ai gagné Roubaix. C’était fou de revivre cette expérience et ça m’a aussi donné beaucoup de confiance, pour pouvoir rester calme et croire dans mes capacités. Et à l’arrivée j’ai fait un très bon sprint, l’un de mes meilleurs de la saison. C’était une grande victoire.

Trois mois plus tard, que représente ce succès ?

J.D. : C’était très très important, probablement l’une des victoires les plus importantes de ma vie. Ça faisait longtemps que je n’avais pas goûté au succès, j’allais de difficulté en difficulté. C’est difficile à affronter quand tu as été habitué à ce que les choses se déroulent complètement différemment. Au début de ma carrière, chaque année je gagnais plus de courses, des courses plus importantes aussi, et tout se déroulait parfaitement. Mais la vie, ce n’est pas seulement de monter, monter et encore monter, il s’agit aussi de tomber, se relever et continuer à avancer. C’est ce qui a rendu cette victoire aussi spéciale et émouvante pour moi.

Ce jour-là, vous avez dit : 'Je ne suis pas fini'. Que voulez-vous encore accomplir sur un vélo ?

J.D. : Je pense que je veux encore être un coureur pro, je veux encore gagner des courses, et gagner des grandes courses. Ce serait formidable de gagner un autre Monument. C’est une grande motivation pour moi, montrer que ce n’est pas seulement en 2015 que je pouvais gagner deux Monuments mais que je peux récidiver. J’ai laissé derrière moi une période très difficile et je suis convaincu que c’est une affaire classée après ma victoire sur le Tour. On peut tourner la page et aborder la prochaine saison des classiques avec une tout autre perspective.

" Au final, il est très important d’être heureux que personne ne soit mort ou soit dans un fauteuil roulant et qu’on puisse tous rouler, courir et vivre notre passion. "

Vous avez gagné sur les trois Grands Tours et de nombreuses classiques (Roubaix, Sanremo, Gend-Wevelgem, Hambourg, Paris-Tours…). Est-ce qu’il vous reste de nouveaux horizons à explorer ?

J.D. : Comme vous dîtes, il n’y a pas beaucoup de courses que je n’ai pas gagnées et ce serait bien de m’imposer là où je ne l’ai pas encore fait. J’attends également les Championnats du monde de l’an prochain (dans le Yorkshire). J’espère que je pourrai voir le parcours rapidement, voir si j’ai une chance là-bas. C’est aussi un grand objectif, l’objectif d’une carrière, d’être champion du monde. Je veux absolument y aller l’an prochain. Et on va voir ce que je peux tirer des classiques du printemps, c’est l’une des périodes les plus importantes de l’année.

À quel point êtes-vous différent du coureur que vous étiez en 2015 ?

J.D. : Je ne sais pas… Je pense que quand j’étais plus jeune, d’un côté j’avais moins d’expérience mais de l’autre je pouvais aussi être plus insouciant, prêter moins attention à certaines choses. Aujourd’hui j’ai deux enfants à la maison, j’ai une famille et les choses ont changé dans ma vie. Ça a aussi un gros impact sur le type de coureur que je suis. Je pense que je ne suis pas plus faible que je l’étais dans le passé. Il s’agit d’avoir la bonne préparation et de faire les bonnes choses pour être capable d’être aussi performant que je l’étais en 2015.

Pendant cette période, comment avez-vous affronté le doute ?

J.D. : Pour moi, il était important de toujours ressentir le soutien de ma famille et de mes amis derrière moi. Même quand tu traverses un moment difficile et que tu as du mal à croire en toi, ils essaient de te pousser. Si tu avais une certaine classe un jour, ce n’est pas quelque chose qui disparaît. Il faut continuer à croire en soi, s’entraîner dur, tout donner pour ça et ça finit par revenir un jour. C’est exactement ce qui s’est passé et c’était formidable.

John Degenkolb, Paris-Roubaix 2015

John Degenkolb, Paris-Roubaix 2015Getty Images

Vous avez toujours refusé de lier vos difficultés uniquement à l’accident dont vous avez souffert en 2016 (une voiture l’avait percuté avec cinq de ses équipiers lors d’un camp d’entraînement en Espagne)…

J.D. : Ça a commencé avec cet accident. Mais à partir de ce moment-là… On peut appeler ça de la malchance, ou comme on veut. Si tu es malade, ce n’est pas quelque chose que tu peux contrôler. Si tu te fais mal au genou, ce n’est pas entre tes mains non plus. Quand tu enchaînes les succès, tout va de soi. Mais quand tu es en difficulté, tu dois surmonter une épreuve, puis encore une autre, et puis encore une autre. C’est là qu’il est important de continuer à avancer. J’aurais pu dire : ‘C’est bon, j’ai eu mes bons moments dans le vélo et on en reste là.’ Mais je veux encore continuer. Et je veux encore briller.

Près de trois ans après cet accident, que dîtes-vous sur la sécurité des coureurs à l’entraînement ?

J.D. : Je peux seulement appeler tout le monde à être plus attentif et plus prudent. Ce que j’en ai retiré, c’est de toujours observer tout ce qui se passe autour de moi et essayer d’imaginer ce que les gens pourraient faire de plus stupide. Et ensuite tu es plus ou moins préparé… Mais dans certaines situations, comme l’accident qu’on a eu, tu ne peux rien contrôler. Ce sont des choses qui arrivent. C’est de la merde, mais c’est aussi la vie. Au final, il est très important d’être heureux que personne ne soit mort ou soit dans un fauteuil roulant et qu’on puisse tous rouler, courir et vivre notre passion. Il m’a fallu pas mal de temps pour comprendre ça. Oui, Dieu merci tout le monde va bien, mais c’est un vrai problème et c’est difficile à accepter.

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