Tout au long de la semaine, nous vous proposons un dossier sur la santé mentale du peloton : affres de la dépression, stress, témoignages et moyens de remédier à ce cercle vicieux.

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Le dopage tue. De Tom Simpson aux cobayes de l’EPO, son poison a fait de trop nombreuses victimes directes. Il a aussi entraîné d’autres athlètes vers la mort en les faisant plonger psychologiquement. "Le dopage a tué El Chava (Jimenez) comme il a tué Pantani", balançait il y a 15 ans Jesus Manzano, lui-même victime de sérieux malaises en course lorsque la Kelme et Eufemanio Fuentes le soignaient à coups de transfusions sanguines et d’injections d’oxyglobine.

Formé à la Banesto, l’Espagnol Jimenez est mort à 32 ans, en décembre 2003, emporté par une crise cardiaque dans l’hôpital psychiatrique où il soignait sa dépression. Deux mois plus tard, Marco Pantani était retrouvé mort à 34 ans dans une chambre d’hôtel de Rimini après une consommation importante de cocaïne et d’antidépresseurs. On pourrait ajouter à la liste Franck Vandenbroucke (lui aussi mort dans des conditions sordides à 34 ans, en 2009) ou encore le VTTiste Alberto Leon, sportif de second rang, impliqué dans plusieurs réseaux de dopage et qui a perdu le fil de sa vie jusqu’à se suicider en 2011.

Le dopage a abîmé ces hommes psychologiquement, leurs entourages ont accompagné cette plongée et ils ne s’en sont jamais relevés. Leurs histoires permettent également d’interroger les relations entre dopage et troubles psychologiques. Et même d’avancer des solutions pour prévenir le dopage et ses tourments ?

Riccardo Riccò

Crédit: Getty Images

Se doper pour exister

"Ce qui prédispose au dopage, c’est l'addiction à la gagne", analyse le psychiatre Jean-Christophe Seznec , qui a travaillé avec les Juniors de l’équipe de France, les dirigeants de l’UCI ou encore les toxicomanes de la Cofidis au tournant des années 2000. "Quand on gagne, c’est génial : ça permet d’éviter notre souffrance existentielle, comme certains peuvent le faire en mangeant, en se droguant, en buvant de l'alcool… Mais ça marche seulement un instant. Ensuite, on se reconnecte à cette souffrance, et on se retrouve dans une dynamique d’addiction parce qu’on n’a pas appris à gérer."

Le psychiatre identifie une "fragilité narcissique" chez les sportifs, qui se construisent en tant qu’hommes grâce à leurs accomplissements, le "faire", et en oublient "l'être". "Quand j’interrogeais les jeunes et que je leur demandais de se présenter, ils disaient 'je suis champion de Bretagne' ou 'je suis 3e des championnats de Normandie', mais ils ne disaient pas 'je suis Bernard Michel, je viens de tel endroit'", raconte Jean-Christophe Seznec. 'Leurs titres sont leur identité.'

Un coureur comme Riccardo Ricco s’est ainsi dopé très jeune, selon ceux qui l’ont côtoyé avant son passage chez les professionnels. À tout prix, il a voulu devenir un héros cycliste, un héritier de Pantani. Une fois au ban de son sport, après son interpellation par les gendarmes sur le Tour de France 2008 pour consommation d'EPO, il a continué à s’inventer des défis invraisemblables et, en 2017, il évoquait encore un possible retour à la compétition après une suspension qui court jusqu’en 2023. Il aura alors 40 ans. Une gageure pour celui qui, en 2011, était hospitalisé en urgence après avoir bricolé une auto-transfusion sanguine.

Dopage sous influence

On connaissait également les fragilités de Franck Vandenbroucke, et elles n’ont pas échappé à Bernard Sainz, dopeur patenté, gourou fantasmé. Celui qu’on appelle le “Dr Mabuse” n’est pas médecin, mais il est escorté d’histoires de guérisons miraculeuses grâce à ses traitements homéopathiques. "Bernard Sainz avait l’air d’un homme étrange mais c’était clairement un expert en cyclisme", expliquait Vandenbroucke après avoir été interpellé par la police française en 1999.

Bernard Sainz

Crédit: Getty Images

Banni par l’UCI, condamné par la justice, Sainz fait l’objet de nouvelles poursuites pour excercice illégal de la médecine et aide et incitation au dopage suite aux révélations du Monde et de Cash investigation à l’été 2016. L'ancien champion de France Sylvain Chavanel résumait : "Il apprend à connaître les gens et en tire ce qu'il veut." Notamment de belles rémunérations pour ses programmes et produits 'homéopathiques'.

Bien plus près de nous, l’année 2020 a fait émerger une nouvelle affaire de dopage sous influence. "Je me dégoutais", souffle Marion Sicot dans un reportage de Stade 2 où elle décrit les souffrances qui l’ont menée à consommer de l’EPO avant les Championnats de France 2019, le jour de son 27e anniversaire. Sous contrat avec l’équipe Doltcini-Van Eyck Sport, elle raconte les abus que lui infligeait son manager, qui la rabaissait et lui demandait des photos en sous-vêtements : "Sans cette année noire, je n’aurais jamais pris d’EPO pour essayer de faire une performance. Je me disais que c’était la seule issue pour que mon directeur sportif me laisse tranquille et me laisse autant d’importance que les autres."

La psychologie pour prévenir le dopage ?

Après avoir contemplé le suicide, Marion Sicot essaie aujourd’hui de se reconstruire avec un accompagnement psychologique. Un rapport de l’Agence mondiale antidopage, “Dire non au dopage: antécédents et modalités de développement des compétences psychosociales (CPS) chez les sportifs de haut niveau”, suggère qu’un travail de prévention permettrait aux athlètes de mieux affronter la question du dopage.

Les auteurs du rapport (des chercheurs de l’université Nice Sophia Antipolis) relèvent plusieurs "facteurs de risque liés à la personnalité des sportifs" : "une faible estime de soi, une faible intégrité sportive, et un haut trait d’anxiété" ; "l’insatisfaction de son apparence et l’impulsivité" ; "la recherche de sensations". Un sportif est également plus vulnérable à la tentation du dopage au début et à la fin de sa carrière, lors d’une blessure et dans les périodes de fatigue ou de surentraînement… Autant de facteurs sur lesquels il est possible d’accompagner le sportif pour l’orienter vers des solutions autres que la pratique dopante.

Quand les dopeurs s’appuient sur la fragilité des athlètes, les acteurs de prévention peuvent eux compter sur les valeurs du sport et des sportifs. "À la base, on n’est pas des tricheurs", explique l’ancien coureur de la FDJ Émilien Viennet, qui appelle à "suivre le coureur au-delà de son entraînement physique pour éviter les dérives." L'Agence française de lutte contre le dopage, qui mise aujourd'hui sur le renseignement et les enquêtes pour mieux cibler ses contrôles, n'a pas souhaité réagir, arguant d'un manque d'expertise dans le domaine psychologique.

Jean-Christophe Seznec pourrait leur raconter comment un tricheur, même après avoir franchi le Rubicon dopant, doit toujours composer avec le traumatisme de cette transgression : "Il y a une dizaine d’années, un cycliste d’une grande équipe a pris rendez-vous dans mon cabinet. Il m’a raconté comment il s’était retrouvé dans une chambre, à l’autre bout de la France, avec un Kazakh et des gens qui étaient en survie, à chercher une place dans ce milieu, et comment il a été amené à se doper. Il m’a raconté ça en une consultation. Il m’a donné son histoire par écrit sur une clef USB. Et je ne l’ai plus jamais revu. Il avait eu le besoin de se décharger de cette histoire traumatique pour lui."

Contrôle anti-dopage

Crédit: Icon Sport

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