- Si vous racontiez tout ce que vous savez, des médailles (des Jeux olympiques) de Barcelone 92 tomberaient ?
- Les médailles ne tomberont pas, peu importe ce que je raconte.
- Des médailles enlevées à des athlètes positifs, c'est déjà arrivé. Est-ce que des médailles tomberaient ?
- Oui. C'est pour ça que je ne veux pas dire ce que je sais.
Eufemiano Fuentes s’était engagé à "raconter ce que les gens ne savent pas". Et il en sait beaucoup, "Ufe", comme Tyler Hamilton l'avait rebaptisé, ou "El Importante", comme il se faisait lui-même appeler. Depuis son initiation à "la médecine sportive" dans les années 1980 jusqu’à sa chute dans l’affaire Puerto, en 2006, cet expert en "récupération" a oeuvré dans l'ombre derrière nombre d’exploits fabriqués depuis l'Espagne (soit pour des sportifs locaux, soit pour les stars internationales qui se pressaient chez lui).

Eufemiano Fuentes lors de son procès en 2013.

Crédit: Getty Images

Tokyo 2020
Braspennincx en or au keirin après la crise cardiaque
IL Y A 3 HEURES
Malheureusement, Fuentes a la mémoire aléatoire, des raisonnements tortueux et des propos souvent contradictoires. Dimanche, dans un entretien avec le journaliste-star Jordi Evole diffusé sur la Sexta, il s’est livré à un grand numéro de paso doble qui, s'il touche au ridicule par moments, constitue presque une performance artistique.
Le docteur-dopeur ne dit pas grand chose. Il balance Fermin Cacho (champion olympique du 1 500m dans le stade olympique de Montjuïc) pour régler ses comptes et nourrit les fantasmes sur tous ces grands noms du sport, "cyclistes, athlètes, footballeurs, boxeurs", qui pourraient être éclaboussés s'il révélait tout ce qu'il savait.
Fuentes sait, mais il multiplie les acrobaties rhétoriques face aux questions directes. "Par cohérence professionnelle", avance-t-il dans cet entretien. Par crainte de se retrouver devant les tribunaux pour diffamation, aussi : "Si je raconte ce que je sais, c'est que des médaillés ont eu recours à des produits dopants. Ça, 28 ans après, c'est presque indémontrable, mais ça peut être poursuivi." Dans un entretien au Monde en 2006, il affirmait également avoir fait l’objet de menaces de mort.
Alors Fuentes garde ses secrets. Et le public reste dans une semi-obscurité où tout est suspect.

L'arrière goût amer de Londres 2012

Pendant que Fuentes tourmente la mémoire sportive espagnole, le Royaume-Uni s'enflamme sur des faits plus récents mais pas très frais pour autant. Début mars, le docteur Richard Freeman a été condamné par ses pairs pour avoir commandé de la testostérone en 2011 à des fins de dopage. L'ex-médecin de British Cycling (la fédération de cyclisme) et du Team Sky a été jugé mais l'affaire reste aussi peu claire qu'une poche de sang épaissi par l'EPO.

Richard Freeman, un des hommes au coeur du soupçon.

Crédit: Getty Images

Le week-end dernier, le Mail on Sunday racontait une autre drôle d'histoire : "L'échantillon douteux, l'avertissement privé et les tests secrets. Comment nos propres contrôleurs ont permis à des olympiens britanniques d'éviter une enquête antidopage cruciale."
Les faits remontent à fin 2010 mais ils font désormais l'objet d'investigations de l'Agence mondiale antidopage. Les esprits sensibles à ces questions y voient une pièce de plus à ajouter au dossier du cyclisme britannique au moment d'analyser ses exploits olympiques (12 médailles dont 8 en or pour les représentants de la Reine lors des Jeux de Londres, en 2012).
Pour les autres, tout cela reste bien nébuleux, une dizaine d'années après les faits. Alors, on évite de fouiller dans les dossiers sombres ?

Palmarès à trous et records aberrants

Les affaires qui traînent au fond des placards finissent par faire remonter une moisissure tenace. Le palmarès du Tour de France est une liste à trous depuis que Lance Armstrong est tombé, treize ans après son premier triomphe vicié. Un temps balayé des archives, Bjarne Riis reste, à la faveur des délais de prescription, le vainqueur de l’édition 1996 malgré son passif et ses aveux. De nombreux champions de toutes les disciplines trônent au Panthéon de leur sport alors que le temps a progressivement établi qu'ils trichaient.
Dans les années 1970 et 1980, le dopage systématique des athlètes de la RDA a si lourdement entaché les livres des records que la sprinteuse Ines Geipel demandait elle-même l'annulation de ses performances en 2005. Le temps avait passé (20 ans depuis sa retraite forcée) mais la tâche restait indélébile pour cette victime du dopage systématique qui se bat également pour obtenir une forme de justice, tardive mais toujours nécessaire. En Allemagne ou partout où le dopage peut sévir, chaque témoignage devient utile à la compréhension des dérives passées et à la prévention de celles à venir.
À l'échelon supérieur, de nombreux records du monde établis par des athlètes du bloc de l’Est dans les années 1980 (et même 1977, pour les 22,50m d'Helena Fibingerova au lancer du poids en salle) tiennent toujours. Certaines performances signées à la même époque par les stars made in USA sont également aberrantes mais, en juillet prochain à Tokyo, ce sont bien (entre autres records imbattables) les 10"49 de Florence Griffith-Joyner qui s'afficheront sur les écrans du monde entier pendant la finale du 100m féminin, 23 ans après sa mort prématurée et malgré les soupçons macabres qui pèsent sur sa carrière.

Le temps file et les tricheurs se défilent

Le bloc de l'Est (où le docteur Fuentes dit avoir appris des pratiques dopantes lors de voyages financés par la Fédération espagnole d'athlétisme) est tombé mais les enjeux économiques et géopolitiques du sport attisent toujours les braises du dopage. Ces dernières années encore, l'athlétisme et plus globalement le sport mondial ont été éclaboussés par des scandales systémiques qui font toujours écho au passé.
Les affaires d'hier sont aujourd'hui la grille de lecture des critiques britanniques qui interrogent (et accusent) au sujet des flamboyants pistards britanniques : "Que peut-on encore croire de cette ère dorée ? Si on ne peut pas se fier aux contrôleurs, une ombre s'étend partout."
Derrière les analyses sur les moyens de la lutte antidopage, l'organisation du cyclisme britannique ou les bénéfices de la nandrolone, le réquisitoire est clair : y a-t-il eu un dopage d'État ? Des questions lourdes sont posées et des réponses sont attendues au plus vite. Le temps estompe les souvenirs, efface certaines preuves matérielles et éloigne des témoins. L'omertà entretient un flou qui nourrit surtout la suspicion.

Dave Brailsford (INEOS)

Crédit: Getty Images

"Aucune des personnes pertinentes pour votre enquête ne travaille désormais pour British Cycling et il est donc difficile de de vérifier les informations que vous nous avez envoyées, d'autant plus alors que les événements que vous décrivez remontent à plus d’une dizaine d’années", a opposé la Fédération britannique à l’enquête du Mail on Sunday. Du côté de l'agence britannique antidopage, on n'a "aucune trace" des faits incriminés, et le directeur juridique de l’époque, directement impliqué, a déjà changé d'air.
Certains acteurs de cette affaire sont bien identifiés, à commencer par le patron d’Ineos-Grenadiers Dave Brailsford, l'entraîneur Shane Sutton et les médecins Steve Peters et Richard Freeman. Lancé dans une grande offensive de charme publique au moment de porter le cyclisme britannique au sommet, Brailsford est aujourd'hui muet. Espérons qu'il lui faille moins de 28 ans pour retrouver la parole.
Tour d'Espagne
Roglic défendra son double-titre sur la Vuelta
IL Y A 7 HEURES
Cyclisme
Kristoff passe chez Intermarché - Wanty - Gobert
IL Y A UN JOUR