Geraint Thomas "saoul 12 soirs sur 14" : Les coureurs ont-ils encore le droit de débrancher ?

Dans une interview à The Times, Geraint Thomas a documenté sa vie de coureur en pause hivernale. Sa manière de faire ? Voir ses potes et boire, beaucoup. Un aveu qui détonne dans un cyclisme où le patron de la meilleure équipe du monde voyait un "poison" dans l'alcool. Certains revendiquent cette liberté, d'autres la rejettent pour performer.

Geraint Thomas

Crédit: Getty Images

Doit-on, dans le cyclisme des années 2020, faire le métier douze mois sur douze ? A l'heure où les saisons se rallongent à grand coup de critériums qui rapportent gros aux organisateurs et aux coureurs dans des pays à la culture cycliste à développer, la trêve hivernale, au sens premier du terme, se réduit à peau de chagrin. Un mois seulement après sa dernière course au Japon, Julian Alaphilippe est remonté sur le home-trainer lundi pour une opération de sponsoring, lançant d'une certaine manière 2024. Mais alors, les coureurs ont-ils encore le droit de couper totalement ?
Ces dernières semaines, certaines prises de parole ont remis en cause le modèle du cyclisme moderne. Celle de Remco Evenepoel, qui a beaucoup documenté sa préparation extrême pour un Tour d'Italie quitté après neuf jours et avec le Covid, a par exemple agi comme un rappel utile : "Il y a encore une vie après la course. Avec Oumi (sa femme), mes parents, mes amis et ma famille. En 2023, j’étais trop peu à la maison. Cela doit changer en 2024. Sur le moment, tu te dis que ça vaut le coup. Mais à la fin d’une telle saison, je me rends compte que je ne pourrai pas tenir ce rythme infernal encore trois ans."

Produits consommables et liberté surveillée

"Coureurs, nous sommes des produits consommables, mais ça n’empêche pas d’être heureux ! A l’image de la société du travail, personne n’y échappe. Toujours plus de rendement sinon à la poubelle. Si tu connais les règles du jeu, la vie est belle, crois-moi Remco", lui avait répondu Lilian Calmejane dans un tweet. Dans un sport qui n'a cessé de voir ses performances grimper depuis la bascule du Covid, le moindre pourcentage laissé de côté peut faire la différence. En conséquence, le temps accordé aux coureurs pour vivre une vie aussi normale que possible a grandement diminué.
Du haut de ses 37 ans, Geraint Thomas a tout connu. Les titres olympiques sur la piste, le triomphe sur le Tour de France, les chutes qui anéantissent les espoirs de grandes victoires et même, sur le dernier Giro, la douleur de perdre le maillot rose sur l'ultime contre-la-montre. Si le Gallois dure autant c'est qu'il a réussi à s'adapter à la nouvelle donne et qu'il conserve un niveau extrêmement élevé. Mais il a une manière bien à lui de gérer l'intersaison et ne s'en cache pas. Mieux, il la revendique.
"Sur les deux dernières semaines, honnêtement, j'ai été saoul 12 soirs sur 14, avoue-t-il à The Times. Depuis que je suis revenu à Cardiff, c'est complètement dingue. [...] Cette 'explosion', cette vraie normalité, est ce dont j'ai besoin. J'ai l'impression d'avoir pu profiter de mon temps. Il est rare aujourd'hui qu'un jeune coureur prenne un verre. Non pas qu'il faille boire pour s'amuser. Cela montre simplement la différence de mentalité, tout est mesuré et ils sont tous sur la brèche 12 mois par an. Même en dehors de la saison, ils continuent à faire du vélo ou à courir des marathons."
Est-ce l'amour du vélo qui pousse Wout van Aert, dont le patron chez Jumbo-Visma Richard Plugge avait comparé l'alcool à du poison, à être en ce moment en Colombie pour faire une course de fond sur son vélo et bientôt à reprendre le cyclo-cross ? Sans doute mais pour combien de temps ? Jan Ullrich était critiqué pour des hivers trop "généreux" mais, en son temps, les courses de janvier, février et même mars servaient avant tout à retrouver la forme.
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Coupe de champagne à la main, la Jumbo-Visma célèbre son triomphe

Video credit: Eurosport

En 2023, Tadej Pogacar a brillé de février à octobre. "Pogi" semble prendre le cyclisme comme un jeu et paraît paradoxalement moins concerné par le sujet du burnout mental malgré une boulimie de compétition. Bradley Wiggins avait lui avoué avoir eu du mal à se remettre au boulot après son succès sur le Tour 2012 tant les sacrifices demandés étaient nombreux. La "disparition" de Jonas Vingegaard après l'édition 2022 ressemblait à ça et si le Danois a réussi à se remettre en selle, et plutôt très bien, on doute que son intersaison ressemble à celle de Thomas.
Chacun fait bien ce qu'il veut d'ailleurs mais si beaucoup se demandent si cette nouvelle génération pourra durer, ce n'est pas seulement à cause de son extrême précocité. Son implication dans le très haut niveau interroge elle aussi, à moyen et long terme. Combien de temps cette génération de surdoués balancés dans le monde professionnel tiendra-t-elle sans s'arroger le droit, parfois, de mettre un pied sur la ligne jaune ? Personne n'a la réponse à cette question mais se la poser pourrait bien avoir des vertus inattendues à l'heure où la santé mentale est un vrai sujet de société.
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