Giro 2018, l'autre crève-cœur de Thibaut Pinot

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La carrière de Thibaut Pinot (Groupama-FDJ) est jalonnée de déchirements. Le plus fameux d'entre eux a pour théâtre le du Tour de France 2019, mais ses immenses déceptions ont dépassé le cadre des frontières de l'Hexagone. Pinot n'a jamais eu le bonheur de monter sur le podium du Giro, sa course favorite. Il en était pourtant si proche en 2018.

Giro 2018 : Pinot, à la dérive, voit le podium s'envoler à la veille de l'arrivée

Video credit: Eurosport

Thibaut Pinot et l'Italie, une sacrée histoire d'amour. Il y a vécu quelques-unes des plus grandes émotions de sa carrière, sur le Giro évidemment mais aussi au Tour de Lombardie, l'une des plus belles victoires de sa carrière. Il y a aussi vécu un crève-coeur qui n'a pas pris l'ampleur de celui du Tour de France 2019 vu d'ici, tout à la fois à cause de l'effet grossissant de la Grande Boucle et parce qu'il pouvait y rêver de la victoire finale. Mais ce Tour d'Italie 2018 a marqué ceux qui l'ont disputé avec lui chez Groupama-FDJ. Ils racontent.
Sur le Giro, Pinot a une revanche à prendre. Celui de 2017 s'est achevé entre rire et larmes. Un succès sur la 20e étape, et un podium envolé le lendemain sur le chrono qui sacre Tom Dumoulin. Le vainqueur sortant est de la partie au départ de Jérusalem un an après, tout comme Chris Froome. Rien qui n'empêche cependant Thibaut Pinot de rêver.
"Il venait avec de l'ambition avec dans un coin de la tête le podium, voire mieux", raconte Jérémy Roy qui a partagé sa chambre pendant trois semaines. Non, la victoire n'est pas un mot tabou. Et si le chrono inaugural place déjà Pinot dans une bonne position (16e à 33'' de Dumoulin), l'Etna (6e étape), confirme qu'il a les jambes pour ses ambitions. Cinquième du général, le Franc-Comtois a quelque chose de changé, dixit ses compagnons d'aventure.

Rythme de métronome et soirées tablette de chocolat

"Je ne le reconnaissais pas, sourit Sébastien Reichenbach. Il passait toutes les étapes dans les 30 premiers du peloton. Il était prêt mentalement à faire ces efforts. Cette année-là marque un changement pour lui." Sérieux Pinot ? Entré dans le Top 10 dès la 4e étape, il ne va plus le quitter jusqu'à la veille de l'arrivée. Preuve qu'il évite tous les pièges et navigue avec les meilleurs en montagne (2e de la 9e étape, 3e des 6e, 8e et 19e étapes). Et puisque tout se passe bien sur le vélo, la bande à Pinot passe de très bons moments.
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Thibaut Pinot sur le chrono inaugural du Tour d'Italie 2018

Crédit: Getty Images

"C'est un de mes meilleurs grands tours, s'enflamme Anthony Roux. Tout s'est déroulé naturellement et tout le monde bossait dans la bonne humeur, la rigolade, même. Thibaut n'avait pas une grosse pression, il était très cool. Les briefings étaient assez courts parce qu'il n'y avait pas grand-chose à dire tellement tout se passait bien." Pas de téléphone dans le bus, pas d'écouteurs pour s'isoler. Pinot goûte comme les autres aux "soirées chocolat" où chacun note la tablette amenée par ses compères, prétexte surtout pour refaire l'étape du jour, la vie aussi.
Serein comme jamais, Pinot ne serait cependant pas tout à fait lui-même sans un accroc. Quatrième du général avant la troisième semaine, le leader de la Groupama-FDJ passe une sale deuxième journée de repos.
Sébastien Reichenbach, son ange-gardien en montagne, raconte : "Il était déjà très stressé le jour du repos, la veille du deuxième chrono. Il avait l'impression de ne pas assez en faire, il a vraiment passé une mauvaise journée. Il a eu des problèmes sur ce contre-la-montre. Ils avaient changé sa position et ça ne lui convenait pas. Je n'ai pas fait ce contre-la-montre à fond et j'ai quand même fini devant lui". Largement même puisque si le Suisse concède 2'20'' à Rohan Dennis, Pinot encaisse 3'19'' et, cinquième du général, il voit l'objectif podium s'éloigner.
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Le Collectif Ultras Pinot : genèse d'un supporterisme passionnel

Video credit: Eurosport

"Le soir après ce chrono, il se renferme pour digérer, remet Roy. Le lendemain on voit qu'il n'est pas bien, on lui dit que c'est la course, qu'on sera toujours là. Au fond, il était déçu pour nous. On essaye de lui faire comprendre qu'on est là pour lui, pour l'aider, dans les bons comme dans les mauvais moments. Il avait besoin d'entendre ça pour être rassuré et qu'on lui enlève un poids."
Si Pinot retrouve le sourire, le mal guette. La toux fait son apparition et ses nuits se compliquent. Personne ne s'en inquiète chez Groupama-FDJ, la troisième semaine d'un grand tour voit souvent des coureurs déjà bien entamés tomber un peu malade. Et Pinot va connaître un "jour de grâce", dixit Reichenbach, sur la 19e étape, restée célèbre pour l'exploit de Chris Froome qui allait renverser le Tour d'Italie sur la route de Bardonecchia via le Colle delle Finestre ce jour-là.
La performance a évidemment tout effacé mais Pinot réalise lui aussi l'une de ses plus belles étapes en montagne. Sa troisième place du jour (à 3'07'' de Froome) lui permet de remonter sur le podium à la faveur de l'immense défaillance de Simon Yates et de la craquante de Domenico Pozzovivo. Tout va bien. "On savoure", glisse Reichenbach. "Le mental est regonflé à bloc, poursuit Ladagnous. C'est génial de pouvoir remonter sur le podium. Le lendemain on se dit limite qu'on y va pour gagner l'étape. Ça va, à part qu'il tousse quoi...".
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Giro 2018 : Pinot s'était replacé le jour de l'épopée de Froome

Video credit: Eurosport

Après 130 bornes de plat, la route se cabre sur la 20e étape et deux cols précèdent l'ascension finale. "Thibaut est un peu grognon, il nous dit que ça ne va pas très bien", remet Anthony Roux qui, en habitué de Pinot, ne s'inquiète toujours pas. Après tout, leur leader a tellement l'habitude de retrouver ses jambes quand la course s'emballe que l'heure n'est pas encore à l'alerte générale. Celle-ci intervient dans le deuxième col de la journée quand tout à coup, la lumière s'éteint.
Pinot n'a plus de force, plus rien mais il s'accroche à son vélo, par fierté, et par devoir envers ceux qui ont sué pour lui depuis trois semaines. Parti en éclaireur, Matthieu Ladagnous est avalé par le peloton, s'étonne de ne pas voir son leader puis comprend quand il voit la troupe autour de lui. Personne ne songe à l'abandonner alors qu'il est à la dérive, pas plus qu'il n'envisage de jeter l'éponge bien que la procession s'avère longue et pénible vers Cervinia. Dans la montée finale, ses coéquipiers, et même des adversaires, font fi des règles pour le pousser avec un seul but : qu'il voie l'arrivée.

Poussé jusqu'au bout

Pinot la franchit 45 minutes après le vainqueur du jour mais le pire est à venir. Dans le châlet loué par l'organisation pour que les coureurs se douchent et se changent, le leader des Groupama-FDJ est à l'agonie. "Il était frigorifié alors qu'il disait qu'il avait chaud", raconte Roux. "J'ai vraiment eu peur, il était à l'agonie, le souffle court, il n'arrivait pas à récupérer. Il était vraiment à la limite du malaise", ajoute Roy.
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Thibaut Pinot à l'arrivée de la 20e étape du Giro 2018

Crédit: Getty Images

Cette fin de Giro dit beaucoup de l'homme qu'est Thibaut Pinot. "Il est tellement fort mentalement que ça prend le dessus sur son physique", résume joliment Anthony Roux, pourfendant là la croyance populaire. Surtout, cette fin tragique symbolise le refus d'abandonner et le respect du travail accompli par ses potes. Ce soir-là, alors que les Groupama-FDJ prennent l'avion pour rallier Rome, lui part à l'hôpital où un début de pneumopathie lui est diagnostiquée. Le lendemain, aucun de ses coéquipiers n'a le cœur à la fête à Rome. Leur Giro s'est achevé quand le rêve de Pinot s'est envolé.
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