Et soudain, le monde cycliste s’est souvenu que Mark Cavendish (Bahrain-McLaren) est une légende vivante de son sport. Le "missile de l’île de Man" ne s’est pas offert un nouveau sprint victorieux, pour le 147e bouquet de sa carrière sur route (succès auxquels il faut ajouter ses victoires moissonnées sur les pistes du monde et de l’Olympe), 32 mois après sa dernière victoire, sur les routes du Tour de Dubaï. Dimanche, il a tenu un rôle des plus anodins sur les routes de Gand-Wevelgem, échappé matinal avant de s’éteindre lorsque les nouveaux cadors du peloton ont embrayé.

Le Cav' n’a plus les moyens de se rebiffer, mais il peut toujours toucher au coeur : "C’est peut-être la dernière course de ma carrière", a-t-il sanglotté avant de s’éloigner. Il s’était pourtant arrêté volontiers devant le journaliste de Sporza, qui ignorait tout de la bombe que la star britannique s’apprêtait à lâcher. Cavendish voulait parler mais l’émotion était trop forte. Il s’en est allé pour rejoindre l’anonymat qui s’est imposé à lui ces dernières saisons.

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Heureusement, le départ de la légende Cavendish ne se fera pas dans l’arrière-cour de Gand-Wevelgem, où il n’a jamais fait mieux que 17e, lors de sa première participation en 2008. Mercredi, le Britannique est au départ du Grand Prix de l’Escaut, pour ce qui devrait être la dernière occasion de le saluer sur des routes bien plus significatives dans son parcours extraordinaire : en 2007, au printemps de sa première saison complète sous les couleurs de la T-Mobile, le jeune prodige de la piste britannique avait trouvé la voie du succès dans la province d’Anvers.

L'art et la manière : le plus grand sprinteur de l'histoire

À l’époque, racontait-il dans son autobiographie "At Speed" rédigée au temps de sa splendeur (2013), son tempérament tumultueux se heurtait aux doutes nourris par ses abandons récurrents sur ses premières courses. Le Cav' voulait leur montrer, à tous ceux qui pensaient qu’il n’était pas taillé pour endurer les souffrances des forçats de la route. Il s’est donc arraché pendant 200 kilomètres et tout particulièrement dans la dernière ligne droite, pour sauter Robbie McEwen sur la ligne. Avec sa position très avancée sur le vélo et une célébration exubérante, on retrouvait les ingrédients qui allaient rythmer les sprints des années à venir.

Le succès appelant le succès, la machine Cavendish était lancée. Elle s’est grippée à l’occasion (abandon à la 8e étape de son premier Tour, cette même année 2007) mais elle a surtout roulé sur la concurrence. Un nombre et une épreuve symbolisent cette domination inédite : 30 victoires au sprint sur le Tour de France. Ça fait quatre succès de moins que le cannibale Merckx, vainqueur sur tous les terrains, mais dans le domaine des purs-sangs de la dernière ligne droite, on n’a jamais rien vu de tel et il sera difficile de reproduire pareilles performances.

Mark Cavendish

Crédit: Getty Images

En 12 participations au Tour, Cavendish a disputé 159 étapes en ligne et a remporté 19% de celles-ci. Sur les éditions 2008 à 2011, le ratio monte à 29%. Le Britannique remportait quasiment une étape en ligne sur trois, et cela n’étonnait personne, tant le train HTC et sa locomotive Cavendish maîtrisaient leur sujet.

Ces chiffres sont appelés à rester longtemps dans les livres d’histoire et les impressions sont également durables. En plus des statistiques, il suffit de repenser au doublé sur les Champs-Élysées avec Mark Renshaw (21e étape du Tour 2009) ou encore à sa remontée impossible sur Heinrich Haussler à Sanremo (2009 également) pour s’épargner d’éventuels scrupules : oui, le Cav' et sa bande nous ont montré ce qui s’est fait de mieux dans l’histoire du sprint.

2016 : le grand frisson avant le grand vide

Avec son fameux "double-kick" (une première accélération pour répondre à ses rivaux, une deuxième pour les laisser dans le rétro), Cavendish roulait sur l'eau. Il en a également profité pour devenir le deuxième coureur britannique champion du monde sur route, un demi-siècle après Tom Simpson, et pour remporter le classement par points sur les trois Grands Tours. Tout semblait presque trop facile.

La saison 2016, après deux années à l’éclat plus modéré (25 victoires entre 2014 et 2015 tout de même, mais une seule sur le Tour), lui a offert de nouvelles lettres de noblesse. À la relance chez Dimension Data, il ne domine plus ses adversaires physiquement mais il maîtrise son art comme personne. Il s'offre ainsi le maillot jaune pour la première fois de sa carrière, en remportant la 1re étape. Deux jours plus tard, il prévient ses équipiers : il ne veut pas de train à l’arrivée, il prendra la roue d’André Greipel, un de ses rivaux les plus intimes. À Angers, Cavendish déroule sa partition pour remonter le Gorille allemand sur la ligne.

Mark Cavendish (en vert) et Andre Greipel (à gauche) au sprint à l'arrivée de la 3e étape du Tour de France 2016, à Angers

Crédit: Getty Images

En parallèle, il regoûte aux joies de la piste. Le missile de Man est à nouveau champion du monde, devant le public londonien, et il s'offre une médaille olympique à Rio (l’argent de l’omnium), huit ans après ses dernières références internationales dans les vélodromes. Ces nouveaux sommets sont étourdissants. Mais le Cav' est au bord du précipice.

A-t-il trop tiré sur la corde ? En 2017, il enchaîne une mononucléose et une chute violente après un accrochage avec Peter Sagan sur le Tour de France. Les galères se poursuivent en 2018, avec plusieurs chutes sévères et un nouveau diagnostic positif au virus d’Epstein-Barr, avec lequel il aurait continué à courir pendant près d'un an et demi. Ses résultats n’ont plus rien à voir avec son statut mais il est difficile de se réinventer après tant d’années de succès insolents.

Son caractère n'a jamais fait l'unanimité

Au temps de sa splendeur déjà, il ne faisait pas l'unanimité. Une domination trop éclatante suscite les oppositions et le goût affiché du Cav' pour tout ce qui brille n’apaisait rien. Son caractère impétueux a souvent fait des étincelles, y compris avec ses équipiers. Cavendish était capable de grands élans de générosité mais aussi coupable de remontrances irréfléchies. Avec son fidèle Bernhard Eisel, ils ont déjà raconté comment ils se sont retrouvés à affronter une grande ascension du Tour à une dizaine de mètres l’un de l’autre, se jetant des regards noirs plutôt que de s’aider parce qu'ils n’étaient pas d’accord sur la stratégie à adopter pour rentrer dans les délais.

En 2018, Cavendish a mûri, mais l'Europe du cyclisme ne le considère plus comme une tête d’affiche et le cyclisme britannique a ses héros Sky en jaune. Aux Émirats arabes unis, le Manx Express reste un héros pour les organisateurs des Tours de Dubaï et d'Abou Dhabi. "Il faut comprendre que ce que vous pouvez considérer comme de mauvaises saisons pour moi reste meilleur que pour 99,9% du peloton", balance-t-il depuis le Golfe arabe début 2018, lorsqu’on l’interroge sur sa capacité à rebondir.

Mark Cavendish

Crédit: Getty Images

Les commentaires se font alors de plus en plus sévères, puis on se contente d'ignorer le champion déchu, qui se débat avec ses propres démons. "Ce n'est pas seulement ma santé physique qui a été mise à mal ces deux dernières années", a-t-il reconnu auprès du Times au printemps 2020 après avoir rejoint l’équipe Bahrain-McLaren. "J’ai beaucoup lutté contre la dépression pendant cette période. On m'a diagnostiqué une dépression clinique en août 2018. J'étais sombre. Et je suis de l'autre côté, merci. Je crois que je m'en suis sorti, et c'est bien d'en être sorti."

Les soubresauts de l’année 2020 ne lui ont pas permis de peser à nouveau sur les débats cyclistes. Sa reprise en début de saison a été suivie avec un intérêt poli, mais il n’y avait plus grand monde pour s’intéresser à lui avant Gand-Wevelgem. Gageons qu'une tout autre parade lui sera offerte sur les routes du GP de l'Escaut.

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