30 septembre 2018. Alejandro Valverde vainc la malédiction. Après six podiums aux Mondiaux, il monte enfin sur la plus haute marche après avoir dominé Romain Bardet et Michael Woods dans un Championnat du monde disputé sur un parcours terrible en Autriche. David Lappartient, président de l'Union cycliste internationale (UCI) remet les médailles au Canadien et au Français et le maillot arc-en-ciel à l'Espagnol. Sa médaille, Valverde va la recevoir de son prédécesseur, Peter Sagan.
Tout sourire, pas déçu pour un sou, le Slovaque monte sur la scène pour ceindre le cou de son successeur de la médaille faite du plus beau des métaux. L'image fait le tour du monde et ravit les observateurs du cyclisme. Parce que l'idée que l'ancien champion du monde remette la médaille à son successeur dans une passation de témoin est brillante. Parce que voir Valverde enfin récompensé fait plaisir à ceux qui lui ont pardonné ses écarts passés. Mais surtout parce qu'il s'agit là de Peter Sagan, du triple champion du monde en titre, d'une immense star. Pour être honnête, de la seule immense star du cyclisme mondial.
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Ce 30 septembre, Peter Sagan savait qu'il allait perdre son beau maillot arc-en-ciel, celui qui l'a accompagné depuis trois ans. A Innsbruck, le parcours est trop sélectif. Pourtant, Sagan est venu. Et s'il abandonnera sans pouvoir finalement se mêler à la lutte, le simple fait que certains se soient méfiés de lui sur un parcours à des années-lumières de correspondre à son profil dit beaucoup de ce qu'il était devenu sur les Mondiaux : un ogre. Richmond-Doha-Bergen la trilogie Sagan marquera pour longtemps encore l'histoire des Championnats du monde. Évidemment parce que ce triplé personne d'autre ne l'a réalisé mais aussi parce qu'il a été obtenu sur trois profils différents. Du Sagan pur jus.

Le pari du Lac Tahoe avant les Mondiaux américains

La saison 2015 de Peter Sagan a ressemblé aux précédentes. Un maillot vert sur le Tour de France, le quatrième, le titre national en Slovaquie, le cinquième consécutif et des places d'honneur sur les Monuments (4e de Milan-San Remo et du Tour des Flandres). Seule exception, sa victoire finale sur les routes du Tour de Californie. A croire que cette année-là, l'air étasunien lui réussissait encore plus que d'habitude. Si bien qu'à la fin du Tour de France, Sagan s'est envolé pour la Californie.
Au programme, récupération, préparation des Mondiaux et travail sur sa hanche douloureuse en compagnie notamment de son agent, Giovanni Lombardi et de sa compagne, Katarina. Dans la sublime région du Lac Tahoe, le Slovaque s'offre des sorties magnifiques. Un soir, le vin aidant, Lombardi ose demander à Sagan ce qu'il aimerait qu'il fasse si celui-ci devenait champion du monde : "J'ai pensé aux fabuleux 120 kilomètres que j'avais parcourus autour du Lac Tahoe le matin-même, raconte Sagan dans "Mon Monde". 'Lomba si je suis champion du monde, on revient ici et tu fais le tour du lac avec moi'". Et son agent d'accepter à la condition que Katarina vienne avec eux.

113 victoires, une série de 8 ans et 7 maillots verts : la folie Sagan en stats

L'approche des Mondiaux n'a pas été parfaite pour le Slovaque. Certes, il a dominé, au sprint Nacer Bouhanni et John Degenkolb pour lever les bras sur la 3e étape de la Vuelta, mais cinq jours plus tard il est contraint à l'abandon quand une moto neutre tentant de dépasser le peloton cause une énorme chute. Alors qu'il avait prévu d'abandonner après dix jours de courses, Sagan part aux États-Unis plus que tôt que prévu et il va disputer pour la dernière fois de sa carrière, le contre-la-montre par équipes des Mondiaux.
Une course qui se transforme en cauchemar pour la Tinkoff. Un problème mécanique pour Manuele Boaro peu après le départ, une double chute de Michael Rogers et Michael Valgren et les espoirs de titre du puissant Oleg Tinkov s'envolaient. Sagan et son équipe bouclent les 38,6 kilomètres en 50 minutes et 19 secondes, à plus de huit minutes du vainqueur BMC.
J'étais conscient de n'avoir qu'une seule balle dans le barillet
Une semaine plus tard, Sagan figure, comme à son habitude, parmi les favoris de ce Mondial sur un parcours hybride où la longueur (261 kilomètres) et les côtes pavées pouvaient lui donner un avantage. Encore fallait-il ne pas se faire piéger. Un début de course mouvementé lui a donné quelques sueurs froides quand il s'est retrouvé dans un deuxième groupe dès les premières dizaines de kilomètres. Tout est finalement rentré dans l'ordre et Sagan a pu mettre en place son plan : attendre et bouger au bon moment. La faiblesse, en nombre, de l'équipe de Slovaquie le condamnait à retarder le plus possible son coup de semonce.
Après 250 kilomètres, Sagan se sent "au bout du rouleau" mais, convaincu que ses adversaires, doivent aussi tirer la langue, il y croit encore. "J'étais conscient de n'avoir qu'une seule balle dans le barillet", note-t-il dans son livre. Cette balle, il va la tirer dans le final, à la faveur de virages techniques et d'une bosse pavée. Avant l'ultime difficulté du parcours américain, c'est Van Avermaet qui lance les hostilités. Mais le Belge voit passer un train à sa droite. Sagan a placé son démarrage mais en haut de la bosse, "GVA" n'est qu'à quelques mètres.
En bon flandrien, le Slovaque sait que la différence après un "mont" se fait ici. La relance est décisive. Quand les jambes brûlent et qu'il faut encore leur demander un effort supplémentaire. Cinq, dix, quinze, vingt, trente mètres, Van Avermaet et les autres ne reviendront plus. Sagan, lui, doute. "A quel point voulais-je la victoire ? C'était la question à laquelle je devais répondre, se rappelle le Slovaque. Au plus profond de mon être, j'étais persuadé que j'allais être repris." Quand des années de déceptions ont forgé votre esprit. Quand elle est l'unique issue possible. Mais Sagan a gagné. Et ce succès a mis le peloton en joie.
"Je n'ai pas de souvenir de voir un mec champion du monde et voir toutes les nations venir le féliciter. On sentait que ce n'était pas des félicitations traditionnelles, se souvient Jacky Durand. On sentait que tout le monde était content parce que c'était le plus bel ambassadeur qu'on puisse avoir pour un champion du monde." A pied après la ligne, sourire jusqu'aux oreilles, Sagan a pris un plaisir fou à taper dans les mains de ses adversaires, Tom Boonen en tête, qui souriaient eux aussi. Ceux-ci ne savaient pas encore qu'ils en prenaient pour trois ans.
Je n'ai rien à perdre. Un maillot de champion du monde ? J'en ai déjà un
Richmond 2015 et donc Doha 2016, l'année suivante pour le deuxième épisode de la trilogie. Des Mondiaux qui, s'ils ont dû rapporter gros à l'Union cycliste internationale (UCI), ont beaucoup fait parler. Chaleur suffocante par moments, absence de supporteurs et d'histoire dans cette région du globe, autant d'arguments qui font de Doha 2016 une édition particulière. "'Si des Mondiaux se déroulent dans le désert et qu'il n'y a personne pour regarder, est-ce que ces Championnats du monde ont vraiment eu lieu ?', c'était le titre d'un article que l'on pouvait lire sur Cycling News", raconte Sagan dans son ouvrage. Il accorde un point au média mais note un avantage pour son équipe : la présence d'une douzaine de fans slovaques très bruyants. Questionné à propos de la pression inhérente à la défense du maillot arc-en-ciel, Sagan fait du Sagan : "Je n'ai rien à perdre. Un maillot de champion du monde ? J'en ai déjà un".
Difficile pour Sagan d'arriver plus détendu à Doha. A cause de la chaleur, il a repoussé le moment de s'envoler pour le Qatar. C'est trois jours avant la course qu'il se présente dans le désert auréolé d'une saison 2016 merveilleuse avec un sacre au Tour des Flandres, trois étapes sur le Tour, le championnat d'Europe et d'autres succès de prestige. La malédiction du maillot de champion du monde ? Très peu pour lui. Et cette année au sommet, Sagan va la conclure de la plus belle des manières, encore. En jouant à la perfection avec ses adversaires, encore.

Sagan-Cavendish-Boonen, podium trois étoiles

Pour certains, ce Mondial sans difficulté évidente, s'est achevé à 180 kilomètres de l'arrivée quand une bordure a cassé le peloton. Il était écrit que Doha sacrerait un sprinteur. Les 260 kilomètres du jour ressemblaient à une étape de première semaine sur le Tour, l'échappée matinale en moins. Personne ne pouvait décemment espérer faire capoter les plans des purs-sangs. Mark Cavendish était là après une année qui l'avait vu renaître de ses cendres et notamment endosser le premier maillot jaune du Tour de France avant de le perdre le lendemain au profit de… Peter Sagan. Tom Boonen croyait en ses chances, onze ans après son sacre à Madrid, Alexander Kristoff ou encore Edvald Boasson Hagen pouvaient espérer. Mais Sagan avait deux avantages sur ces hommes-là si l'on en croit Philippe Mauduit.
"Son endurance et sa vista ont fait la différence. Il est très technique. Dans les bordures il a peut-être été un peu plus économe que les autres, explique l'actuel directeur sportif de la Groupama-FDJ. Dans les sprints il a la lucidité de regarder autour de lui, de s'écarter pour se remettre dans les roues. Il y a très peu de coureurs qui ont cette lucidité-là. Dans le final, il voit plus de choses que les autres." Dans le désert, cette qualité lui a permis d'attendre que le vent de face ne coupe les jambes des sprinteurs trop présomptueux.

Le podium royal des championnats du monde : Peter Sagan, Mark Cavendish et Tom Boonen

Crédit: AFP

"Je n'ai pas eu à travailler à l'avant, c'étaient les Belges et les Italiens qui le faisaient. J'avais l'avantage de ne pas ressentir de pression", relève le double champion du monde après la course. Dans son autobiographie, il explique que ce jour-là, il avait décidé d'emmener le sprint pour Michael Kolar, son coéquipier à l'année chez Tinkoff et en équipe nationale, sans que l'on sache trop s'il s'agissait là d'une idée à la Sagan ou bien s'il romance une édition bien terne. Le podium ce jour-là est l'un des plus beaux du XXIe siècle : Boonen, troisième, Cavendish dauphin et Sagan sur la plus haute marche. Comme à Richmond douze mois plus tôt, comme à Bergen douze mois plus tard.

Malade comme un chien avant Bergen

Jamais personne dans l'histoire ne s'était offert le maillot irisé trois années de suite. Rik Van Steenbergen, Rik Van Looy, Gianni Bugno ou encore Paolo Bettini, tous ont buté sur la troisième marche. La forme, le parcours, la chance, autant de facteurs qui peuvent empêcher un homme de faire le triplé mondial. A Richmond, Peter Sagan était favori sur un parcours taillé pour lui, à Doha il faisait figure d'outsider sérieux. A Bergen, personne n'imagine qu'il soit encore le premier à couper la ligne. Pas même lui.
Pourtant, deux semaines avant les Mondiaux, Sagan triomphe sur le Grand Prix de Québec en devançant Greg Van Avermaet et Michael Matthews et se rappelle dans son livre qu'il considérait être "dans la forme de sa vie", préparé à en découdre pour défendre une nouvelle fois ce maillot qu'il a fait sien. En cette année 2017, le moral de Sagan a été touché. En juillet, à Vittel, il a été exclu du Tour de France pour avoir envoyé Mark Cavendish dans le décor. Un événement qui l'a profondément marqué. Pour se vider la tête, Sagan s'offre du bon temps en compagnie d'amis proches sur un yacht. De quoi le faire souffler et lui donner une motivation au top pour la fin de saison.

Peter Sagan et Mark Cavendish

Crédit: Getty Images

"Lors de notre premier passage sur la ligne d'arrivée, je me suis tourné vers Juraj (son frère). Je lui ai dit 'regarde la bien, je ne pense pas que nous la reverrons'", raconte Sagan dans son livre. Pourquoi ce sentiment ? Parce que "Peto" vient de passer une sale semaine. Alors qu'il devait participer au contre-la-montre par équipes de marque le dimanche précédent, Sagan a fait l'impasse. La raison ? Des problèmes à l'estomac. C'est à la veille de la course qu'il est arrivé à Bergen. S'il traîne en queue de peloton ce n'est pas par malice, c'est qu'il ne peut pas faire beaucoup mieux. "J'avais réussi plusieurs tests, énumère le futur triple champion du monde. Test numéro un : arriver à Bergen. Réussi. Test numéro deux : prendre le départ de la course. Réussi, Test numéro trois : avoir l'air d'un cycliste pendant une heure. Réussi."

Alaphilippe a disparu, Sagan a surgi

Le test ultime ce jour-là avait un nom qui sentait bon la Norvège : Salmon Hill. La colline du saumon. Une montée pas forcément très pentue (6,4% de moyenne) sur 1,5 kilomètre mais 500 premiers mètres à 8%. Trop dur pour Sagan avance-t-on. Une rampe idéale pour un Julian Alaphilippe qui s'est fait un nom dans le peloton mais qui court toujours après sa première grande victoire. Quand celui-ci se détache dans l'ultime difficulté du parcours avec entre autres Van Avermaet, Trentin, Gilbert ou encore Moscon, l'affaire semble entendue. Et quand le Français s'est ensuite esseulé, chacun pensait que Sagan allait rendre son maillot. La suite c'est une coupure de faisceau qui a plongé les télévisions du monde entier, et avec elles les téléspectateurs, dans le flou le plus total.
Dans "Mon Monde", Sagan raconte que la même confusion régnait dans le peloton, qu'il ne savait plus qui était devant et qui ne l'était pas. "Je les ai observés, Trentin, Matthews, Kristoff et tous les autres et je me suis dit que si je devais parier sur le vainqueur, je miserais sur Kristoff sans hésiter, assure Sagan. Il était mon favori depuis l'annonce de la ville-hôte, je n'allais pas changer d'avis à 500 mètres de la ligne". Car oui, personne ne sait comment mais Alaphilippe a été repris et c'est encore une fois un sprinteur qui va s'offrir le titre suprême.
A ce jeu-là à 100% de sa forme, Sagan n'est pas toujours le plus rapide alors avec quelques jours de maladie, difficile de miser sur lui. Pourtant sa stratégie va encore faire mouche. Car Kristoff est très fort ce jour-là et il faudra à Sagan la force et la lucidité de jeter son vélo sur la ligne pour le battre et empocher un troisième titre mondial historique. "Je veux dédier cette victoire à un grand ami, Michele Scarponi (mort le 22 avril 2017, ndlr). C'était un champion et je pense à sa femme et à ses proches", explique le Slovaque après la course en immense champion qu'il est, lui aussi. Plus dur que le parcours de Richmond, celui de Bergen ne lui a pas résisté. A Innsbruck, un an plus tard, Sagan devra se rendre à l'évidence et abandonner le paletot qui l'a accompagné pendant trois saisons. Avec classe, comme toujours.
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