Que retiendra-t-on de la décennie 2010 en cyclisme ? Christopher Froome et ses 4 sacres sur le Tour et plus largement l'archi-domination des Sky devenus Ineos sur la Grande Boucle ? Peut-être. Les cinq Monuments de Fabian Cancellara ? Pas sûr. Sans doute se souviendra-t-on qu'elle a marqué un tournant dans l'histoire du cyclisme, qu'elle a été celle où les jeunes coureurs ont arrêté de regarder les anciens gagner les courses. Une chose est sûre, on retiendra la fantastique épopée d'un homme : Peter Sagan. La seule immense star de la décennie.
Question palmarès, Sagan se pose là sur les dix dernières années. Deux monuments (Tour des Flandres 2016 et Paris-Roubaix 2018), trois titres mondiaux consécutifs (2015, 2016, 2017), sept maillots verts du Tour (2012-2016 et 2018-2019) et un nombre ahurissant de succès (113). Pourtant, difficile, et peut-être même impossible de le cataloguer comme le meilleur coureur des années 2010. Premièrement parce que comparer un classicman et un coureur de Grand Tour est hasardeux. Que valent un Tour des Flandres et un Paris-Roubaix face aux sept Grands Tours de Chris Froome ? Chacun aura sa réponse à cette question.
Deuxièmement, à l'exception très notable de son triplé aux Mondiaux, son palmarès peut trouver des adversaires de taille sur la période avec Fabian Cancellara (2 Paris-Roubaix, 3 Tour des Flandres) ou Philippe Gilbert (1 Tour de Lombardie, 1 Liège-Bastogne-Liège, 1 Tour des Flandres et 1 Paris-Roubaix) pour ne citer qu'eux. Ce qui reste de Sagan, c'est autre chose. Un autre chose que l'on pourrait qualifier d'insaisissable même si chacun peut mettre des mots sur la manière dont Sagan l'a touché.
Cyclisme
Du crâne rasé aux cheveux longs en passant par la barbe verte : Sagan, dix années de looks variés
04/05/2020 À 23:28

L'adoubement d'Eddy Merckx

"J’aime son style, c’est un battant, un guerrier, qui attaque de loin et installe du mouvement. Et j’aime le personnage, extraverti. Par ses déclarations, Sagan donne de la couleur au cyclisme". Quand Eddy Merckx parle, ses mots ont une portée toute particulière dans le cyclisme. Le "Cannibale" était avare en compliments pour ses adversaires, instinct de tueur oblige, il a conservé une partie de son caractère. En quelques mots confiés à L'Équipe en 2015, il a pourtant dessiné les contours des causes de la notoriété de Sagan.
Un style sur le vélo déjà. Un compétiteur. Un coureur qui fait la course aussi. Parfois pour le pire quand sa stratégie lui coûtait la victoire, parfois pour le meilleur quand celle-ci était magnifiée. Et enfin, ce personnage, unique. "Il allie le professionnalisme pour progresser en tant que champion et la proximité avec les gens", nous a expliqué Daniel Oss qui le connaît bien pour l'avoir vu débuter avec Liquigas en 2010 avant de le rejoindre chez Bora-Hansgrohe en 2018.

113 victoires, une série de 8 ans et 7 maillots verts : la folie Sagan en stats

Chez Liquigas, Oss a été le témoin privilégié d'une des facettes les plus célèbres de sa personnalité : son envie de s'amuser. Faire le show est naturel chez lui. Il s'amuse en divertissant le public. Sur le Tour de France 2012, c'est pour honorer un pari avec des amis qu'il danse après avoir battu Cancellara à Seraing, c'est ensuite après avoir été défié par ses équipiers qu'il imite Forrest Gump à Boulogne-sur-Mer avant d'en faire de même pour Hulk quelques jours plus tard.
"Quand j'étais petit, j'adorais regarder Valentino Rossi. Tout le monde voulait qu'il gagne pour voir comment il allait se comporter et j'ai vraiment envie de ça moi aussi", sourit Sagan. "Il a fait des choses dans ses célébrations de victoires d’étapes qui ont marqué, se souvient Christian Prudhomme, le patron du Tour de France. Les gens en venaient à attendre de savoir quelle célébration il allait faire plutôt que de voir comment il allait gagner."

Un "Jesus-Christ superstar"

Parmi ses autres arabesques dont les réseaux sociaux, un univers qu'il maîtrise à la perfection, sont friands, son "wheeling" après la ligne d'arrivée au Tour des Flandres 2016, sa manière de se taper la poitrine à la façon du Loup de Wall Street à la fin d'une étape du Tour l'année précédente - "pour se donner de l'énergie" dit-il - ou encore un autographe signé en pleine ascension du Tourmalet sur la dernière Grande Boucle. Ajoutez à cela quelques parodies célèbres (Grease, Forrest Gump, Rocky…) et vous obtenez un champion qui entre dans une autre dimension.
"Il me fait penser à Mario Cipollini", note Nicolas Fritsch, ancien coureur professionnel et consultant chez Eurosport. Dans les années 90 et au début de la décennie suivante, le sprinteur italien avait acquis une notoriété à force de frasques en tous genres et de sprints victorieux. "Sagan est comme Cipollini, très spécial, appuie Mario Scirea, directeur sportif chez Liquigas quand le Slovaque est arrivé. Cipollini était différent des coureurs qui gagnaient les Grands Tours. Pour Peter, c'est pareil."

Mario Cipollini

Crédit: AFP

Le look du sprinteur transalpin était reconnaissable entre mille ? Peter Sagan n'est pas mal non plus dans le genre. Crâne rasé et pilosité faible au début de sa carrière, cheveux longs et barbe fourni, bouc… Tout y est passé. De quoi lui donner des airs de rock star, parfois. "Il joue avec lui-même comme par exemple sa coiffure, on passe du crâne rasé à un quasi 'Jésus-Christ superstar', il est un des seuls dans ce registre dans le cyclisme de haut niveau", sourit Christian Prudhomme. Unique à tous les niveaux.

Spectaculaire artiste

Unique et spectaculaire. On l'a vu si souvent faire des descentes vertigineuses que l'on a pris l'habitude mais Sagan est un virtuose du vélo comme peut l'être un Julian Alaphilippe. Le premier vient du VTT, le second du cyclo-cross. Deux belles écoles pour apprendre à manier sa machine. "Dans le final, il voit plus de choses que les autres, appuie Philippe Mauduit, directeur sportif de la Groupama-FDJ. Un peu comme un milieu de terrain dans le football contrôle le ballon, prend le temps de regarder où sont ses coéquipiers, ses adversaires et qui va donner la balle exactement au bon endroit. Dans notre milieu, c'est de l'art."
On se souviendra de son passage au-dessus du vélo de Cancellara qui venait de chuter sur Paris-Roubaix 2016 notamment. "Sur un vélo, il n’est pas particulièrement beau. On ne peut pas dire que ce soit un styliste. Il est bien musculeux, posé un peu bizarrement. Il n’est pas dans les standards. Mais il a mis en avant quelque chose de nouveau dans le vélo : le côté fun et technique", relève de son côté Nicolas Fritsch.

Peter Sagan

Crédit: Getty Images

"Il a dépassé le cadre du vélo au moment où il était au top de sa gloire", pense Philippe Mauduit, qui s'y connaît dans la gestion des coureurs à part, lui qui a dirigé Alberto Contador chez Tinkoff-Saxo. "En termes de dimension médiatique, Sagan est LA star du vélo, c’est certain, embraye Guillaume Di Grazia, commentateur du cyclisme sur Eurosport. Dès qu’il bouge sur le Tour de France, il y a une ruche qui le suit, un essaim d’abeilles en permanence."
Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si Specialized, l'une des marques de vélo les plus puissantes au monde, s'est liée à Bora-Hansgrohe, une équipe modeste, pour le faire signer en 2017. Un salaire annuel entre 5 et 6 millions d'euros est évoqué. Dans le milieu, c'est plus que Chris Froome. Plus que n'importe qui dans le peloton. Si on s'exporte dans d'autres sports, le Slovaque touche plus que certains footballeurs internationaux. Sagan c'est une marque bankable. Pas seulement pour son équipe d'ailleurs. Pour le cyclisme dans son ensemble.
Tous les cyclistes savent que quand Sagan gagne, ça donne une bonne image du cyclisme et donc chaque personne en profite indirectement
"Quand on voit Sagan gagner on se dit que c'est quelqu'un de bien qui a gagné et on se dit que c'est aussi quelqu'un qui va faire du bien au cyclisme. Tous les cyclistes savent que quand Sagan gagne, ça donne une bonne image du cyclisme et donc chaque personne en profite indirectement. Chaque sport est à la recherche d'un ambassadeur charismatique, de quelqu'un qui fait lever les foules et Sagan incarne absolument ce personnage, relève Cédric Vasseur, manager général de la formation Cofidis. On est tous reconnaissants de ce que Sagan a fait pour le cyclisme." Il n'y a qu'à voir la joie sincère de ses adversaires, symbolisée par celle de Tom Boonen, au moment de son premier titre de champion du monde, acquis à Richmond, aux Etats-Unis, voilà cinq ans, pour s'en convaincre.

Tom Boonen (Quick-Step) et Peter Sagan (Bora-Hansgrohe) avant le départ du Grand Prix de l'Escaut

Crédit: AFP

Chez ses coéquipiers aussi, l'adhésion à Sagan est totale. Parce qu'il est un excellent leader témoigne Daniel Oss. "Une autre de ses qualités est son leadership. Il est plutôt le genre de leader à pousser ses coéquipiers, pas à les tirer", assure l'Italien. Loin de son image de coureur en marge, le Slovaque serait donc un excellent coéquipier au sein d'une équipe. "Il sait rendre à ses équipiers. Tu le vois souvent faire des efforts, replacer des mecs. Les très grands le font. Il a l’aura du patron", corrobore Guillaume Di Grazia. Surtout, et comme souvent avec ces coureurs d'exception, c'est par l'exemple qu'il installe son leadership. Oss souligne sa capacité communicative à souffrir via deux exemples.
Le premier sur le Tour 2019 quand entre Mâcon et Saint-Etienne, dans une étape difficile, il s'est accroché au peloton pour terminer 5e alors qu'Alexander Kristoff, Elia Viviani et Dylan Groenewegen coupaient la ligne 26 minutes après lui. "Il était dans la dernière partie du peloton, c'était difficile pour un champion comme lui de se battre à ce point, mais il a marqué des gros points pour le maillot vert", remet son équipier. Le second en 2018 après sa chute violente sur la 18e étape. Deux jours plus tard, alors qu'un programme gargantuesque l'attendait (Aspin, Tourmalet, Soulor, Aubisque), Sagan a tenu bon. "Il a été lâché dans la première montée, se souvient Oss. Il m'a impressionné avec tout ce sang sur ses jambes, le peu de sommeil… Il a sauvé le maillot vert. Il a montré à son équipe le leader qu'il était".

Sagan a profité de l'impopularité de Sky/Ineos

Si Sagan a été l'homme de la décennie 2010 en cyclisme, Sky puis Ineos représentent la même chose pour les équipes. Parce que les Britanniques ont remporté dix Grands Tours (sur les 30 disputés) et qu'ils ont, à leur manière révolutionné la course. Une révolution qui a, indirectement, profité à Peter Sagan. L'approche millimétrée de l'équipe de Dave Brailsford et du regretté Nicolas Portal ? Très peu pour lui.
"Le cyclisme de Sagan, ce n'est pas un cyclisme stéréotypé, il est complètement à l'opposé de la méthode anglo-saxonne", rappelle Vasseur en ciblant Ineos sans la nommer. "Dans le cyclisme, généralement, les grosses stars sont quand même plutôt les coureurs de courses par étapes, complète Fritsch. Il tranche par rapport à ça. Il n’a pas le côté calculateur, rigide. Il fait un peu ce qu’il veut."

Quand Sagan joue les trolls et s'incruste dans la célébration des Ineos

Un côté fantasque qui lui a souvent coûté la victoire, notamment sur les classiques avant son triomphe au Ronde en 2016, mais qui semble être une qualité pour le public. "Les résultats ne suffisent plus, il faut incarner, avoir un fil directeur. Sagan a fait ça parfaitement sur les dix dernières années", apprécie Vasseur. Pour le Tour de France, le Slovaque a été une bénédiction. Sprinteur très doué tout en étant plus complet que ses adversaires "Peto" s'est parfois payé le luxe de les battre à la régulière tout en pouvant briller là où eux ne pouvaient que survivre. C'est là la clé de sa domination sur le maillot vert.
"Avoir un champion qui a un tel respect d’un maillot du Tour est en tout point remarquable", nous a confié Christian Prudhomme. A la question de savoir si Sagan avait été un vent de fraîcheur pour le cyclisme, Philippe Mauduit a de suite pensé à sa tunique verte et à ce qu'il a fait pour l'obtenir année après année : "C'est plutôt vrai. Dans le sens où il fait partie de ces rares maillots verts qui se sont permis d'attaquer en montagne pour aller chercher les premiers points. C'est un mec qui fait la course".
Qui est Ibrahimovic ?
Un mec qui fait la course, presque partout et presque tout le temps. Ses 113 victoires, Peter Sagan les a obtenues du Tour Down Under aux Mondiaux. Du Tour des Flandres au Grand Prix de Québec. De la Grande Boucle à la Vuelta (et il compte désormais s'attaquer au Giro). Sur le plat comme sur des courses vallonnées. Là où un coureur de Grand Tour ne brille parfois que sur quatre voire cinq courses de la saison, là où un sprinteur devient totalement absent une fois les difficultés arrivées, lui est capable de gagner, ou tout du moins, de peser sur la course à peu près partout.
Peut-on comparer Peter Sagan à un de ses prédécesseurs sur le vélo ? Certains ont tenté la comparaison avec Cipollini qui tient certes sur le look et l'attitude, mais qui faiblit une fois les critères sportifs en jeu. D'autres ne se sont pas hasardés au jeu de la comparaison. Par principe parfois mais aussi par impossibilité de lui trouver un double. "Il est incomparable. Il est Sagan", pose Prudhomme.
"Un Sagan, il y en a un tous les 20 ou 30 ans", avançait de son côté Marc Madiot au micro de France Télévision sur le Tour 2016. Le seul Julian Alaphilippe recueille quelques suffrages sans que l'on sache trop s'il s'agit là d'une déformation due à un prisme franco-français. A la veille de Paris-Roubaix 2016, un journaliste belge avait demandé à Sagan s'il accordait du crédit à une comparaison avec Zlatan Ibrahimovic ? "Qui est Zlatan Ibrahimovic ?" avait répondu bravache celui qui venait de remporter le Tour des Flandres.
Dans un article intitulé "Le cyclisme pourrait-il réclamer une plus grande superstar ?", VeloNews avait relayé ces propos de Hugo Coorevits, journaliste au journal belge, le Het Nieuwsblad depuis 1999 : "Il est le Cristiano Ronaldo du peloton. Et plus important encore, il est une star pour la jeune génération. Elles peut se reconnaître en lui". Pour un sport qui peine à plaire aux jeunes, Sagan est une bénédiction. Et Daniel Oss conclut en ne disant pas autre chose : "Les nouveaux champions vont l'imiter maintenant".
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