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Poulidor et Anquetil, les indissociables

Poulidor et Anquetil, les indissociables

Le 13/11/2019 à 15:46Mis à jour Le 13/11/2019 à 19:10

Disparu mercredi à l'âge de 83 ans, Raymond Poulidor a rejoint Jacques Anquetil, parti trente-deux ans avant lui. Avec de l'avance, comme toujours. Les deux hommes restent associés dans la mémoire du Tour de France et du sport français comme les deux acteurs d'une rivalité hors normes par son ampleur. Mais ils étaient aussi, surtout, devenus deux amis très proches.

Tour de France 1987. Pour la troisième année consécutive, Jacques Anquetil tient le rôle du consultant sur Antenne 2, aux côtés de Robert Chapatte. Pour la dernière fois. Le Normand le sait. Le cancer de l'estomac qui le ronge est en train de gagner la bataille. C'est pendant ce mois de juillet qu'Anquetil révèle à ses amis que ce Tour n'aura pas de lendemain. En l'annonçant à Raymond Poulidor, il trouve la force de manier l'humour noir doublé de l'orgueil de l'ancien champion : "désolé Raymond, tu vas encore faire deuxième, je vais partir le premier..."

Anquetil et Poulidor, Poulidor et Anquetil. Deux champions. Deux personnages. Deux rivaux. Deux amis. Impossible d'évoquer le champion et l'homme Raymond Poulidor sans insister sur sa relation avec Jacques Anquetil. Le champion comme l'homme, là encore. La compétition les a placés par nature en concurrent l'un de l'autre. C'est, de loin, la plus grande rivalité de l'histoire du sport français et sans doute du cyclisme, même au niveau international. Elle a atteint des proportions délirantes, jusqu'à scinder un pays en deux pendant plusieurs années. C'est peut-être difficile à croire et c'est pourtant vrai : des familles se sont brouillées, des amitiés se sont brisées et des couples ont divorcé face à l'antagonisme entre Poulidoriens et Anquetilistes.

Raymond Poulidor et Jacques Anquetil.

Raymond Poulidor et Jacques Anquetil.AFP

Machiavel et Candide

Sur le vélo comme à la ville, ils n'étaient que contrastes, de nature à renforcer leurs différences, quitte à abuser du surlignage. Jacques, le blond normand. Raymond, le brun limousin. L'homme de la ville et celui de la campagne. Le coureur des villes et celui des champs. L'extra-terrestre et l'extra-terroir. Anquetil, distant et froid. Poupou, accessible idole. Derrière les clichés, une réalité : ils étaient fondamentalement différents, dans leur approche de leur métier comme de par leur personnalité.

Dans cette France des années 60 en pleine mutation, Jacques Anquetil, déjà ancré dans une forme de modernité, propose une approche méthodique et scientifique de la course là où Poulidor, lui, demeure le chantre d'un cyclisme à l'ancienne. Plus créatif, mais moins efficace. Plus romantique, moins calculateur. Le journaliste Jacques Augendre, qui fut à la fois proche de l'un et de l'autre, a puisé dans la métaphore littéraire pour les résumer et il nous semble qu'elle vise au plus juste : "Anquetil, c'était Machiavel, le Prince dans toute sa splendeur. Poulidor, c'était Candide. Le Candide de Voltaire."

Parce qu'ils différaient tant, ils se sont complétés merveilleusement. Leurs affrontements, surtout ceux de juillet, ont donné au Tour de France certaines de ses plus belles heures, et à coup sûr ses plus brûlantes passions. "C'est vrai, c'était une période complètement folle, nous avait confié Poulidor en 2012. Quand le Tour approchait, la France ne parlait plus que de ça. Il y avait les pro-Anquetil et les pro-Poulidor". Surtout les pro-Poulidor, de loin les plus nombreux. Anquetil s'agacera de cet amour indéfectible du public, qu'il devait considérer comme injuste. "Jacques était irrité, et je le comprenais, mais que pouvais-je y faire ?", dira Poulidor.

Poulidor et Anquetil en 1966

Poulidor et Anquetil en 1966Getty Images

Le sommet du Puy-de-Dôme

Leur rivalité culmine lors de l'édition 1964, "le Tour des Tours", comme l'avait nommé Jacques Goddet, avec, en point d'orgue, la sublime passe d'armes du Puy-de-Dôme. Ce jour-là, sur les pentes brûlantes du monument du Massif Central, Maître Jacques était à l'agonie et Raymond guère plus vaillant. D'autres, Jimenez et Bahamontès pour les nommer, avançaient plus vite, mais au fond, s'ils ont été plus forts en d'autres circonstances, jamais ils n'ont été aussi grands. Parce qu'ils étaient plus indissociables que jamais. Et il n'y avait plus qu'eux. L'instantané capté par un photographe, les montrant épaule contre épaule, constitue sans doute le cliché le plus célèbre de la grande histoire du Tour. "Leur souffle, leur sueur, et la laine de leur maillot se mélangeaient", écrira Goddet le lendemain dans L'Equipe, scellant par la force des mots celle du combat sur la route.

La fin de l'histoire est connue de tous. Anquetil gagnera. Encore. Poulidor s'inclinera. Comme toujours. La supériorité du Normand s'inscrit, plus que dans les qualités pures des deux champions, à travers sa folle ambition. Un domaine dans lequel il a écrasé son rival. Anquetil était un patron, l'essence même du leader. Un égoïste. "Un vrai chef, un gagneur-né, est par définition un égoïste", disait Raphaël Géminiani, manager et mentor d'Anquetil. Poulidor avait bien des qualités mais, dans la course, ne possédait pas celle-ci, car l'égoïsme en est une dans ce contexte. Il a sans doute davantage aimé le vélo que la victoire et ce fut sa plus grande différence avec Anquetil.

 Anquetil et Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dome lors du Tour de France 1964

Anquetil et Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dome lors du Tour de France 1964 Getty Images

Poulidor était même l'idole de la fille d'Anquetil

Ces deux personnages opposés partageaient toutefois une même timidité et une identique pudeur. Celle qui les a longtemps empêchés de s'avouer à quel point ils se respectaient, s'appréciaient et, disons-le, s'aimaient. Mais du temps de leur splendeur commune, personne ne leur aurait pardonné la moindre marque de fraternité mutuelle. Il faudra attendre la retraite d'Anquetil pour cela. Eddy Merckx déboulant, prêt à ravager la concurrence, elle n'allait pas ouvrir à Poulidor les portes du maillot jaune, mais celle du rapprochement entre les deux ex-rivaux.

Jacques, passé de l'autre côté du miroir, (re)découvre Raymond. Il admire le champion dans ses dernières années. En 1974, il le soutient même à fond dans son duel avec Merckx. Un supporter intéressé, certes : le grand Eddy roulait pour égaler les cinq victoires d'Anquetil. On ne se refait pas...

Il se met aussi à apprécier l'extraordinaire popularité du Limousin, puisqu'elle ne se déploie plus à son détriment. Sa fille, Sophie, née en 1970, est dingue de Poupou, comme tout le monde. Pendant le Tour, Jacques va voir Raymond et lui demande de signer une casquette pour Sophie. "Elle a su dire 'Poupou' avant de prononcer 'papa'. Non seulement tu m'as emmerdé pendant une bonne partie de ma carrière, mais en plus tu continues. Elle ne jure que par toi", rigole-t-il. Anquetil s'amuse de ce qui l'avait jadis horripilé. Lorsque Poulidor raccroche à son tour en 1977, l'amitié prend enfin toute sa place. "Quelle connerie cette rivalité, on a gaspillé quinze années d'amitié", regrette le quintuple vainqueur du Tour. Il leur en restera dix, jusqu'à ce que le crabe ne l'emporte.

Vidéo - Poulidor, jaune maudit

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" Il restera à jamais pour moi 'Jacques'"

Ils vont même travailler un temps ensemble, pour une marque de cycles, parcourant la France tous les deux, et en voiture, cette fois. Ils apprennent à se découvrir, et à se comprendre. C'est lors d'une de ces virées professionnelles que Poulidor, au détour d'une anecdote tout bête, racontera avoir compris la nature profonde du perfectionniste qu'était Anquetil : "Jacques était au volant. Au loin, il y avait un feu rouge. Il m'a dit 'tu vois Raymond, si je continue à la même vitesse, je vais arriver sur le feu quand il sera encore au rouge et je serai obligé de freiner et peut-être de m'arrêter. Si je décélère légèrement, je me donne les chances d'arriver quand il passera au vert. Et là je pourrais réaccélérer à fond. Comme ça, je gagne du temps.' C'était incroyable. Jamais je n'aurais pensé une seconde à un truc comme ça. Il n'était plus coureur depuis dix ans, mais il avait toujours cette obsession du gain de temps, de la performance."

Des interminables parties de poker à l'évocation des souvenirs, rien ne séparera plus Poulidor et Anquetil jusqu'à la mort du second. Peu avant son décès, à l'automne 1987, les deux hommes déjeunent ensemble, avec Eugène Letendre, un ancien coéquipier d'Anquetil. Maître Jacques a perdu de sa superbe. On lui a retiré l'estomac. Il se sait perdu mais veut profiter d'un dernier moment d'amitié autour d'un bon repas. Souffrant trop, il n'ira pas au bout. En partant, il glisse à Poulidor : "Tu m'en as fait baver dans le Puy-de-Dôme, Raymond. Mais je peux te dire qu'en ce moment, je grimpe un Puy-de-Dôme toutes les heures."

Dans son autobiographie, Poulidor, par Raymond Poulidor, le Creusois consacre de longs passages à Anquetil. Ou à Jacques, plutôt. En introduction, en guise de message à ses lecteurs, il annonçait : "Jacques nous a quittés. Il restera à jamais pour moi 'Jacques'. En souvenir de notre amitié, je n'utiliserai dans les pages qui suivent que le prénom de Jacques Anquetil."

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