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Poulidor, mythe et légendes

Poulidor, mythe et légendes

Le 13/11/2019 à 12:09Mis à jour Le 13/11/2019 à 14:01

Raymond Poulidor était une légende entourée de mythes. Jamais le sport français n'aura engendré un champion aussi populaire que lui. Il avait même surpassé Cerdan et, depuis, personne n'a atteint de tels sommets d'amour du public. Son histoire hors du commun repose pourtant sur quelques idées reçues qui tracent les limites du personnage tout en expliquant sa place unique dans le sport hexagonal.

En sport comme ailleurs, les idées reçues ont la peau dure. Ce mercredi matin, en apprenant la mort de Raymond Poulidor à la radio, je n'ai pas manqué d'entendre que "l'éternel second venait de disparaitre." Dans l'imagerie populaire, pour choisir un mot de circonstance, c'était donc cela, Poulidor. Le type qui ne gagne jamais. Une facilité qui fait écho au poncif le plus absurde de l'histoire du sport : on ne retiendrait que les vainqueurs. Aux oubliettes, les autres. Il n'y a rien de plus faux et Poulidor en était, jusqu'à ce 13 novembre, la preuve la plus vivante qui soit, et la géniale antithèse de ce précepte fumeux : c'est précisément son incapacité constante à décrocher la plus grande des victoires qui lui aura garanti sa place à la postérité.

Il n'a donc jamais gagné le Tour de France. Mais il tient dans la mémoire de la Grande Boucle une place supérieure à bien des lauréats, dont certains sont tombés dans un oubli relatif que jamais il ne connaîtra. Paradoxal Poupou, à qui le Tour a apporté une gloire internationale sans jamais s'offrir à lui, poussant le vice jusqu'à lui refuser ne serait-ce qu'une petite journée avec le maillot jaune. La chose parait incroyable, invraisemblable même, pour un coureur qui a terminé huit fois sur le podium, et à onze reprises dans les dix premiers du général, le tout en 14 participations.

Même sans consécration à Paris et sans maillot jaune, l'histoire a donc bel et bien retenu l'anti-vainqueur absolu. Quant au mythe de l'éternel second, à défaut d'être totalement absurde, il manque à tout le moins de précision. D'abord parce que Poulidor, c'est un palmarès long comme le bras. 189 victoires, dont une Tour d'Espagne, un Milan-San Remo, deux Paris-Nice deux Dauphinés et une Flèche Wallonne.

Vidéo - Poulidor, jaune maudit

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Ensuite parce que, pour rester sur le seul Tour de France, Poulidor a pris soin comme un pied de nez de finir plus souvent sur la 3e marche du podium du Tour (cinq fois) que sur la 2e (trois fois). Mais il fut c'est vrai, le dauphin historique de Jacques Anquetil avant de devenir celui d'Eddy Merckx. Au passage, de tous les tombereaux de poisse qui ont enseveli ses espoirs, celui-ci ne fut pas le plus anodin : comme d'autres en tennis auront eu le malheur d'avoir été les contemporains de Federer, Nadal et Djokovic, le Limousin aura eu celui de cohabiter avec ces deux géants.

Déboires et notoriété

C'est entre ces deux règnes tyranniques, sur la période 1965-1968, où le Tour s'est offert à Gimondi, Aimar, Pingeon et Janssen, que Poulidor a laissé filer sa chance. Tant pis pour lui ? Oui, ou tant mieux, c'est selon. Antoine Blondin, dans une de ses chroniques sur le Tour de France, avait livré cette anecdote merveilleuse qui résume si bien l'heureuse infortune de Poulidor : "j'ai pour ami un artiste, précisément nommé Pierre Asso, dont la modestie n'est pas le fort. Cependant, il déchiffre facilement qu'il est le second acteur de France. Quand nous nous étonnons de cette restriction, et lui demandons qui est le premier, il répond : il change tout le temps."

En 1990, L'Equipe Magazine lui avait consacré sa Une, en titrant "Pauvre et riche Poulidor". Tout tenait dans cette formule. Son malheur de champion fut la chance du futur ex-coureur. Il capitalisait depuis près d'un demi-siècle sur ses déboires passés qui ont incontestablement contribué à sa gloire, sa notoriété et sa popularité.

Ah, les malheurs de Poulidor... Sa poisse légendaire. C'est vrai, il a cumulé les déboires improbables, et ce dès sa première participation, mais l'argument reste court pour justifier son incapacité à prendre son Tour. Là aussi, la légende dépasse la réalité. Il a surtout payé son manque d'autorité et, plus important encore, d'ambition. Fondamentalement, Poulidor n'était pas un ambitieux.

Raymond Poulidor

Raymond PoulidorAFP

Inférieur à Anquetil et même à Merckx ?

Ce fut le principal tort de ce champion doué et courageux. Etait-il intrinsèquement inférieur à Anquetil et même à Merckx ? Peut-être pas. Il lui manquait surtout cette obsession de la victoire. Le caractère et l'orgueil ne lui ont en revanche jamais fait défaut. Après un Tour raté en 1975, il mit un point d'honneur à revenir l'année suivante pour s'offrir un dernier podium, à quarante ans. Il était devenu le "quadragêneur", comme l'avait surnommé Antoine Blondin.

Son style, sa personnalité, ses exploits gigantesques et ses déboires plus monumentaux encore, tout ceci a contribué au phénomène d'identification du public, sans égal dans l'histoire du sport français. Mais Raymond Poulidor en est convaincu, c'est bien d'abord dans ce destin contrarié, face auquel il n'a jamais baissé la tête à défaut de lever les bras, qu'il faut trouver la genèse de l'amour que le public lui renvoyait, comme il nous l'avait confié il y a quelques années : "C'est à cause de cette malchance qui m'accablait souvent. Mes chutes, mes crevaisons dans des moments cruciaux. Malgré cela, j'étais toujours là et les gens respectaient ça chez moi."

Mais peut-on vraiment trouver des raisons à l'irrationnel ? Vu de 2019, il est difficile de mesurer l'ampleur du phénomène Poulidor dans les années 60-70. "Je ne sais pas si on peut l'expliquer, nous avait-il dit. Ça avait pris de telles proportions que je ne trouvais plus de raisons logiques à ce phénomène. Dans l'ensemble, c'était plutôt agréable, même s'il y avait des côtés pesants dans la vie de tous les jours. Notamment tout ce courrier que je recevais. Je n'en pouvais plus. Mais on ne peut rien faire contre ça."

Raymond Poulidor, tout de jaune vêtu, sur le podium en compagnie de Wout Van Aert, lors du Tour 2019.

Raymond Poulidor, tout de jaune vêtu, sur le podium en compagnie de Wout Van Aert, lors du Tour 2019.Getty Images

" Quand il aura gagné autant de courses que moi..."

Il s'est tout de même accommodé de cet engouement, dont le plus étonnant reste qu'il se soit prolongé bien au-delà de sa vie de champion. Le plus sidérant était de voir des gamins, ces dernières années, venir lui parler ou demander un autographe à cet octogénaire rangé des vélos depuis si longtemps. Ils approchaient Poupou comme s'ils passaient de l'autre côté de l'écran, s'avançant vers un personnage de fiction. Poulidor, jamais ils ne l'avaient vu. Mais ils l'avaient lu, ou entendu, de la bouche d'un père ou d'un grand-parent.

Il esquissait en revanche davantage de susceptibilité sur l'autre mythe poulidorien, celui de l'éternel second. Dans les années 90, quand le pilote Jean Alesi, lassé d'aligner les deuxièmes places en grand prix, souffla qu'il en avait marre d'être "le Poulidor de la F1", Raymond avait l'espace d'une réplique mis sa bonhomie de côté : "quand il aura gagné autant de courses que moi, il pourra dire qu'il est le Poulidor de la F1."

Conscient de sa place à la fois colossale et unique dans l'histoire de son sport et du Tour, Raymond Poulidor va laisser un vide que personne ne comblera. Parce qu'il fut la rencontre d'un certain personnage avec une certaine époque et une certaine France, il n'y aura jamais d'autre Raymond Poulidor. "Poulidor est-il éternel ?", lui avait-on demandé il y a une dizaine d'années. Sa réponse fut teintée d'une savoureuse fausse modestie un peu cabotine, derrière son sourire buriné et malicieux : "Oh, non, sûrement pas. Mais je laisserai une petite trace."

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