Pour Peter Sagan et Thibaut Pinot, ce sera la retraite à 33 ans

On va admirer Thibaut Pinot et Peter Sagan une dernière saison sur les routes en 2023, avant d'entrer dans le temps de la nostalgie. Ils sont deux champions qui ont écrit leurs histoires à leurs manières, deux personalités que tout oppose, qui ont décidé de raccrocher, à 33 ans. Avec chacun l'envie d'une ultime évocation de ce qu'a été leur carrière. En Lombardie pour l'un, à Paris pour l'autre.

Peter Sagan et Thibaut PINOT à l'arrivée de la 5e étape de Tirreno-Adriatico 2017

Crédit: Getty Images

C'est une épidémie ! Après la retraite, fin 2022, d'Alejandro Valverde, Philippe Gilbert et Vincenzo Nibali, voilà que deux autres départs se profilent : ceux de Thibaut Pinot puis de Peter Sagan. Les premiers avaient 42, 40 et 37 ans. Rien de tel ici : Sagan a eu 33 ans en janvier, Pinot les aura en mai. Autant dire que ces champions sont deux gamins qu'on avait envie de voir encore longtemps sur les routes.
Ils nous manqueront. On oserait presque dire qu'ils nous manquent déjà. Ils vont nous obliger à regarder leurs ultimes courses (et éventuelles victoires) comme autant d'épisodes mélancoliques : le dernier Milan-San Remo de Sagan ; le dernier Giro de Pinot ; la dernière quête d'un maillot vert sur le Tour de France par Sagan ; la dernière tentative de Pinot pour s'imposer en haut d'un col. Et rendez-vous le 4 octobre au Tour de Lombardie, que Sagan n'a jamais gagné et où Pinot, à mon humble avis, a réalisé en 2018 son chef d'œuvre.
Puis ce sera l'heure des adieux… ou presque pour le coureur slovaque, qui jouera les prolongations en faisant, en 2024, quelques courses hors World Tour en espérant être sacré champion olympique de VTT. Ce titre-là, il y a longtemps qu'il en rêve. Dans son livre, Mon monde (Ed Talent Sport), il l'évoquait déjà : "C'est l'épreuve-reine, ni plus ni moins. Me pointer, devenir une légende du VTT et disparaître dans le soleil couchant", écrivait-il. Mais il termina trente-cinquième à Rio en 2016, après deux crevaisons… Donc, il remettra ça aux JO de Paris.

"Why so serious ?"

Difficile de trouver deux champions et deux hommes aussi dissemblables : Peter Sagan rit et l'on croit voir Thibaut Pinot pleurer en même temps que ses supporters. Sagan fait le show quand Pinot semble avoir envie de rentrer sous terre. Sagan cherche le contact de la foule, que Pinot semble avoir envie de fuir. Sagan aime la notoriété, Pinot préfère l'anonymat.
Peter Sagan, cheveux longs ou courts au gré des saisons et des modes, a longtemps caché sa gentillesse sous des airs de bad boy et des interviewes plus convenues les unes que les autres, résumées par "I'll do my best"(je ferai de mon mieux) et le mot du Joker, qu'il a fait tatouer (entre autres) sur son corps comme un slogan : "Why so serious ?"
La célébrité qui l'accompagne partout où il court (on vient encore de le vérifier en Argentine lors du Tour de San Juan), pas de doute, il aime ça : faire des selfies, signer des autographes, y compris en montant le Tourmalet, faire le pitre, le clown, rouler sur la roue arrière, faire le spectacle en même temps que son sport, jouer la star dans un milieu devenu uniforme. Jusqu'à enregistrer avec Katarina, la mère de son fils Marlon, un remake de Grease, pour les besoins d'une pub, cheveux gominés, les fesses moulées dans un jean noir en Danny-Travolta face à Sandy-Newton-John. Moins bien que l'original, évidemment, mais pas ridicule.
Tout en redonnant un grain de folie bienvenue au cyclisme, Peter Sagan offrait un dilettantisme de façade, camouflant ce sens du travail bien fait qui a émerveillé l'équipe vendéenne de Total Energies. On a vu, l'été dernier, Jean-René Bernaudeau parler de son nouveau leader avec les larmes aux yeux ; et Lylian Lebreton, l'un de ses directeurs sportifs, confier à L'Équipe : "Même quand il n'est pas là, il tire l'équipe vers le haut." Un sacré compliment. Eh puis, mazette, quel panache et quel palmarès ! Trois titres de champion du monde, Paris-Roubaix, le Tour des Flandres, douze étapes dans le Tour de France… On en passe, il y a 121 victoires au compteur.

"Égaré au XXIe siècle"

Côté palmarès, Thibaut Pinot ne supporte évidemment pas la comparaison même si beaucoup de coureurs aimeraient ne serait-ce qu'approcher ses 33 victoires, dont six étapes sur les trois grands Tours, le Tour des Alpes, le "Lombardie", le maillot blanc de meilleur jeune et la troisième marche du podium sur le Tour 2014.
On s'est souvent posé la même question en regardant ses courses et en redoutant ce qui pourrait lui arriver (chute, douleur, coup de froid) en troisième semaine des grands Tours : qu'est-ce qui manque ? Ou plus exactement : qu'est-ce qui cloche ? Car le talent ne faisait pas défaut, ni le sens de la course. Et la malchance, souvent au rendez-vous, n'explique pas tout.
Dans l'interview donnée à L'Équipe pour annoncer sa prochaine retraite, Thibaut Pinot donne toutes les clés que l'on devinait confusément : il n'était pas fait pour cette vie-là, il n'aime pas le monde du vélo, la médiatisation, la foule et l'hystérie qui va avec. Tel un manifestant contre la retraite à 64 ans, il s'exclame qu'il est prêt pour "la vraie vie". La "vraie vie" de l'énigmatique champion n'incluait donc pas une superbe victoire d'étape en haut de l'Alpe d'Huez …
Il n'aurait, confie Thibaut Pinot, "peut-être pas supporté" de gagner le Tour de France, il n'a "jamais voulu de cette vie de champion" et c'est le confinement provoqué par le Covid qui lui a servi de déclic : "C'est la première fois que j'étais moi-même." Aujourd'hui, il va jusqu'à dire : "Pas une fois, à la maison ou dans la nature, je ne pense au Tour de France."
Thibaut Pinot est "un coureur romantique qui s'est égaré au XXIe siècle", selon le mot de Marc Madiot dans Cyclism'Actu. Madiot, qui lui avait demandé un jour s'il pensait à gagner le Tour le matin au réveil, comme d'autres songent à l'Élysée en se rasant. Pinot avait répondu "non". Il partira avec ses silences et ses mystères de coureur et d'homme, qui le rendent si singulièrement attachant. On ne saura jamais pourquoi, en 2019, il a craqué à cause d'une mystérieuse blessure six jours après l'avoir emporté au sommet du Tourmalet. A partir de 2024, il ne reviendra pas hanter les pelotons comme tant d'anciens coureurs nostalgiques. Il s'occupera de la nature et des animaux, ouvrira des chambres d'hôte et fera du trail et du ski de fond.
Quant à Peter Sagan, qui veut s'occuper davantage de Marlon, son fils de 6 ans, il avait un jour donné une petite clé pour l'avenir. Elle se trouve dans Mon monde : "Qui sait, peut-être qu'un jour ce sera moi qui serai assis dans la voiture en train d'encourager le prochain champion du monde slovaque." D'ici là, il reste toute une saison… et des Jeux olympiques. Ça laisse un peu de temps pour la mélancolie. Et peut-être de nouvelles victoires.
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