Un parcours du Tour, c'est comme le XI de départ de l'équipe de France de foot : ça ne peut jamais satisfaire tout le monde. Comme il y a 60 millions de sélectionneurs, il y a autant d'amoureux du Tour que de profils idéaux pour son tracé. Ni plus ni moins qu'un autre, chaque année, le parcours de la Grande Boucle me donne donc tantôt des frissons, tantôt de l'urticaire. Je trouve celui de 2015 à peu près formidable.
Comme souvent depuis l'arrivée de Christian Prudhomme à la tête du Tour, il alterne subtilement références à l'histoire, comme l'arrivée à Pra-Loup pour les 40 ans du duel Thévenet-Merckx, incontournables géants de plus ou moins longue date (Alpe d'Huez, Tourmalet, Plateau de Beille...) et trouvailles appelées à devenir cultes comme les lacets de Monvertnier. Si vous ignorez à quoi ressemblent ces pentes, jetez-y vite un œil. Vous en prendrez plein les yeux.
Autre vertu de ce tracé 2015, son rythme. Il n'y a quasiment jamais de temps mort. Si la haute montagne n'arrive qu'au bout de 10 jours de course, la première moitié du Tour possède suffisamment de charmes variés (arrivées en côte, chronos, pavés, exposition potentielle au vent...) pour offrir son intérêt propre. Même les pavés, controversés aux yeux de certains, relèvent à mon sens de la bonne idée. Ils font partie de la course cycliste et il n'y a aucune raison de les considérer par principe "hors-jeu" sur une épreuve comme le Tour.
Tour de France
Sur le papier, les 4 fantastiques se tiennent vraiment dans un mouchoir
03/07/2015 À 14:42

Le syndrome Indurain et le syndrome Wimbledon

Bref, il y a bien des raisons d'aimer le dessin de cette 102e édition, ses cambrures comme son apparence générale. Ce tracé ne possède pour moi qu'une seule tare. Mais de taille. Samedi, sur les coups de 17h30, moins de quatre heures après le coup d'envoi de ce Tour, c'en sera fini des contre-la-montre individuels. Il restera trois semaines de course. Autant dire 95% du Tour et il n'y aura plus un mètre de chrono individuel. Une offense ne venant jamais seule, les organisateurs ont non seulement décidé de n'offrir qu'un seul rendez-vous de ce type, le premier jour donc, mais de le limiter en prime à 13,8 kilomètres. Moins de 14 kilomètres de chrono individuel, c'est la plus faible part depuis... les années 30. Là, franchement, trop (peu), c'est trop (peu).
C'est malheureusement là une tendance assez profonde. Une mode de l'époque. Et une forme de réponse à un passé excessif, ou jugé comme tel. Un peu comme les matches à trois coups de raquette par points à Wimbledon dans les années 90 (revoyez Ivanisevic-Sampras) ont poussé l'ATP à modifier la nature du gazon (résultat, on voit aujourd'hui un joueur faire service-volée tous les quatre jours à Wimbledon), le Tour de France s'est détourné des chronos de longue haleine. Le péché originel remonte lui aussi aux années 90, à l'époque de Miguel Indurain. Le Navarrais était si dominateur dans cet exercice que les écarts creusés dans le traditionnel chrono de première semaine ruinait, il est vrai, le suspense. L'exemple le plus caricatural en la matière étant sans doute celui de Luxembourg, en 1992. Sur 65 kilomètres, Indurain avait repoussé son dauphin à... 3 minutes.

Miguel Indurain

Crédit: Imago

Une baisse de 36% de la part des chronos au XXIe siècle

Depuis, progressivement, la part des chronos a eu tendance à décliner. Plus ou moins, selon les années. Mais la tendance est incontestable. De 1985 à 1999, la part moyenne des chronos individuels sur le Tour s'élevait à 128 kilomètres par édition. Sur les 15 suivantes, de 2000 à 2014, nous sommes passés à 82,5 kilomètres. Soit une baisse de 36%. Résultat quand, comme en 2012, le Tour offre à nouveau une place plus conforme à la tradition aux chronos, certains crient à l'exagération. Il y a trois ans, il n'y avait pourtant "que" 101 kilomètres de contre-la-montre individuel au cumul.  Mais c'est la seule fois sur les huit dernières éditions que le cap des 100 bornes était atteint. A la fin du XXe siècle, descendre sous ce seuil aurait semblé invraisemblable. ASO est en train de créer de nouvelles normes.
Mais jamais Christian Prudhomme, ou Jean-Marie Leblanc avant lui, n'avait osé adopter une position aussi extrême que cette année. 13,8 kilomètres de chrono individuel, c'est, à quelques hectomètres près, la même distance que les portions de pavés cumulées sur ce Tour 2015. Que les pavés soient sur le Tour, je l'ai mentionné, c'est une excellente chose. Qu'ils tiennent la même place que les chronos solitaires... Pour justifier sa position, le patron du Tour explique que, selon lui, "les contre-la-montre figent la course". Malgré tout le respect que j'ai pour lui, je ne suis pas d'accord. Ce sont les coureurs qui figent la course ou la dynamisent. Pas le parcours. Prudhomme est d'ailleurs le premier à dire que l'organisateur propose et les coureurs disposent. Je vois dans ces deux assertions une contradiction.

Un exercice incontournable

Comme un contre-pied par l'absurde à cet argumentaire, il suffit de prendre le Tour de France 1989 en guise d'exemple. Cette année-là, il y avait eu un prologue de 7,8 kilomètres, puis trois chronos de 73, 39 et 25 kilomètres. 144 bornes au total. Et qui peut sérieusement prétendre que ce Tour 1989, le plus extraordinaire de ces 40 dernières années, a pâti de cette place de choix faite à l'effort individuel ? Depuis, jamais un Tour n'a dépassé ces 144 kilomètres. Et pas un n'a été plus palpitant.
Le Tour est le défi ultime du cyclisme. Il doit consacrer le coureur le plus complet possible. Pas le meilleur grimpeur. Avec ces 13 800 mètres, on atteint un seuil qui relève de la punition anti-rouleurs. Le contre-la-montre est presque victime d'un délit de sale gueule. Et s'il ne peut, par sa nature, offrir l'adrénaline d'une course en ligne, il est un exercice incontournable, non dénué de dramaturgie en certaines occasions. Le réduire presque à néant n'est pas servir la gloire du Tour, ce que Christian Prudhomme fait par ailleurs si bien dans tous les autres aspects de ses parcours.

Christian Prudhomme

Crédit: AFP

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