Le Tour, entre passion et poison

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Tous les ans, fin juin, début juillet, c’est la même histoire : le Tour de France approche et on se demande si on va s’y intéresser vraiment ou le regarder de loin ; tomber côté passion ou côté poison. Tout en connaissant d’avance la réponse.

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Crédit: Eurosport

Béatrice Houchard était devenue journaliste pour pouvoir suivre le Tour de France. Hormis quelques étapes, elle a surtout fait le tour des meetings et des circonscriptions en suivant notamment six campagnes présidentielles pour La Nouvelle République, La Vie, Le Parisien, Le Figaro et l’Opinion. Auteur notamment de "Faut-il arrêter le Tour de France?" (Larousse, 2008) et de "Le fait du Prince" (Calmann-Lévy, 2018), elle renoue ici avec sa passion d’enfance.
D’un côté, la passion. Je suis tombée dedans à la grande époque des duels Anquetil-Poulidor. En ce temps-là, les moins de 60 ans ne peuvent pas comprendre, la France était coupée en deux et ce n’était pas par la politique. On était loin de l’affaire Dreyfus mais il y avait quand même de quoi gâcher bien des repas de famille : "Anquetilistes" contre "Poulidoristes" ! Les terres fertiles de Normandie contre l’agriculture aride du Limousin ; la rage de vaincre contre le simple bonheur de pédaler ; le talent à l’état pur mâtiné d’une bonne dose d’arrogance, face à la modestie du besogneux rimant avec malchanceux, même s’il fut bien plus que le surnom d’"éternel second" dont l’a affublé la légende.
J’avais choisi Poulidor, alors que mes origines normandes auraient dû me conduire vers Anquetil. Mystères de la vie. Dans Paris-Nice, cette année-là, Raymond Poulidor avait pour la première fois battu Jacques Anquetil contre la montre, en Corse. Mais dans la dernière étape, une petite mafia (subventionnée ?) avait aidé Anquetil à reprendre le maillot blanc à Poulidor, et à l’emporter.
A mes yeux, c’était plus beau que Le Club des 5 et Les trois mousquetaires réunis. C’était Racine et parfois Marivaux. Sur mon petit vélo bleu d’enfant, je battais au sprint les garçons du quartier. Ainsi peuvent naître les vocations journalistiques. "On en reparlera", a dit mon père d’un air un peu coincé. Tu parles, si on en a reparlé !
Depuis, j’ai embarqué chaque mois de juillet dans la caravane. Devant le poste de télévision et quelquefois même "pour de vrai", caravane avant ou caravane arrière, sur les routes du Futuroscope, de Madine, sous la pluie vers Nantes, sous le cagnard vers Lyon ou dans la montée vers Morzine. Accro. Droguée.

On ne guérit jamais du Tour

Mais dans l’arrière-boutique, il y a le poison. Le poison du doute, qui jette un voile opaque sur les exploits les plus beaux. Il n’est pas neuf, ce poison : dans les écrits d’Albert Londres, les frères Pélissier le décrivaient déjà. Cocaïne, éther et caféine, qu’ils disaient. Les déclarations provocatrices d’Anquetil et la mort de Tom Simpson en 1967 étaient aussi passées par là. Je m’en fichais. Simpson ? C’était une insolation. Eh puis, même en absorbant des kilos d’amphétamines, je ne risquais pas de hisser les miens en haut du Galibier. Les coureurs se dopaient ? Peut-être. Mais la hiérarchie restait sauve et Poulidor était toujours vivant.
Quand le doute s’est-il installé ? Avec Indurain, peut-être, et ces Tours plus ennuyeux les uns que les autres. Et surtout avec Bjarne Riis, qui m’avait tellement émerveillée dans la montée d’Hautacam avant que je comprenne la raison de ces bonnes jambes, qu’il avait de surcroît fort jolies. Eh puis l’affaire Festina, l’EPO, l’arnaque Armstrong, Floyd Landis et j’en passe, tous ces mois de juillet où on ne sait même plus qui l’a emporté.
Quand des ânes se sont transformés en pur-sang, le poison a vraiment pris le pas sur la passion. Comment croire à la course quand des coureurs montent les cols bouche fermée, avalant les pourcentages de 12% comme si la route était plate, semblant presque freiner dans les virages de l’Alpe d’Huez pour ne pas risquer de rattraper la caravane publicitaire ? Même en ingérant une dose de poison par an pour m’habituer, telle Mithridate, j’ai eu du mal à m’y faire. Sans même parler de Froome.
Mais juillet revient et le Tour de France, c’est aussi la France du Tour, les cloches qui sonnent dans les villages, la télévision qui magnifie le spectacle, le bruit du vent dans les rayons des vélos et surtout le sourire sur les visages des spectateurs au bord des routes. Le Tour réunit tous les âges et toutes les catégories sociales, la France d’en bas et la France d’en haut. S’il privilégie les zones rurales aux banlieues difficiles, il est peut-être le dernier événement qui n’exclut pas cette "France des oubliés" que méprisent les habitants des grandes métropoles. Pour une fois, la France qui voit passer le Tour ne fait pas la gueule.
Le petit vélo qui pédale dans ma tête m’a donc dit que le poison n’aurait pas le dernier mot. Oui, chaque année, c’est la même histoire et l’ami Blondin le disait déjà : "On ne guérit jamais du Tour de France" écrivait-il avant de réclamer, tel l’enfant devant le manège, "encore un Tour".
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