Plaidoyer pour un vrai suspense jusqu’aux Champs-Elysées
Publié 28/07/2018 à 22:45 GMT+2
TOUR DE FRANCE - Depuis 1975, par la grâce d’Yves Mourousi et de Valéry Giscard d’Estaing, le Tour arrive sur "la plus belle avenue du monde". Mais, excepté dans le fabuleux duel LeMond-Fignon de 1989, il ne se passe plus rien dans la dernière étape. Dommage.
Crédit: Eurosport
Je ne suis pas près d’oublier ce 23 juillet 1989. Ma seconde fille naissant un mois (et un jour) plus tard, j’avais laissé le vélo dans la cave et ne ratais rien du grand suspense du Tour, scotchée devant mon écran de télévision. Et quel suspense ! Greg LeMond maillot jaune à Rennes. Laurent Fignon maillot jaune à Superbagnères. LeMond re-en jaune à Orcières-Merlette, un nom qui rime et rimera toujours avec la fabuleuse échappée d'Ocaña terrassant Merckx en 1971. Fignon re-en jaune à L’Alpe d’Huez. Sept jours de jaune pour l’Américain, neuf pour le Français. Il ne reste qu’un contre-la- montre et le Tour semble joué.
Versailles-Paris contre-la-montre, comme jadis, comme en 1964 entre Poulidor et Anquetil. Seulement 24,5 kilomètres et 50 secondes d’avance pour Laurent Fignon. C’est bien suffisant. On connaît la suite : le regard incrédule de LeMond, presqu’un regard d’enfant, Fignon allongé sur le bitume, battu pour 8 secondes. Blessure pour l’un, guidon de triathlète pour l’autre. Polémique ou pas polémique, il n’y a qu’un vainqueur sur le palmarès. Devant l’écran, on n’en revient pas. Quel bonheur, ce renversement de situation. Ni pour LeMond, ni contre Fignon : pour le bonheur du sport, de la dramaturgie de juillet.
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Greg LeMond vainqueur du Tour 1989
Crédit: AFP
Hélas, dans le décor grandiose des Champs-Elysées, qui offre à Paris la plus belle campagne publicitaire planétaire que l’on puisse rêver, il s’est rarement passé quelque chose. Une idée de génie a finalement accouché d’une longue procession le plus souvent suivie d’un sprint massif.
Jusqu’en 1967, le Tour de France est arrivé dans l’ancien Parc des Princes. Puis à la Cipale de Vincennes, où Eddy Merckx a célébré ses cinq victoires. Mais un jour le journaliste Yves Mourousi, grand-prêtre du journal de 13h sur TF1, après avoir rêvé d’un grand prix de Formule 1 dans Paris, lance l’idée de faire arriver le Tour sur ce qu’on appelle "la plus belle avenue du monde." Interrogée par les organisateurs du Tour, la Préfecture de police répond d’abord par la négative : trop compliqué à organiser.
Mourousi ne se démonte pas et va taper à la porte du président de la République, Valéry Giscard d’Estaing. Et puisque "ce qui plaît au Prince a force de loi" (Domitius Ultianus, 215 après J.-C), l’impossible devient réalité. Variante actualisée : "Le Président a dit “je veux” et les choses se sont faites" (Françoise Giroud, 1975).
La République ne fait pas de publicité
1975, justement. On y est. Giscard dit "d’accord" et tout le monde s’exécute. Il joue même le jeu jusqu’à être le premier (et à ce jour le seul) à remettre le maillot jaune au vainqueur sur les Champs. C’est Bernard Thévenet. Avec une demande typiquement giscardienne: pas question pour le président de remettre un maillot jaune marqué d’un quelconque sigle. La République ne fait pas de publicité. Qu’à cela ne tienne : un maillot jaune très transparent est préparé et l’on voit nettement, sur les photos de Bernard Thévenet, la marque Peugeot sous le maillot jaune… La République est sauve et le sponsor est content.
Ce jour-là, fidèle à son tempérament, Eddy Merckx a jusqu’au bout tenté d’attaquer, pour le panache. Pour le panache aussi, Bernard Hinault réussit à l’emporter à deux reprises (1979 et 1982). Les organisateurs ont même tenté les deux demi-étapes pour multiplier le spectacle par deux : en 1976, il y eut un contre-la-montre gagné le matin par Freddy Maertens et un circuit en ligne remporté l’après-midi par Gerben Karstens. L’été de la canicule et de l’arrivée de Raymond Barre à Matignon, après la démission de Jacques Chirac.
Mais, en 44 ans, seulement quatre échappées sont allées à bon terme. La dernière étape, désormais, c’est seulement un spectacle. On partage une coupe de champagne, on pose entre maillots jaune, vert, blanc et à pois. On se sourit, on se congratule, on discute, on fait des clins d’œil aux caméras, tout le monde s’aime et les suiveurs appuient déjà sur la touche "nostalgie". Il faut être vraiment malchanceux, comme Brian Coquard, victime d’une crevaison dans le dernier tour en 2016, alors qu’il pouvait disputer le sprint, pour ne pas partager la fête.
Un chrono 30 ans après ?
On ne va pas bouder pour autant les sprints royaux et le palmarès à leur image, avec Godefroot, Abdoujaparov (victime une autre fois d’une belle gamelle), Bontempi, Musseuw, Boonen, Cavendish (4 fois !), Kittel, Greipel et Groenewegen. On y trouve même d’autres Français que Bernard Hinault (Meslet, Seigneur le bien nommé et Jean-Patrick Nazon.) Il manque Sagan, que l’on l’attend dimanche de pied ferme.
Mais de suspense, point. De surprise, pas davantage. Quand bien même seulement 15 secondes sépareraient les deux premiers du classement général, un pacte de non agression semble tacitement et définitivement scellé. Alors, Messieurs les organisateurs, de grâce, un peu d’imagination. Dessinez-nous, non des moutons, mais une vraie, une belle étape. Tiens, comme un contre-la-montre entre Versailles et Paris. Pourquoi pas en 2019, pour célébrer les 30 ans de la victoire de Greg LeMond tout en ayant une affectueuse pensée pour Laurent Fignon ? Ce serait sympa. Merci d’avance.
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