C’était il y a soixante ans. Au départ du Tour de France à Nancy, le 24 juin 1962, fini le spectacle des maillots aux couleurs des drapeaux nationaux. Sur la poitrine des coureurs, on vit les mêmes noms que pendant le reste de la saison : St Raphaël-Helyett (Anquetil et Altig), Mercier BP (Poulidor), Flandria-Faema (Van Looy, Planckaert), Ignis (Nencini et Baldini), Peugeot BP (Cerami), V.C.12e-Leroux-Gitane (Darrigade et Simpson), Liberia-Grammont (Anglade), Gazzola-Fiorelli (Gaul). Et, parce qu’on aimait bien l’alcool à l’époque, Pelforth-Sauvage-Lejeune (Groussard), Wiel's-Groen Leuw (Junkermann) et Margnat-Paloma (Bahamontes). Chaque leader, quelle que soit sa nationalité, devenait maître chez lui.
Trois ans plus tôt, Jacques Goddet, le directeur du Tour, se déclarait encore "résolument opposé aux équipes de marques dans l’état anarchique actuel des choses." Mais, en bon politique placé devant le principe de réalité, il avait changé d’avis pour annoncer, le 4 octobre 1961, que le Tour adoptait les équipes de marque "à titre expérimental", avec un retour aux équipes nationales les années olympiques, promesse que personne n'eut évidemment l’idée de croire.
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Dans la caravane, il y a débat. La presse communiste (L'Humanité, Miroir Sprint, Miroir du cyclisme) voit dans ce changement une victoire du commerce et, osons les grands mots, du capitalisme. Maurice Vidal prononce le réquisitoire : "A qui fera-t-on croire que le Tour livré aux extra-sportifs sera plus à l’abri des ententes occultes, que son déroulement sera plus régulier, et que, par conséquent, les coureurs seront plus combatifs ? Depuis quand l’intrusion de l’argent donne-t-elle des garanties d’honnêteté ?" Perplexe et résigné, Antoine Blondin parle dans L'Equipe de coureurs "proclamant les vertus d’un apéritif, d’un saucisson ou d’un percolateur" et juge que, dans ces nouvelles équipes, "on ne parle plus le même langage, si ce n’est celui de l'intérêt"…

Jacques Goddet sur le Tour de France en 1963.

Crédit: Getty Images

Quand le créateur du Tour, Henri Desgrange, avait eu l'idée des équipes nationales en même temps que celle de la caravane publicitaire, pendant l'hiver 1929-1930, c'est d’abord parce que les dernières éditions du Tour l’avaient déçu au point, écrit Pierre Chany, "qu'il assistait impuissant à l’écroulement de son œuvre". Il fallait d'urgence relancer l'intérêt d'une épreuve qu'aucun Français n'avait gagnée depuis Henri Pélissier en 1923. Pari gagné pour Desgrange : la course fut animée et André Leducq l'emporta dans la ferveur populaire, alors que les premiers reportages radio en direct faisaient leur apparition.
Dès la Libération, les rivalités successives au sein d'une même équipe nationale mirent à mal la formule : Bobet-Robic, Anquetil-Rivière-Geminiani-Anglade, Coppi-Bartali, Kubler-Koblet. En 1959, les rivalités franco-françaises avaient contribué à la victoire de Bahamontes. C'est aussi à cause des équipes nationales qu'en 1961, Antonin Magne garda en réserve Raymond Poulidor, pourtant vainqueur de Milan-San Remo et du championnat de France.
La seule idée que son coureur puisse se retrouver au service d’Anquetil faisait trembler "Tonin" et son béret noir. Dans Poulidor et moi, il écrit : "J'étais satisfait du changement de système qui, seul, pouvait redonner au Tour de France sa vérité." Il explique : "J'éprouvais un sentiment de gêne lorsque je voyais (…) mes 'violets' se plier aux servitudes de la course d'équipe, fût-elle aussi glorieuse que la formation tricolore. Désormais, grâce au Tour 'par marques', chaque coureur défendrait loyalement les couleurs de la 'maison' qui l'appointait."

Orgie de légendes : Bobet, Poulidor et Anquetil sur un même cliché.

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24 juin 1962 : le général de Gaulle s'apprête à assister le 8 juillet, avec le chancelier allemand Konrad Adenauer, à une messe à Notre-Dame de Reims, scellant définitivement la réconciliation franco-allemande ; et quinze équipes de dix coureurs partent de Nancy et filent vers Spa et Herentals, terre de Rik Van Looy, avant d'effectuer un Tour qui épouse assez bien les contours du pays.
Jacques Anquetil va gagner son troisième Tour de France en même temps que débutait un rival français qui, en d'autres temps, eût été son équipier : Raymond Poulidor. Celui-ci, qui avait commencé la course avec la main gauche dans le plâtre, auriculaire cassé, gagne sa première étape à Aix-les-Bains et termine troisième à Paris. Joseph Planckaert est deuxième. Rudi Altig ramène le maillot vert. Federico Bahamontes, vainqueur du Tour en 1959, remporte pour la quatrième fois le Grand prix de la montagne. Tom Simpson est le premier Britannique à porter le maillot jaune, six jours avant le premier concert les Rolling Stones à Londres. On sent bien que l'expérimentation des équipes de marques va durer.
Il y aura pourtant une parenthèse de deux ans, annoncée elle aussi comme "expérimentale" : pour "tenir compte des souhaits du public", écrit Pierre Chany, les équipes nationales reviennent en 1967 (année de la création du prologue) et 1968. "La cocarde se cachait sous le sigle", note Blondin, provisoirement rassuré. Faute de combattants, on a adjoint à l'équipe suisse deux Luxembourgeois (dont Johnny Schleck, le père d'Andy et Franck). On invente "Bleuets de France" et "Coqs de France" en plus de l’équipe de France, les "diables rouges" en plus de l’équipe de Belgique et la "Primavera" en plus de la squadra italienne.
Ce Tour marqué par la mort de Tom Simpson dans le Ventoux va être remporté par Roger Pingeon, qui aura trouvé grâce à l'équipe nationale un équipier de luxe en la personne de Raymond Poulidor. Lucien Aimar, en 1968, préfère quitter l'équipe de France pour rejoindre l’équipe B. Mais la course est morne et décevante, avec un parcours peu sélectif, peu de grandes vedettes et Poulidor abandonnant après avoir été renversé par une moto. Seul le suspense du dernier jour le sauvera de l’oubli, Jan Janssen dépouillant Hermann van Springel du maillot jaune pour l’emporter pour la première arrivée à la Cipale de Vincennes.
Les équipes de marques reviendront donc en 1969, pour le premier Tour d'Eddy Merckx. Dans le Miroir du cyclisme, Abel Michea signera un baroud d'honneur : "Les équipes nationales répondent mieux aux vœux du public peut-être un peu cocardier mais aussi amoureux de la simplicité, et qui aime retrouver dans les compétitions cyclistes internationales les mêmes critères que dans les compétitions internationales des autres sports."
Le combat n'aura pas lieu. Les sponsors ne mettent pas des fonds dans des équipes pour ne pas voir leurs couleurs sur les routes et les écrans de télévision en juillet, même si le nom figure sur le maillot national. Ancien directeur du Tour, Xavier Louy n'en démord pourtant pas : "Je continue à penser, confie-t-il, que le Tour aurait beaucoup plus d'intérêt pour le public avec des équipes nationales. Ce serait formidable en termes d’audience." Il se demande même si, à l'image de Julian Alaphilippe gagnant deux championnats du monde avec le maillot tricolore, les équipes nationales ne seraient pas susceptibles d’entraîner la victoire d'un Français.
Dans L'Equipe, le 1er février 2019, Romain Bardet s'est aussi posé la question des équipes nationales : "Le Tour gagnerait en lisibilité. Ça réveillerait, je crois, un intérêt", tout en ajoutant : "Comment faire avec les sponsors ?" Jusqu'à nouvel ordre, dans la grande religion du mois de juillet, la messe est dite.

Julian Alaphilippe à la tête de l'équipe de France sur le Tour ? Un simple rêve à ce jour.

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